Crime à l'abbaye

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Les mots cheminent en farandole... c'est chouette. Je les couvre de petites notes de musique, parfois, mais ça, c'est une autre histoire... Bref, mes passions sont l'écriture, poèmes, chansons  [+]

Cluny, samedi 17 juillet, 2 h 30 du matin


Comme toutes les nuits, et ce depuis le Moyen Âge, l’abbaye de Cluny, du moins ce qu’il en reste, pointait sa tour au dôme pyramidal en direction des étoiles, et il y en avait beaucoup ce soir-là. Il faisait encore très chaud, mais un petit courant d’air circulait quand même dans les ruelles de la vieille ville, balayant les marches de l’estrade du Café du Nord. C’est à cet endroit précis que se trouvaient, assises côte à côte, deux nanas. Une petite brunette à la peau mate, comme le sont les Italiennes, et une grande asperge, genre fille de l’Est. Leur grand-père était russe, et la grand-mère, sicilienne, ce qui explique bien des choses. Elles étaient sœurs, vous l’aurez compris, malgré leurs styles, et leurs caractères bien trempés, mais si différents. Leur seul point commun était leur beauté, et personne n’était capable de dire laquelle des deux était la plus belle. Âgée de dix-huit ans, la plus jeune, mais la plus grande en taille, s’appelait Marion. L’aînée, Charlotte, avait fêté ses vingt printemps.
Fatiguées, elles prenaient le frais sur les marches, après un petit spectacle de rue, terminé depuis longtemps déjà. Bref, le quartier s’était vidé, et elles glandaient là, profitant de la petite brise rafraîchissante, qui s’engouffrait sous leurs minijupes, ce qui leur faisait un bien fou. Les cafés avaient fermé leurs portes depuis longtemps, et la ville s’était endormie.
C’est dans ce silence, les fesses endolories par les pierres, s’apprêtant à partir, qu’un petit bruit venant de la façade du musée de l’abbaye, attira leur attention. Puis il leur sembla apercevoir, par un vitrail des fenêtres les plus hautes du bâtiment, un petit éclat de lumière. La curiosité les retint encore un quart d’heure, mais leur séant n’en pouvant plus, rien de nouveau ne s’étant passé, elles rejoignirent leur voiture.
Ce n’était pas un coupé décapotable avec pin-up cheveux au vent, comme pourraient nous le représenter, séries américaines obligent, nos cerveaux intoxiqués. Non, c’était une vielle 309 Peugeot ayant appartenu à leur grand-père, qui fêtait même ses noces de bronze. Pas le grand-père, bien entendu, il était mort, le pauvre, mais la voiture qui avait vingt-deux ans.
Les parents avaient pourtant les moyens, petits moyens, certes, la moyenne française, dirons-nous, mais il voulaient inculquer à leurs enfants la notion des valeurs.
Le père disait : « Une voiture, c’est fait pour rouler, celle-ci roule très bien n’est-ce pas ? Tu t’en payeras une plus belle quand tu auras les moyens. »
Encore ces fameux « moyens » que l’on retrouvait partout, mais il n’avait pas tort, et ces deux filles trop gâtées le savaient très bien.
C’est donc, bercées par le moteur Diesel de la Peugeot, avec un petit sentiment bizarre, comme quelque chose resté en suspens, qu’elles rentrèrent à la maison, où les parents dormaient du sommeil des justes.
Ils habitaient Charnay-lès-Mâcon, petite ville tranquille et sans histoire. Catherine et Philippe travaillaient dur. Deux grandes filles à élever, plus les études universitaires, demandaient pas mal d’argent, presque un de leurs salaires. Le dimanche était jour de repos, et ils aimaient se retrouver en famille à flemmarder au bord de la piscine.



Charnay-lès-Mâcon, dimanche 18 juillet, 11 h 30


Charlotte se leva et descendit déjeuner. Son père, assis sur la terrasse, l’avait déjà fait depuis longtemps et lisait tranquillement son journal, rituel du dimanche.

- B’j’our, pa, bien dormi ? Quoi de neuf ?
- Salut, ma puce, on a retrouvé samedi le corps sans vie d’une femme, sur la place du 11-Août à Cluny.
- Elle est où cette place ?
- Juste devant l’abbaye, je crois.

Charlotte s’assit, son estomac se noua, elle n’avait plus faim, ses jambes étaient en coton.

- Tout vas bien, ma puce ? dit Philippe en regardant par dessus ses lunettes
- Oui, oui, pa.
Charlotte avait tout de suite fait le rapprochement avec la soirée de la veille. La petite lueur restée en suspens dans sa tête avait fait « tilt » pourtant elle ne dit rien à son père. Pourquoi ce mystère, elle ne le savait pas, mais alla de suite réveiller Marion, sa petite sœur, qui râla comme d’habitude, mais qui émergea de son coaltar, quand Charlotte lui relata les faits.

Elles s’habillèrent en vitesse, prirent le temps de se maquiller, rituel indispensable, et vital pour ces deux minettes. Une fois dans le salon, elles récupérèrent le journal du dimanche et décortiquèrent l’article de cette mort mystérieuse.

« Une femme de 48 ans, Mlle Chantal Deschamps, originaire de Cluny, retrouvée sans vie sur la place du 11-Août. D’après le médecin légiste, la mort aurait été causée par un choc violent à la tête, porté entre 2 heures et 4 heures dans la nuit de vendredi. Une autopsie sera effectuée pour déterminer les causes exactes du décès. La victime habitait proche du musée de l’abbaye, qui était son lieu de travail. La police étudiant toutes les pistes, s’oriente vers un crime passionnel. D’après les témoignages du voisinage, la jeune femme aurait une vie sentimentale assez tumultueuse. La police n’écarte pas cependant la possibilité d’un chauffard, qui aurait pris la fuite. L’enquête suit son court. »
Charlotte et Marion se regardèrent, elles étaient d’accord pour une fois. Quelque chose dans cette description ne collait pas avec la petite lumière aperçue ce soir là.
Que faire ?
- On en parle à la police, aux parents ? dit Charlotte la plus raisonnable.
- Et si déjà, on allait voir sur place ? dit Marion.



Cluny, dimanche 18 juillet, 12 h 45


Un coup de 309, et, 30 minutes plus tard, les voilà à Cluny. Elles décidèrent de se garer dans une petite rue, proche du centre, et de continuer à pied, sans se faire remarquer. Au milieu de la place, huit barrières antiémeutes habillées de banderoles jaunes, comme on en voit dans les séries policières, formaient un carré. Au centre, des traits à la craie rappelaient vaguement une silhouette. C’est à la vue de ce dessin, qu’elles prirent vraiment conscience de la gravité de l’événement. Quelqu’un avait trouvé la mort, précisément ici, très récemment. L’envie de rigoler était bien loin, elles se retinrent pour ne pas verser une larme, l’émotion était trop forte. Elles étaient à peine à cinquante mètres du lieu du crime, oui, crime, elles en étaient persuadées, et c’était aussi cette pensée qui les bouleversa.
Elles avaient foulé le sol du carré, quelques heures, quelques minutes peut-être, avant l’instant « t ».Non, nous dirons « c » comme crime. Que se serait-il passé, si elles avaient été présentes à l’instant «  c » justement ?
Auraient-elles couru un risque ? Certainement, mais elles étaient deux, et plutôt sportives.
Auraient-elles pu éviter ce massacre ? Peut être, elles ne savaient même pas ce qui c’était passé.
C’est donc avec un petit sentiment de culpabilité et un gros de curiosité, qu’elles s’approchèrent encore.
On ne pouvait revenir en arrière, c’était déjà du passé. Un agent en faction les sortit de leur rêverie, en criant : « Circulez ! »
Après un bref sursaut, elles obtempérèrent, évitèrent le carré funèbre, ce qui les amena devant la porte d’entrée du musée. À leur grande surprise, aucun scellé sur celle-ci, la police n’ayant pas jugé bon d’étendre ses investigations, il n’y avait certainement pas eu d’effraction au musée, ce soir-là.
Les visites n’avaient pas encore commencé, il n’était que 13 heures.
- Bon, on fait quoi ? dit Charlotte.
- Moi, j’ai faim, dit Marion (c’est vrai qu’elles n’avaient pas déjeuné), on va se commander un petit croc’ au Café du Nord, mais, avant, viens avec moi au bout de la place, je veux vérifier quelque chose.
La place formait un rectangle, et la façade du musée en occupait tout un côté. Elles se placèrent à l’opposé, prés des écuries St Hugues ; à droite, le Café du Nord et ses marches, qui avaient talé leurs petites fesses, la veille.
- Pour moi, dit Marion, la petite lumière était à la cinquième fenêtre en partant de la droite.
- Tout à fait d’accord avec toi, j’avais remarqué qu’une des pierres de l’appui avait été changée et que ça faisait tâche, pas assez vieilli, quoi.
- Bon, on va compter les pas depuis la grille d’entrée, et depuis le bord du bâtiment, pour situer cette fameuse fenêtre de l’intérieur, dit Marion.
- Mais, pourquoi veux-tu faire ça ? dit Charlotte.
- Ben, pour allez voir, banane !
- T’es folle ! On va se faire piquer !
- Pas si on prend un billet.
Sourires partagés, puis petits cris d’excitation, les deux frangines trépignèrent d’impatience.
Elles avaient toutes les deux lu le Da Vinci Code, de Dan Brown, et se voyaient déjà le nez sur un manuscrit en train d’en déchiffrer le sens caché.
C’est vrai qu’elles n’étaient pas idiotes, plutôt réfléchies et intuitives. Philippe leur avait donné ce goût des l’énigmes, avec des jeux de pistes qu’il organisait dans le jardin de la maison. Ces courses au trésor n’étaient pas toujours faciles, le père mettait souvent la barre haute pour leur jeune âge. Il les aidait un peu, mais ne cédait jamais à leur impatience, ce qui avait forgé en elles la persévérance.
Petits pas de course jusqu’au café, un croc’ et un coca pour chacune, qu’elles s’empressèrent d’avaler, puis petits pas pressés, mais discrets, jusqu’à la file d’attente. Les billets en poche, la visite guidée, oui, guidée, hélas... pouvait alors commencer.
Elles s’aperçurent très vite que le flot de visiteurs s’étendait de plus en plus, et il ne leur serait pas bien difficile de s’éclipser du groupe, le moment venu. Le guide débitait tantôt en anglais, tantôt en français, un blabla qu’elles n’écoutaient même pas.
Non, les deux sœurs étaient concentrées, à compter leurs pas, chose ardue avec les changements d’étages et de directions.
- T’en es où toi ? dit Charlotte.
- J’ne sais pas, je suis paumée, là !
- Tu sais quoi ? On va monter tout en haut de cet escalier. Puisqu’il est dans l’axe de la porte principale, ce sera notre repère.
- OK, dit Marion.
Un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche, les visiteurs bien occupés ne les virent pas enjamber la chaîne, qui interdisait l’accès à un escalier de service. Arrivées en haut, essoufflées, un long couloir les attendait.
Elles comptèrent ensemble leurs pas. Un, deux, trois, quatre, cinq ; une porte à deux mètres d’elles d’un coté, une à cinq mètres de l’autre. Elles choisirent la plus proche. Pas de poignée, elles se regardèrent.
Marion dit : « On pousse, d’accord ? »
La porte céda facilement, seule une petite barre de bois, clouée de l’intérieur la retenait. « L’assassin présumé n’est donc pas passé par là », chuchote Marion. Dans le silence des lieux, elles entendaient battre leur cœur dans leur poitrine, et ce n’était pas l’escalier qui en était la cause, mais l’évocation du mot « assassin ».
Le temps était précieux, coup d’œil rapide, la pièce était vaste, le sol recouvert de poussière et l’on pouvait voir des traces récentes de pas. Chaussures à crampons, de pointure 42-44 environ, donc un homme.
Elles les suivirent, arrivèrent devant une armoire à archives. Au sol, une lampe torche que Marion saisit avec délicatesse à l’aide d’un kleenex et qu’elle glissa dans son jean. Charlotte prit une chemise au hasard. Elle contenait des dossiers d’anciens élèves de l’ENSAM qui remontaient aux années 1980.
Moins d’une minute s’était écoulée, mais il était temps de partir. Si l’on suivait les traces, dans l’autre sens, elles menaient tout droit à une autre porte, celle qu’avaient empruntée les chaussures, 42-44, mais elles décidèrent de regagner la visite guidée, le plus discrètement possible, ce qu’elles réussirent sans encombre.
La visite se termina, et, de retour à la voiture, elles examinèrent la lampe avec toutes les précautions nécessaires pour ne pas y laisser leurs empreintes. Il s’agissait d’une torche à LED, plutôt lourde, en aluminium, du haut de gamme, en fait. Les piles devaient être usées, car elle n’éclairait plus, sans doute son propriétaire, surpris, l’avait-il abandonnée sur place, encore allumée.
- On fait quoi ? dit Charlotte. On l’emmène à la police, on aperçoit des traces de doigts ; mais si l’homme n’est pas fiché...
Marion la coupa
- Et on se fait engueuler, voire plus grave ! Non, on continue.
Par peur des représailles, elles décidèrent toutes deux de poursuivre.
- Bon, il faut trouver d’où vient cette lampe ! dit Charlotte, elle est flambant neuve.
Après avoir écumé tous les magasins susceptibles de vendre ce genre d’article, la ville de Cluny n’étant pas bien grande, leurs efforts furent récompensés.
Le modèle en question existait à la Quincaillerie du Centre. C’était une « Mégalight », étiquetée 48,75 euros, mais comment savoir qui l’avait achetée ? C’est alors que leur vint une idée.
Elles en achetèrent une, pour la bonne cause, payèrent en liquide bien sûr, c’est une vendeuse qui les servit. La lampe en poche, elles repartirent se balader une petite heure dans les ruelles médiévales, des vieux quartiers de la ville. À 18 h 50 précises, elles repassèrent au magasin, et, cette fois, c’est la patronne qui les reçut, les employés ayant fini leur après-midi de labeur. « Bingo ! », merci les trente-cinq heures.
Poliment, elles s’excusèrent d’un achat effectué par leur père, il y avait quelques jours. La patronne, plutôt sympathique examina l’article, qui était dans sa boîte d’origine et pas du tout abîmé, évidemment.
- OK, dit la gérante, elle est comme neuve, votre père semble-t-il, ne s’en est pas servi ! Quel jour l’achat ?
- Il y a quelques jours, on ne sait pas trop, dit Marion.
Elle entra le prix de la lampe et interrogea la mémoire de la caisse enregistreuse.
- Achetée aujourd’hui ?
- Non madame.
Elle remonta encore.
- 48.75 une friteuse... 48.75 pour un couteau... Ha ! J’en ai une, achetée lundi dernier.
- Oui, c’est cela madame, répondit Marion.
- Et, réglée par carte Bancaire !
- Tout à fait, dirent-elles en duo (elles jubilaient).
- Bon et bien je vais vous rembourser.
- Heu... oui
Là, ça coinçait.
- Vous pouvez vérifier le nom du détenteur de la carte... pour être sûr ? demanda Marion avec son excès de culot habituel.
- Non ma cocotte, c’est confidentiel, mais pourquoi...
Charlotte l’interrompit.
- Non, ça fait rien madame, vous allez quand même nous rembourser ? »
- Mais oui, les filles, bien sûr, en espèces, et je peux même vous donner le relevé d’opération lié à cet achat, votre père pourra vérifier sur son relevé bancaire.

La patronne imprima le précieux document, les remboursa comme convenu, et après un bref bonsoir de politesse, ferma en hâte le magasin, 19 heures étaient largement dépassées.
De retour à leur bureau, au 309 rue Peugeot, elles firent le point sur la journée, qui leur semblait plutôt fructueuse.
Elles avaient de bons indices, mais inexploitables à leur niveau :
Un homme chaussant du 42-44, fouillant de vieux dossiers d’élèves des années 1980, apparemment surpris, ayant perdu sa lampe, celle-ci achetée à la Quincaillerie de Centre cinq jours avant les faits, et réglée par carte bancaire, transaction numéro -125j904m867j3me6-
C’était peut être le moment de passer le relais aux enquêteurs. Les filles étaient tenaillées par la curiosité, le doute, la peur, mais c’est encore la curiosité qui l’emporta. Elles décidèrent d’explorer d’autres pistes.
On était bien loin des manuscrits codés de Dan Brown, mais l’intrigue, elle, était bien réelle, avec cette impatience palpable dans l’attente du dénouement final. Un tour de clé, et la 309 les ramena à la routine du foyer, le souper, les questions habituelles.
Cathy, leur mère, demande : « On ne vous a pas beaucoup vues, vous avez fait quoi aujourd’hui ? »
Marion, qui n’était plus à un mensonge prés, répondit : « On s’est baigné à Saint-Point. »
Puis vint l’heure du couché, avec pour toutes deux un sommeil assez agité.
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