Cri cri.

il y a
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Peintre du dimanche, scribouillard de petits textes 1,2 maxi 4 pages, drôle en société, ai beaucoup aimé R.Lamoureux puis le grand Coluche, aime la lecture SF, Thriller ainsi que des plus anciens  [+]

Dans mes souvenirs amoureux, celui dont je vais vous parler s'appelait « CriCri ».
Pourquoi ? Peut-être parce qu'elle était brune et menue, avec un petit corps vibrant qui
avait l'air d'une éternelle chanson.
Oui, sans doute, mais c'était surtout parce que notre première rencontre se fit dans un
champ de blé et de coquelicots, le doré et le rouge, et parce que dans ces blés, pendant
notre rendez-vous, les grillons avaient fait entendre tout un orchestre effréné de stridulations
qui nous servaient avec la chaleur du soleil de merveilleux cocon plein de douceurs,
de caresses et de mots doux.
Qu'ils étaient agréables à nos oreilles ces cricris de nos amis grillons...
Ils nous portaient à plus d'affection...
Qu'ils y en avaient ! et qu'ils chantaient ! comme leur musique rendait effectivement ces
instants au-delà d'en être blasé, en heures de tendresse en pleine nature et de ces moments
où tout semble s'arrêter, que de silences, que de bons silences où l'amour referme ses
ailes sur deux corps avec encore plus de douceur, alors qu'un grillon un peu coquin et ivre
de soleil était venu jusqu'à nous, amusé je l'avais pris dans ma main et avais promis de le
garder toujours en mémoire de cette journée heureuse, lumineuse.
Candides projets de ces heures tendres ! Le petit grillon prisonnier était mort le soir même
et peu à peu, son corps vibrant s'était fané, s'était réduit, avait perdu sa forme et sa
consistance, et en quelques jours, toute cette petite chose qui avait chanté dans la lumière
ne fut plus qu'une pincée de cendre grise...
Après cette journée, nous ne nous sommes jamais revue, la vie est ainsi faite que même
lorsque nous le voulons, les alèas font que le temps décide à notre place...
Et CriCri, qu'était-elle devenue ? Pensait-elle encore à moi ? Le souvenir de cette folle
journée dans les blés était-elle aussi tombé en poussière, dans quelque coin de son esprit ?
La vie est ainsi faite, ordinairement traversée par bien des distractions : où tant de jolies
blondes bousculent tant de jolies brunes dans les méandres d'un cœur où les amantes
s'alignent tour à tour, cependant à mesure que mes cheveux blanchissaient sur mes tempes,
je sentais imperceptiblement les souvenirs de mes vagabondages amoureux de jeunes
hommes revenir à l'assaut de ma mémoire et le plus précis de ceux-ci fut celui de ma
petite CriCri des blés, comme il chantait fort ce souvenir à mes oreilles, comme un oiseau
singulier qui prendrait de la voix en vieillissant.
Ainsi fus-je très ému, un matin d'automne, quand le facteur me remit un petit paquet
oblong dans lequel une gerbe de blé maintenue par un petit ruban rouge (coquelicot) et
une petite lettre avec un timbre non composté représentant la ville non loin de notre
champ de blé où nous nous étions rencontré avec CriCri.
Une fois ouverte la lettre disait :
« Mon beau premier aimé,
As-tu jamais pensé à moi, depuis que tu es parti de ce pays ? Non sans doute.
Mais moi, j'ai bien souvent pensé à toi, au champ de blé, aux grillons qui
chantaient...
T'en souviens-tu?...
Aussi, ai-je été bien triste hier, quand je suis allé faire un pèlerinage à ce champ
d'amour, il avait disparu, remplacé par des constructions, j'en fus triste, c'est
pourquoi ayant par hasard découvert ton adresse, je me permets de t'envoyer
en même temps que cette lettre une gerbe de blé que je gardais pour me souvenir
de nous.
Crois-moi mon chéri lointain, si mes pensées étaient des grillons ils iraient vers
toi dans ce grand Paris ou tu vis maintenant et chanteraient bien souvent pour
égayer les soirs de ta vie.
Mais depuis que tu es loin, mes pensées ne savent plus beaucoup chanter!
Puissent les tiennes être toujours joyeuses !
Celle que tu avais nommé si gentiment ta petite CriCri « 
Avec quel attendrissement je relus cette lettre, de toutes les caresses de la vie, celles-là
sont peut-être et j'en suis certain, les meilleurs que puisse apporter la lettre d'une
ancienne aimée, ce n'est plus de l'amour, mais c'en est encore :
C'est de la jeunesse qui revient, c'est du passé qui repalpite dans une phrase, dans un mot,
et qui chante à l'oreille, c'est du plaisir qui repasse et qui, cette fois ne sera pas suivi de son
inséparable compagnon qu'est le désenchantement.
CriCri pensait à moi, encore, la frêle jeune fille aimée dans ce champ de blé.
Je pris cette gerbe tendrement, et en fermant les yeux crus retrouver en elle un peu du
parfum de sa si belle chevelure brune et si , oui, si soyeuse à la main, je me mis à rêver
le faire à l'instant et en eut le cœur serré.
Le temps à passer et un beau matin du mois de juillet, une autre lettre à l'écriture
tremblante, mais reconnaissable, l'écriture de ma petite CriCri...
Et cette lettre disait :
_ » Adieu, mon premier aimé ! J'ai maintenant soixante cinq ans et je vais mourir,
car je suis bien malade. Ce sera pour très bientôt comme me l'a dit mon médecin...
Mais auparavant, je recueille ce qui me reste de forces et je mets dans la petite
lettre que tu lis, ma pensée dernière, qui est pour toi.
CriCri qui a toujours pensé à toi« 
Je fus plus qu'impressionné par cette nouvelle.
CriCri allait donc mourir ! Était-ce possible ? Je ne l'avais jamais revue depuis le jour des
grillons, et maintenant je ne la revoyais en esprit que jeune, jolie, avec ses cheveux bruns,
ses joues roses, sa bouche si fine et fraîche, comme une blessure du soleil dans une pêche
mûrissante...
Adieu donc petite CriCri des grillons, nous ne nous reverrons que dans un autre champ,
celui que cultive pour nous celui qui nous aime au ciel...
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Un petit mot pour l'auteur ? 8 commentaires

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Francine Lambert · il y a
Que de tendresse et d'émotions habitent ce beau récit que j'ai lu avec un réel plaisir, bravo Alain !
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Alain Derenne · il y a
Hello Francine, merci de ton passage et de ton gentil petit mot.
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jusyfa *** Julien · il y a
Mon vote pour cette belle histoire Alain.
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Alain Derenne · il y a
Merci à toi Jusyfa
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Utilisateur désactivé · il y a
Très émouvant, il y a du Giono et du Pagnol dans ce texte. Allez, j'écrase une petite larme.
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Alain Derenne · il y a
Merci Chantal.
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Sylvie Neveu · il y a
Oh, Alain, ce que ton texte est émouvant !!!!
Ce que cette Cri Cri est bouleversante avec sa lettre et ses douces pensées.
J'en ai les larmes aux yeux....

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Alain Derenne · il y a
Cri cri, ma petite Cri cri de lma jeunesse ...Merci à ma Tit'fée/

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