8
min

Cris

Image de Sofi

Sofi

17 lectures

3

Je me plais à vous écrire, car je sais que vous n’allez pas me répondre et j’aime me heurter à des murs, même si ça me fait mal, ça me met d’emblée face à cette réalité que je n’ai pas choisie...
Mais je pleure de toutes les douleurs, je revis ma naissance... Je ne sais que regarder dans toute cette pénombre, mes yeux ne me servent à rien. Je pleure si fort que mon corps ne le supporte plus, j’éructe tout mon être, j’explose de colère d’être née à nouveau et je me désagrège sur ma mère, dans le lit, sur les murs. Il y a des morceaux de moi partout, dans tous les sens, et ma mère ne sait comment me prendre pour me bercer... Le médecin et les sages-femmes nettoient la chambre de mes restes et les recollent avec de la super glue, mais mon cœur reste introuvable, d’ailleurs je ne sais comment j’arrive encore à vous écrire, peut-être n’est-ce qu’un simple réflexe nerveux...


Ensuite, il me faut revivre mon enfance. Je grandis donc une seconde fois, mais sans cœur, mon corps et mon cerveau prennent toute la place. A l’aube de ma deuxième adolescence, mon jeu préféré est de faire des puzzles, surtout en famille, car bien souvent, la famille elle-même est un puzzle...Je m’amuse à joindre les petits objets pour en faire des grands, des entités, comme pour réparer mon corps meurtri. Mon père et ma mère s’acharnent à essayer de m’aider à me reconstituer un nouveau cœur, vierge de tout, tandis que de méchantes personnes de notre entourage se plaisent à dire que je n’en ai jamais eu, ce qui me blesse comme si je ne l’avais jamais perdu...A cause de l’amnésie qui me fut nécessaire pour survivre, à l’âge adulte qui rejoint mon âge d’aujourd’hui, mes parents me font croire qu’ils ont mis, dans ma prime enfance, mon cœur de côté pour que personne ne me le vole, pourtant je sens au fond de moi, sans oser me l’avouer, qu’il est resté dans le ventre de ma mère, broyé par ses intestins et par son propre cœur. Je demande à ma mère d’accoucher une troisième fois mais elle refuse. Alors je reste comme ça, recollée mais incomplète...
Si par hasard vous connaissez ma mère et qu’elle vous a cédé un bout de mon cœur, qui, sans doute, même si elle refuse de me le donner, la torture de l’intérieur et l’empêche de vivre comme souvent le cœur des enfants, sachez qu’il est impossible de le confondre avec tous les cœurs dont elle a partiellement accouché, il est facilement reconnaissable à ses grandes déchirures cachées dans les coins. Vous pourrez le confier au pigeon voyageur qui fait souvent l’aller-retour entre moi et ma mère. Vous pouvez aussi envoyer vos dons pour mon association «Remplacez le cœur de Charlotte P.», je n’accepte que les dons en nature. Encore mille mercis. Cela voudra dire finalement que vous aviez quand même envie de me lire, et que la réalité, parfois, peut être douce...



Ma mère est morte hier. Lorsqu’elle a rendu l’âme, elle s’est vidée de tous ses malheurs et j’ai retrouvé mon cœur, sorti de son ventre, par petits morceaux, qui battait toujours hors de son corps mort. Mon cœur était en miettes. Au dernier de ses soupirs, un petit morceau se dégagea de ce corps si abîmé, si malmené par la vie. J’en ai trouvé un autre, encore un autre, jusqu’à reconstituer le puzzle, et je me suis rendue compte que je n’étais pas une mais mille - et accessoirement que mon cœur empestait le sang –
Cela a provoqué une distorsion de ma personnalité, une sorte de folie multiple, et le reste de ma famille a tout fait pour m’immobiliser sur un lit d’hôpital. Comme je m’y ennuyais, je me suis mise à compter les feuilles d’un arbre, le seul arbre du coin, et figurez-vous qu’il a mille feuilles, comme j’ai mille cœurs, alors je me prends pour un arbre, et comme j’ai mangé la terre des pots de fleur de l’hôpital, on m’a mis la camisole de force pour me remettre dans le droit chemin...
Mais mon chemin est de plus en plus parcouru d’arbres qui mènent à un joli cimetière, le plus joli qui soit, je ne pense plus qu’à lui et on m’a donné des médicaments pour m’apprendre que la folie c’était pas normal...
Je les ai d’abord recrachés puis on me les a injecté de force et j’ai plein de trous sur le corps, ça fait des aérations et de jeunes feuilles me poussent un peu partout. Les médecins ont dû se rendre compte alors que j’étais bien un arbre et ils m’ont foutue dehors à grands coups de pied dans le cul, enragés de n’avoir pu me soumettre à leur médecine...
Depuis je pousse gentiment dans un joli parc près de l’hôpital, j’ai partagé mon cœur en mille feuilles

et quand il tombera en automne, je sais que ce n’est pas grave car il va nourrir la terre qui se trouve à mon pied et me faire reverdir de plus belle ainsi je ne mourrai jamais...du moins tant que la terre s’accordera avec moi



Pourtant très vite, j’en ai marre d’être un arbre : mes feuilles bourgeonnent, poussent, tombent, « rebourgeonnent », repoussent, retombent, et je suis toujours en vie... Je m’ennuie...
Je me disloque peu à peu dans la terre, mais je ne veux pas être plus moi en dehors de moi que dans moi, et je ne veux plus nourrir cette terre dont je suis prisonnière...
Alors je ramasse toutes les feuilles par terre plus quelques papiers gras qui traînent ça et là et je les recolle, je passe mon temps à ça...
Bientôt je n’aurai plus de scotch –celui que j’ai subtilisé à l’hôpital quand ils m’ont collé la bouche pour que je ne leur dise pas que le fou n’est pas celui qu’on croit-
Je ramasse, je ramasse, tout en regardant crier les malades par l’unique fenêtre de l’hôpital et je regrette de ne plus avoir de bouche pour pouvoir crier avec eux, on aurait pu faire un concert de souffrance...
Je reconnais Edna qui crie parce qu’elle a été violée et qu’elle a l’impression que ça dure encore et que ça durera même au-delà de la mort, surtout quand Raymond le psychotique lui plante son crayon dans la cuisse...
Il ne l’a encore jamais fait, pour l’instant il ne le plante que dans les oreillers et elle se met à la place de l’oreiller et ça lui fait mal... Elle se met à la place de tout d’ailleurs et elle se disperse tellement que c’est une déchirure de tout son être...


Il y a eu une tempête : toutes mes feuilles se sont envolées de l’autre côté de la terre, puis un bûcheron est venu pour me tuer et on m’a transformée en armoire.
Je suis à présent dans une des chambres de l’hôpital, mais les médecins me prennent pour une malade, ils me donnent plein de cachets pour m’empêcher de penser que j’arrive à déplacer le soleil et que je pourrais si je le voulais être un oiseau...
Je passe mon temps à demander aux malades s’ils n’ont pas un cœur à me prêter ou à me vendre, mais ils croient que je les prends pour des fous, alors ils en parlent aux médecins qui me donnent une cigarette pour que tout cela parte en fumée. Mon air se mélange avec l’air de la cigarette et je m’envole. Je surprends au passage les discussions des médecins qui nous prennent pour des maladies, pour m’enfuir enfin par le trou de la serrure...


Mais dehors on s’ennuie aussi...
Les magasins n’ont que des choses à vendre, les passants regardent leurs pieds, surtout dans les magasins de chaussures...
Il faut attendre la nuit, qu’ils aient picolé cinq ou dix bières pour regarder le ciel...
Moi je ne le regarde plus, car je suis le ciel, je me suis mélangée à lui... Comme les choses paraissent banales quand on les devient...
Comme je préférais devenir l’eau, j’ai attendu qu’il pleuve et je me suis engouffrée dans une goutte de pluie, je suis tombée dans une flaque qui rejoignit une rivière, puis un torrent, puis je me suis retrouvée prisonnière dans une bouteille et ce long périple se finit une fois encore à l’hôpital, où on m’a à nouveau confondue avec une malade.
On m’a extirpée de la bouteille pour m’attacher à un lit et on m’a fait une injection de poison.
A ce moment précis, j’ai fermé les yeux très fort et mon âme s’est transformée en oiseau...Je suis passée à travers les barreaux des fenêtres et j’ai voyagé jusqu’à me nicher sur la plus haute montagne du monde où j’ai rencontré un vieux sage qui écoutait la radio. Là j’ai entendu dire que Jésus était noir, qu’il n’était pas encore né et qu’il était dans mon ventre. Le vieux sage a décidé qu’il avait fini de réfléchir, il a fait sa valise, il m’a mise dedans, et on est partis pour l’hôpital. On nous a donné à chacun une chambre, le vieux sage s ‘est allongé sur son lit et il est mort en disant : « Je le savais... »
Je ne savais pas qu’il savait. Moi je ne savais qu’une chose c’est que j’avais un bébé dans mon ventre, mais on m’a dit que Jésus était déjà né, alors j’ai ravalé le fœtus de l’intérieur pour ne pas casser l’ambiance.
Il m’a provoqué des maux de ventre terribles, puis des maux de tête, comme des trains qui déraillent dans le cerveau. La lumière était insupportable, l’obscurité était insupportable, le bruit était insupportable, le silence était insupportable, je voulais qu’on me tue mais j’avais peur de la mort, alors j’ai laissé passer la vie sur ma souffrance...
Le lendemain en me réveillant, j’ai voulu prendre une douche toute habillée pour ne pas réveiller les pulsions sexuelles des carreaux de la salle de bains, ils étaient trop froids, je ne voulais pas qu’ils me serrent dans leurs bras, ça aurait pu me refroidir pour toujours...
Par contre j’ai marché toute nue dans les couloirs de l’hôpital, pour qu’on voit qu’il n’y a pas d’entourloupe, que je suis vraiment Charlotte P. , avec les seins de Charlotte P. , le ventre de Charlotte P. , les fesses de Charlotte P. , le corps tout entier de Charlotte P....
Mais apparemment ils n’avaient jamais entendu parler de moi, j’avais dû confondre avec mon miroir, il me faisait pourtant voir qui j’étais lui, pourquoi ne l’avait-il pas montré aux autres ? ? ?
J’étais là, toute nue, à faire le grand écart dans le couloir de l’hôpital et tout le monde a disparu alors je suis retournée dans la salle de bain et je suis rentrée dans le miroir...
Ils étaient tous là à l’envers, le nez à la place des yeux et les mains à la place des pieds...
C’étaient les malades qui donnaient des médicaments aux médecins. Avec de grands entonnoirs, ils déversaient des centaines de pilules dans les médecins jusqu’à ce que les médecins soient plus pilules que médecins.
Les malades avaient enfin le pouvoir parce qu’ils étaient coordonnés : ils étaient tous habillés de blouses rouges à pois verts et de ce fait ils se reconnaissaient et rendaient leur violence organisée et légitime.
Les médecins auraient dû être heureux que l’on reconnaisse leur médecine mais ils vomissaient pour crier leur mécontentement de n’avoir plus leur place... En fait ils avaient peur que les pilules les empêchent de penser que c’était bien eux les êtres humains et les autres les malades.
Ces derniers leur administraient alors des piqûres pour éteindre complètement leur révolte et au bout d’un moment, les médecins n’eurent plus leur tête pour penser, ni leur bouche pour parler, il n’en sortait plus que de la bave...
Alors les malades se dirent qu’ils avaient bien fait leur boulot, qu’ils étaient enfin tranquilles ; ils les couchèrent et éteignirent la lumière, puis ils me projetèrent violemment dans le miroir parce que je devenais gênant, ils me prenaient pour un interviewer de télévision...
Je me suis alors retrouvée dans la salle de bain, la tête pleine de sang, qui coulait comme une fontaine, avec de temps à autre, de gros caillots de sang qui n’étaient autre que des amas de médicaments non acceptés par mon corps ; les caillots se sont regroupés pour faire une immonde boule rouge, et le sang a continué à couler, je n’étais plus que du sang et je me suis écoulée entièrement par l’égout de la salle de bains, laissant là les médicaments...
J’ai voyagé dans des tuyaux noirs et froids, puis je me suis étalée dans un lac de flotte, de pisse et de merde et j’ai été avalé par un rat, mais le rat a été avalé par un malade mental qui hantait les égouts, ce dernier a été attrapé par la police qui, à grand renfort de gyrophare, l’a expédié à l’hôpital où il m’a vomi jusqu’à la dernière goutte... Quelques instants après je me retrouvais attachée à un lit...


Le lendemain on a détaché mon corps pour tenter de m’aider à détacher mon esprit : on m’a envoyée chez la psy. Il y avait de jolis tableaux bien propres au mur, coincés sous des vitres luisantes, peut-être pour empêcher la folie de l’œuvre de s’exprimer et la rendre simplement décoration...
Je n’arrivais pas à rentrer dans ces tableaux impressionnistes aux couleurs pâles alors j’ai essayé de rentrer dans les yeux de la psy, immobiles et sages comme des socquettes de collégienne anglaise...
Ils étaient d’un brun uniforme, se confondant avec la pupille, avec très peu de cils ; que se passait-il derrière ?
Comme je ne les comprenais pas, je me suis mise à regarder mes mains qui bougeaient, s’entrelaçaient, s’agrippaient l’une à l’autre... C’étaient mes mains, à moi, et je pouvais en faire exactement ce que je voulais : taper, cogner ou même étrangler la psy si j’en avais envie, qui pouvait m’en empêcher ?... Je l’ai rêvé, mais le rêve s’est dissipé, par manque d’envie réelle...
Et puis progressivement, en allant voir la psy, je me suis rendu compte que j’avais aussi des bras, des jambes, des pieds ; que je n’étais plus du sang ou de l’air, ou un arbre, ou un oiseau...
Je suis alors rentrée chez moi et j’ai fait plein de projets formidables, comme regarder la télé ou fumer des clopes et j’ai végété pendant des années, puis un jour j’ai pris un stylo et, luttant contre les médicaments, j’ai écrit un mot, que j’ai raturé ; j’en ai écrit un autre que j’ai raturé encore... et j’ai raturé des pages entières jusqu’à ce que ma haine sorte enfin... et maintenant qu’elle est dehors, elle ne prendra plus de place en moi et tout espoir sera permis... l’espoir de vivre enfin peut-être...

SANS FIN...

3

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Grenelle
Grenelle · il y a
C'est très fort. Le début et la fin sont très bien trouvés. Mais le texte n'est pas assez structuré ni assez travaillé pour qu'on le lise avec attention en entier.