Crocus et jalousie

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Patrick Villemin, né en 1966, est romancier. Il a publié quatre romans : La Morsure (Calmann-Lévy, 1997), Jeux d’ombre (Calmann-Lévy, 2000), La Valse des pions (Flammarion, 2005), Classement  [+]

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C’est le crépuscule.

Je suis venu chez Marion pour lui présenter mes civilités. Un sourire simple aux lèvres et un panier de fleurs au bras. Les crocus couchés sur l’osier ont plutôt belle mine. C’est un foisonnement de couleurs. Quelque chose de beau et de touchant à la fois.

Marion, très chère et très belle Amie, je te donne ces fleurs en témoignage de mon infinie tendresse. Elles vont – je l’espère – disperser dans ta vieille maison de campagne un parfum qui doit t’émouvoir. Il chassera de ton salon les remugles de l’hiver. Marion, c’est le printemps et je n’ai trouvé que ce bouquet pour te le dire.

Marion me jette un merci au brouillon ; par manière de formalité. Un minuscule, un infinitésimal remerciement. Interloqué qu’elle ne m’accorde que ce trop peu d’intérêt, j’insiste. Regarde ces jolies couleurs. Ce blanc, ce bleu, ce rouge. Ce n’est pas rien tout de même ? Mais mon Amie ne s’intéresse pas du tout à ce que je lui explique. Elle me propose un billard Nicolas ; je refuse avec obstination.

Ces fleurs, TES fleurs sont importantes. Tu n’en as pas fait grand cas et c’est cela qui me vexe. Comme c’est manquer de tact que de ne l’avoir pas compris. Marion, ce cadeau que je t’impose est important. J’aurais tant aimé qu’il suscite un sourire sur le dessin délicat de tes lèvres. Tu sais, ce sourire qui me rend fou.

Je t’assomme avec mes histoires, n’est-ce pas ? Tu voudrais sans doute que je te laisse ; que je déguerpisse enfin et rentre dans mon bercail. Mais ce bercail, sans toi, c’est impossible. Pendant des heures je tourne en rond. Après quoi je me couche et le lendemain tout recommence. Marion, ce soir je ne partirai pas. Je vais consentir des efforts, t’entreprendre sur des sujets passionnants. Mais je t’en conjure, épargne-moi mon quotidien désœuvré : ma maison silencieuse, mon dîner solitaire et je m’endors avant minuit.

Mon bouquet est un troublant chef d’œuvre. Il est fragile, et naturel, et intense. Aussi intense que le regard d’un enfant sur son gâteau d’anniversaire. Tu l’as posé là, sous l’austère portrait de l’un de tes aïeux. Quel saisissant contraste !

Marion se désintéresse de notre conversation. Je l’ennuie, c’est évident.

Depuis des mois tu me refuses ton amour ! Je t’offre des fleurs – et quelles fleurs ! – et tu te fous de mon cadeau. Marion, je suis si fatigué. Le jeune homme à tes trousses depuis si longtemps ; guettant un signe, un mot, quelque chose qui puisse nourrir le maigre espoir que mon cœur a encore préservé. Je suis le pauvre soupirant, encombré et ce soir encombrant. Si poli et bien peigné, jamais un mot de travers. Toutes mes attentions convergent vers toi.

Marion ma tentation, mes tentatives et ton indifférence.

Comme je deviens plus cassant, tu réagis. Tu es fâchée même, c’est tout juste si tu ne lèves pas le doigt. Tu me reproches d’être empoté, comme ça, avec mes épaules qui tombent, mes bras ballants, et cet air battu qui me fait baisser les yeux dans les moments difficiles. Tu en as assez.
— ASSEZ ! Me répètes-tu, excédée de me voir cloué par ta fureur. D’ailleurs qui suis-je ? A-t-elle des comptes à me rendre ? Je ne bouge plus, tétanisé. Je devrais m’en aller maintenant.

Et puis tout se précipite. Je cède à une envie forte ; une compulsion devrais-je dire. Je me lève et saisis mon panier. Les crocus sont devant moi, toujours couchés sur l’osier torsadé. Je les porte à mon nez et inhale leur parfum, de toutes mes forces. Ce contact me rassure. Cet arôme, c’est une aube tranquille. C’est notre pays que j’ai dans la tête. Un printemps de pluies et d’éclaircies ; une terre en sommeil qui s’éveille en fumant, une terre grasse et noire sous un ciel d’avril délavé.

Marion, tes flacons, tes chichis et tes artifices – tes toilettes aussi – tout ce fatras au féminin qui t’entoure et te définit, tout cela est bien ridicule. Franchement, je préfère de loin le parfum frais de mon bouquet de crocus.

Tu me regardes, muette, le teint blanchi par la stupeur.

Tu te lèves à ton tour. Debout, les mains aux hanches, l’œil noir. C’est ta colère qui éclate !
— Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’as-tu sous-entendu ?
J’ai touché un point sensible, je savoure cet instant.
— Que j’ai vieilli ? Que je suis moins fraîche que ton bouquet, c’est ça ?
Je me tais, satisfait.

Marion s’approche. Elle est princière et sûre d’elle-même. Elle jette un regard de mépris sur mes crocus. Après quoi, elle m’attire à elle.

Le lendemain matin, dans la chambre de Marion. Je me réveille et ne la retrouve pas à mes côtés. Je descends et aperçois sur la table mon panier dépecé et mes crocus en mille morceaux. Un bouquet de bonheur ne vit jamais très longtemps. Marion s’en est occupée. Elle est là, souillée de rage, presque fanée - assoupie sur le canapé du salon. Elle s’est vengée pendant la nuit. C’est sans conséquence. Demain j’irais visiter Isabelle ; j’aurais un grand bouquet de tulipes à lui remettre.

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