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Critique du prix Nobel de littérature 2014 entremêlée d'insignifiants placards auto-biographiques

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David Papotto

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Justification des nombreuses parenthèses compliquant la lecture :

Avant toute chose je voudrais dire que je suis étudiant en Lettres. Ça ne fait pas longtemps. Mais voyez-vous, dans ce domaine académique qui se veut analyste de l'art, on y rencontre tant d'absurdités et de loufoqueries normalisées qu'on voudrait en crier quelques méfaits. Par exemple, il me semble intéressant de taquiner l'institutionnalisée lubie qui vise à dire que les écrivains doivent se contenter d'écrire tandis que les étudiants doivent se contenter d'analyser. Dans le récit qui va suivre, j'ai donc, à l'aide de nombreuses parenthèses, pu jouer dans les deux carcans à la fois. Ainsi voyez comme je nage à contre-courant, comme je m'écris et m'analyse sans vous. Étudiants je vous prie d'être obsolètes, écrivains je vous prie de m'aduler.


Critique du prix Nobel de littérature 2014 entremêlée d'insignifiants placards auto-biographiques

« Restez monsieur ! » m'a dit la femme en me rattrapant quatre mètres plus loin. J'avais quitté le café avec un « salut » furtif, adressé à tout un groupe. Mais la femme ne l'entendait pas de cette oreille. Elle voulait que je reste. Elle voulait pour encore un peu de temps avoir mes yeux qui regardaient les siens. « Vous avez un impératif ? » m'a demandé la femme. Je lui ai répondu que j'avais envie d'écrire et que – tout en frottant mon pouce et mon majeur comme pour mimer l'impalpable –, il fallait saisir le truc avant qu'il ne s'envole. « Ça, ça s'explique pas » a dit le monsieur qui l'accompagnait. Et je pense que lui aussi devait être un genre d'artiste ou du moins un intellectuel, puisqu'il avait compris la chose, et rapidement encore.
J'avais passé tout l'après-midi à lire un Modiano. Dans le café de la jeunesse perdue, prix Nobel de littérature 2014. C'est très mauvais. La tendance de Modiano à placer des questions rhétoriques au sein de sa narration comme des éternuements un jour de printemps, c'est tout simplement insupportable. Insupportable et laid. De plus, l'auteur de ce bouquin a trouvé la jolie idée de nous livrer son histoire par le biais de plusieurs narrateurs. Qui dit plusieurs narrateurs dit plusieurs personnalités, et qui dit plusieurs personnalités dit plusieurs styles de narration (là je viens de faire une anadiplose ; ça sert à clarifier un raisonnement en chaîne si vous voulez). Le problème est que monsieur Modiano garde le même style de narration pour tous ses personnages. Autrement dit, sa putain de marotte à la question rhétorique pollue la parole de tous ses narrateurs. N'était-ce pas insupportable et laid, ou plutôt laid et insupportable ? Ça c'est le genre de phrase qui régit plus ou moins la moitié du roman de Patrick Modiano. Je déconseille fortement à qui aime la littérature style « nouveau roman » de s'attaquer à un chiffon pareil. Et dire qu'on lui accorde un prix Nobel à ce gars-là... (là on trouve une aposiopèse, c'est-à-dire l'utilisation de trois petits points pour montrer l'émotion du narrateur) Que serait l'art sans piston, moi je vous le demande.
La dame qui voulait me retenir m'avait accosté tandis que je commandais un verre au bar. Elle était très physionomiste, m'avait-elle dit, et elle se souvenait de moi. « La conférence de philosophie la semaine dernière, vous aviez posé une question très intéressante. » Oui, c'était bien moi. Pas si moche que ça la petite dame, je me dis, parce que ses yeux verts on dirait deux émeraudes. Mais je m'en fous un peu, j'ai déjà deux filles en tête en ce moment, et si vous voulez mon avis, deux c'est deux de trop. Citons par ordre de rencontre :
Esméralda. Elle me tient à cœur pour une raison originale. Je ne me suis pas lassé des trois nuits que j'ai passé avec elle. Si deux fois n'est pas coutume, trois le devient assurément. Les coutumes m'effraient, les habitudes aussi. Pourtant il ne me serait pas chagrinant de remettre cette fille dans mon lit encore une, peut-être deux fois et qui sait ? M'en accoutumer.
J'ai déjà écrit sur elle. Dans cette nouvelle, j'avais clairement exposé mon intention de ne pas la revoir. La providence et le printemps en ont décidé autrement. Mais comme rien n'est facile, arrive la plus belle des complication : Christiane.
Christiane rentre dans ma vie comme un verre de vin se renversant sur un travail qui commençait tout juste à avoir de la gueule. Je me sentais bien comme ça, à tenter d'éclaircir mon transport pour Esméralda et même de m'aventurer, selon un itinéraire inconnu, là où tout le monde tend à se rendre. En y réfléchissant bien, la vie à deux ne me tente toujours pas, mais je me sens à fleur de peau en ce moment. Deux raisons. Un : je le répète, on est en plein printemps, et comme chaque année c'est inévitable ; je m'entache de la première jolie fille venue, sans raison logique, sans discernement, oubliant toutes les leçons acquises depuis la cour d'école en passant par les clientes de bistrots et les collègues qui s'ennuient. Deux : cette saloperie de jeunesse perdue de Modiano et son ton mélancolique omniprésent. Je suis sensible à l'art des Lettres moi ; si je lis de l'amour je veux de l'amour, si je lis de la haine je veux de la haine. Alors me voilà coincé, au trois quarts du livre lorsqu'un quatrième narrateur féru de questions rhétoriques apparaît et nous fait comprendre qu'il est l'amant de la petite Louki – c'est le personnage principal, si on veut. Avec une ambiance nostalgique à vouloir ressortir ses albums photos pour en pleurer la jeunesse lointaine des amis morts, Roland – le personnage secondaire si on veut –, nous fait comprendre que la vie passe trop vite, que les amours qu'on y trouve aussi, mais que c'est tout de même chouette d'avoir essayé. Bon. Du coup en lisant ça, je me rappelle : je ne suis plus tout jeune, et si il y a quelque chose que je n'ai pas encore essayé, c'est bien l'amour, celui qui vous fait écrire un livre dessus vingt ans après. Et c'est là que se renverse Christiane. C'est tout frais, j'ai encore son visage et même sa voix qui se manifestent quand je ferme les yeux. Avec Le serpent qui danse de Baudelaire qui tourne et tourne par dessus tout ça. Parce qu'à notre première rencontre avec Christiane, au moment de lui dire au revoir, c'est en scellant mes yeux dans les siens que je le lui ai récité.

Tes yeux où rien ne se révèle
De doux ni d'amer
Sont deux bijoux froids où se mêlent
L'or avec le fer

J'avais ses mains dans les miennes, elle n'avait pas dit mot. Quand ce fut fini, j'ai embrassé sa joue droite et je suis parti. Sans prendre de numéro, pas une adresse, pas un nom. Depuis cette nuit, je ne pense qu'à elle, Christiane la grande blonde au manteau beige qui sait reconnaître du Baudelaire quand on l'en caresse (la liaison faussée entre le « quand » et le « on » se prononce [t]. Une économie phonétique qui ferait penser à un roi mède ou perse : Kantonlankares).
Elle fait un mémoire en littérature médiévale, Christiane. On a le même âge, et pour la première fois depuis longtemps, quand elle m'a demandé le mien, je n'ai pas menti. Je mens toujours, et pas que sur mon âge. Toujours sur tout, pour n'importe qui, pour n'importe quoi. Je dirais que c'est mon goût prononcé pour l'auto-fiction qui déteint jusque dans mes relations sociales. Rien que le papier ça ne suffit pas ; faut romancer sa vie. Alors, quand j'ai vu que le courant passait drôlement bien avec cette fille, je me suis senti obligé de tricher. Je ne voulais pas qu'elle suppose ma conversation avec elle comme simple tentative de séduction. Quand on est rien qu'Aphrodite qui s'enfile un bout de peau humaine (une petite litote), eh bien c'est le monde entier qui se met à vos pieds pour votre beauté. Je ne voulais pas faire partie de ceux-là. D'emblée je me suis inventé une conjointe. Bim, elle ne savait plus quoi penser, ça l'a mise dans la confusion la plus brillantissime (néologisme familier visant à rendre le narrateur sympathique malgré sa triste dépendance à la calomnie). Ce garçon est intéressant, j'ai l'impression de lui plaire, et pourtant c'est avec nonchalance qu'il dit être déjà pris (là j'ai transposé le « récit de pensée » de Christiane au style direct libre ; une invention narratologique très populaire dans le nouveau roman, et d'ailleurs Modiano en use tellement que ça en perd de son charme). Du génie messieurs-dames, du génie. Perfide ? Oui, mais le malin n'a-t-il pas réussi à faire avaler la pomme à la petite Eve ? Je suis une rencontre empoisonnée, moi. Un fruit pourri recouvert d'un coup de pinceau. Vermillon comme un extincteur je brille, mais en dedans il n'y a rien que de la mousse sous laquelle étouffe un cœur à souhaiter réveiller tout au plus. Je tends des perches pour qu'elles s'y tentent, mais c'est à se pendre ce qu'elles déterrent (ça c'est un chiasme avec allitérations visant à montrer que les gens les plus insensibles à première vue peuvent tout de même accéder à la poésie).
On a parlé toute la soirée de littérature, elle et moi, et je m'étais dit : « Rare ça, de trouver une jolie fille passionnée de ce que je préfère en ce bas monde ». Ajoutez à ce détail sa splendeur lunaire, et paf ! La passion qui s'enflamme en moi comme une immolation interne. Le cœur qui court en rond entre mes côtes et mon estomac en criant « Aaaaah ! Aaaah ! Aaaah ! » et les neurones deux étages plus haut qui cherchent désespéremment à lui jeter des seaux d'eau à la face. Mais rien n'y fait, il n'est plus qu'une torche organique qui souffre de mille feux. Puis de mon côté, à l’extérieur, j'arrose le massacre avec des verres et des verres d'alcool, croyant que ça calme les ardeurs, à défaut de rendre fou le feu de joie de mon être (bon là depuis quelques lignes on a une métaphore filée utilisant l’isotopie du feu, élément associé au sentiment de l'amour ou de la passion, dans laquelle s'imbriquent deux personnifications des familles). Et voilà, trois jours plus tard, je ne pense qu'à elle. Je la vois en Louki, quand je termine ce prix Nobel 2014 affreusement plat. Je la vois en femme du dix-neuvième en lisant le volume des Fleurs du mal sur ma table de nuit avant de me mettre à rêver d'elle. Je décide de ne pas terminer ce roman de Sade déjà bien entamé puisque je ne désire réellement pas la voir en Justine. Mais c'est ainsi, mon esprit est voué à elle, captif, à genoux aveugle nu et sourd (ça c'est de la parataxe ; une phrase à laquelle j'ai retiré les mots de liaison ainsi que les virgules pour fluidifier le style, chose que cette parenthèse annule totalement. On peut aussi y voir une pâle imitation d'un passage du poème Howl de Allen Ginsberg, mais ne le dites pas à son éditeur). Vois-tu, Patrick, c'est ça qui fait la puissance de ma verve à l'inverse de la stérile confession que tu barbouilles dans Dans le café de la jeunesse perdue. Tu te lamentes, nostalgique, sur ce qui a été fait (notez là l'emploi du passé composé qui insiste sur le côté à jamais terminé de l'action) tandis que je brûle, je crie, je déploie le présent. Sans recul, sans « éternel retour », j'écris la vie, j'écris l'instant. Tu parlais de prendre le temps de vivre avant de se souvenir. J'ai choisi d'embarquer le lecteur dans la première de ces deux alternatives, mais attention, je ne dénigre pas la deuxième. Les souvenirs de Sollers sont des symphonies d'Hyden à mes yeux. Les souvenirs de Sampiero sont comme une alerte qui me réveille et m’induit à suivre ses pas. Et parlerait-on de René Pons dont Le feu central fait passer ma solitude pour le sentiment le plus aimable du monde ? Tant d'auteurs qui abordent un style comparable à monsieur Modiano dans le livre dont je lui reproche l'idée et l'application, tant d'auteurs qui l'ont tellement mieux chanté. Et le prix Nobel ? Pas pour eux bon Dieu ! Pas pour eux ! Que serait l'art sans piston, moi je vous le demande.
Si mon histoire est au présent, je reverrais Christiane demain. Toute la journée j'aurais vagabondé sur le campus, fouillant chaque rayon de la bibliothèque, lisant Rousseau en face de cet amphi-ci, lisant Cocteau devant cet amphi-là, puis j'aurais tout abandonné au moment de rencontrer la soif inaltérable de mon organisme corrompu. Alors je me serais plongé dans un bain chaud, j'aurais ouvert la première bouteille tout en sachant que la deuxième attendrait sagement au pied du chiotte. Je me serais enivré dans mon eau, récitant pour la millième fois depuis trois jours Le serpent qui danse. Je serais sorti de là trois litres de vin plus tard, la peau fripée aux mains et aux pieds, et comme l'alcool aurait manqué j'aurais titubé jusqu'au bar. Là j'aurais senti mon souffle se mourir dans ma gorge, le cœur palpiter, puisqu'au comptoir j'aurais vu Esméralda et Christiane cote à cote, attendant leurs commandes. Je les aurais presque confondues car leurs cheveux sont les mêmes ; myriade de boucles volées à la muse de Pétrarque (là je vous mets de l'intertextualité à fonction éthique ; en gros c'est pour montrer que j'en ai sur les étagères). J'aurais choisi de mettre mes mains sur les yeux de Christiane plutôt que sur ceux d'Esméralda, et une lumière se serait faite. J'aurais compris que le passé ne m'intéresse pas, Patrick, j'aurais compris que seul le présent compte et que la jeunesse perdue se perd pour perdurer (ici voyez une polyptote et un jeu de mot qui n'ont pas d'autre utilité que de faire joli et de conclure le texte).


Remise en cause des multiples parenthèses du récit

En relisant cette nouvelle, je me rends compte à quel point les parenthèse d'analyse littéraire coupent l'élan de lecture, atrophient la beauté de certaines phrases, embourbent le lecteur dans une confusion des plus inutiles. Mais bien qu'il est vulgaire de faire de l'intelligence une fille dépravée comme je l'ai fait dans ce texte, j'y trouve ce même plaisir qu'ont les tenanciers de bordels à mettre la main sur une orpheline de bonne famille et d'en faire office aux hommes du bas. Et en ce qui concerne le style, ce n'est que « flatterie du langage et dilection esthétique », comme dirait un certain R. Lannes, et c'est peut-être avec cette idée de matérialisation de l'intelligence qu'on pensera à dire de mon entreprise suspecte et falsifiée qu'elle vaut mieux que les bonnes intentions qui régissent Dans le café de la jeunesse perdue. Sur ces énigmatiques invectives, je rends mon inspiration aux guibolles des rues d'été.

PRIX

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Grenelle · il y a
Drôle de façon d'aimer un auteur. Je reste sans voix.
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Elena Hristova · il y a
Vous mélangez avec audace critique et fiction, ce qui fait émerger une forme littéraire très originale
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Nathalie Maujean · il y a
Intéressant
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Christian Pluche · il y a
Vous ferez certainement un critique littéraire à la plume acérée, mais est-ce suffisant pour écrire sur Modiano ... Dire "c'est mauvais" est un jugement de valeur. A quand vos commentaires sur les chansons de Bob Dylan ? ;-)
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David Papotto · il y a
En réalité j'aime beaucoup Modiano. En réalité.
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Sophie Dolleans · il y a
J'aime bien l'histoire de cet auteur qui valse entre deux mondes, ne sachant trop lequel est vrai, en quelque sorte. Moquerie, dérision, et confusions. L'auteur se voit vivre, se voit penser, s'entend lire, et se demande bien ce qu'il fait dans cette galère. J'ai aimé.
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Gladys · il y a
Je pense quant à moi qu'il se délecte à démolir un auteur à la façon de ses ainés critiques mais sans leur talent avec une connaissance du français approximative(orthographe, syntaxe et j'en passe)
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Mary Benoist · il y a
Après une telle envolé ô combien brillantissime je n'ose pas signaler la présence de quelques fautes d'orthographe, cette réflexion ne pouvant venir que d'un esprit jaloux et mesquin. Mais je le dis quand même. Na !
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Utilisateur désactivé · il y a
Une histoire intelligente, mes voix!
Je vous invite également à découvrir ma peinture qui est qualifiée pour la finale du concours harry potter :)
http://short-edition.com/oeuvre/strips/hermione-au-bal-de-noel-hyperrealisme?all-comments=true&update_notif=1499432105#

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Yaakry · il y a
belle lecture merci beaucoup

vote +5

http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ivre-de-toi-1 petit poème en compèt !! ;-)

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Zouzou · il y a
oh la la , je n'arriverais jamais à votre pointure! +5 ; si vous n'êtes pas déjà passé , je vous invite dans mon Taj Mahal , ma Mante Orchidée , mes Jacarandas et mon Petit Matin , merci
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Potter · il y a
Bravo, j'ai aimé vous avez mon vote !
N'hésite pas à aller voir ma nouvelle et me soutenir :
Neville mène la résistance à Poudlard !

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