Critiques d'art

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Je suis : - 2 romans : "Le petit Garçon au bord de la falaise" et "Je m'appelle Extranjero", commandables chez Anfortas en librairie ou en ligne. - des chansons ... [+]

Image de Grand Prix - Hiver 2015
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Un professeur d’histoire de l’art avait pris l’habitude d’accompagner ses nouveaux étudiants au musée d’art contemporain, une semaine après la rentrée. Le but de cette visite, comme il leur avait expliqué, était d’évaluer leur sens critique et artistique.
Le fameux jour arrive. Le groupe entre dans le musée. Au bout de quelques pas, le maître leur demande de s’arrêter et de commenter un premier objet. Personne ne répond. Les étudiants, partagés entre l’envie d’exposer une analyse pertinente et la peur de se montrer ridicule, préfèrent garder un silence prudent. Pour effacer ce mutisme entêté, le professeur lance une piste :
— Eh bien, commencez par la forme ! Que vous inspire-t-elle ? Vous là, je vous écoute !
Un grand post-adolescent, aussi timide qu’échevelé, se met à maudire sa malchance et ose une réponse devant ses camarades soulagés d’avoir échappé à la première question.
— Je dirais...
— Allons, allons !
— Je dirais que la forme cylindrique évoque... un corps et l’espèce de tuyau qui en sort... un long cou.
— Les autres ? reprend le professeur en se tournant face à l’auditoire aux aguets.
Chacun a l’air convaincu par cet embryon d’explication. L’approbation semble générale et enthousiaste.
— Ce cylindre, poursuit un deuxième élève, est très droit. Il doit représenter un corps d’homme. S’il s'agissait d’une femme, le bas aurait été plus large pour évoquer les hanches.
— Ah ? Voyez-vous ça ! Intéressant ! exulte le professeur dont les yeux s’écarquillent.
Les étudiants, enhardis par la mine satisfaite du maître, se lancent alors dans un déversement fougueux d’interprétations.
— Le tuyau qui part du sommet du cylindre, continue une jeune femme en sarouel et bonnet péruvien, est recourbé vers le bas, on dirait qu’il a honte. En plus, il se termine par une sorte de bouche ouverte, comme s’il avait la nausée.
— Ou bien une grande déception, surenchérit un autre jeune homme qui veut saisir l’occasion de se faire remarquer, lui aussi. Et puis... l’absence de bras et de jambes suggère... heu... l’impuissance, peut-être le renoncement face à un monde cruel.
— Je trouve ces analyses passionnantes jeunes gens, reprend le professeur dont on ne saurait dire si le ton déborde vers la flagornerie ou la moquerie. Et la couleur, vous n’avez pas parlé de la couleur. Allons, je vous en prie. Vous ! Vous n’avez encore rien dit.
— Le corps est... rouge, c’est... la colère... ou bien... non, la honte, comme on l’a dit tout à l’heure.
— Brillant jeune homme, brillant. Bien.
Le professeur se tait. Il semble chercher ses mots, fixant le sol, la tranche de la main droite sur les lèvres. Puis il reprend.
— Nous n’avons pas parlé de l’artiste. Le connaissez-vous ?
Tout le monde s’observe. Les têtes, les yeux et les bouches trahissent un non collégial. Chacun attend de son voisin qu’il réponde à l’énigme du Sphinx.
— Il s’agit de... quelqu’un ? Non ? Il s’agit d’Andrieu. Vous allez me dire qu’il n’est pas très connu et pour cause, il ne s’occupe pas d’art contemporain mais de fabrication d’extincteurs. Car il ne vous aura pas échappé que cet objet n’est en aucun cas une sculpture d’art contemporain, mais bel et bien un extincteur.
Un silence gêné s’abat sur les pauvres étudiants. Le professeur continue.
— Cela fait des années que je commence ma visite au musée avec la nouvelle promotion par cette mauvaise blague et je dois avouer que cette année, vous vous êtes surpassés. Mais comme on dit, il faut tirer des leçons de nos échecs. Aujourd’hui, vous retiendrez deux choses. Premièrement, soyez sûr que les meilleurs d’entre vous, s’ils travaillent bien, pourront peut-être embrasser une médiocre carrière de critique d’art. Deuxièmement, vous possédez, semble-t-il, d'excellentes aptitudes pour devenir clients plutôt qu’artistes d’art contemporain. Bien, je vous propose de continuer, enfin je devrais dire, de commencer la visite.

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