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CREDO

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LaylaD

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Il existe, quelque part au pied d'une colline ou au creux d'un jardin, un palmier qu'enlace une glycine.

Œuvre d'un jardinier audacieux et curieux ou création de la facétieuse mère nature, il m'a été donné de contempler cette surprenante sculpture, et d'être émue de sa grâce insolite.

Je m'en souviens en te regardant de l’autre côté du gouffre qui nous sépare. Lorsque je te vois y jeter des cailloux qui creusent encore sa profondeur, et accroissent mon vertige. Pourtant, grâce à cette rencontre, imprimée en couleur dans ma mémoire, je peux t'observer sans la moindre crainte. Je peux même m'approcher de l’abîme et m'apercevoir qu'en dépit de l'immensité insondable qui s'ouvre sous mes pieds dès que je risque un pas de plus vers toi : je n’ai pas peur. Et, sans doute parce qu'il est vierge de toute appréhension, mon regard peut découvrir, lorsque je tourne la tête, ce pont, qui n’y était pas l’instant auparavant, et qui vient de se matérialiser pour rejoindre nos deux rives.
Ni toi ni moi n’avons construit ce pont, simplement il est là.
Souvent je suis un peu agacée, alors je feins d'ignorer cet ouvrage providentiel et je continue à longer ma rive dans la direction opposée. Je pense m'éloigner alors que, bien que je ne te voies plus, tu continues à me parler. Je réalise alors que je t’entends, parfois de loin, parfois en moi.

Il arrive aussi que tout soit fluide et léger autour de moi, que les espaces s’ouvrent, que les rencontres me sourient, que la vie m’accueille dans son tourbillon. Je ne pense plus à toi, je me laisse aller au flot de l’instant, j’y suis passagère, rien ne m’absorbe, mais j’y suis en relation et tout devient plus simple. Puis un évènement discret comme un papillon se pose sous mon regard, au bord de mon oreille, au bout de mes doigts, cet évènement porte ta marque, comme si tu faisais irruption en douceur dans ici et maintenant. A chaque fois c’est le même tressaillement intérieur. Et, quel que soit mon état extérieur, la joie en moi prend substance. A chaque fois je te redis « oui ». En vérité, moi aussi je continue à te parler, à vous parler.

Comme ce jour où j'avais appelé une catastrophe naturelle pour me soulager du chaos intérieur qui me menaçait, et où vous êtes venus, ensemble, pour me ramener la paix, votre Paix.

C’est le vendredi, quand tout commençait à se fissurer, présageant l'explosion, que j’ai fini par demander une tornade.
Je connaissais par cœur les coordonnées du lieu d’impact : j’y suis née.
Je connaissais aussi les coordonnées du lieu d’atterrissage : j’y vis.
C'est en voyant un film amateur sur Internet décrivant une tornade en zone industrielle, au cœur de l' Italie, que j'ai reconnu la puissance de ce tourbillon, et que j'ai souhaité sa secousse comme antidote à mon mal.

Ce sentiment d' urgence m'avait saisie quelques jours plus tôt, en te découvrant seul, comme perdu, en attente de quelqu’un au bord de la route, puis, juste après, mollement étendu sur des coussins brodés d'arabesques, au soleil sur cette terrasse que je connais.
Je ne m’y attendais pas, j’ai été capturée, torturée par cette vision en « déjà vu ». Désarçonnée comme en plein rodéo, mais l'étalon avait la fureur du dragon et mes mains nues d'amazone se sont instantanément couvertes de sang en se déchirant sur ses écailles d'acier flamboyant.

J'ai aussitôt arrêté le sommeil, par crainte de rêver, et j'ai passé de longues heures à réparer ma côte de maille qui rouillait à la cave. Lorsque j’ai vu la tornade frôler l'usine de produits chimiques, j'avais changé de costume mais je n’avais toujours pas dormi. Plus rien ne me faisait sourire tellement j’étais concentrée pour interdire à ma pensée de partir plus au sud, et de calculer comment y parvenir à temps, d’une manière ou d’une autre.
L’idée de détourner mon désir sur une tornade parfaitement improbable a détendu mes zygomatiques, puis ma conscience jusqu'au sommeil.

Le dimanche suivant j’avais prévu des activités de plein air, pour constater les effets de « ma » tornade, et surtout aérer mon esprit et soulager mon corps en coupant des sapins.
Je suis cinglée mais j’attache beaucoup d’importance à l’équilibre et je ne me supporte pas dépressive. Donc je m’organise avec ce que je sais de ma nature complexe : tendance BorderLine d’après les spécialistes, tendance trèsdélicatparmoment, d’après moi.

Les sapins ont eu raison de mon énervement et de ma notion du temps : je ne leur résiste presque jamais. J'ai vagabondé au grand air plusieurs heures à observer leurs formes, les dessins de leurs écorces. A chaque fois que j’en coupais un le parfum de sa sève m’emplissait les poumons. Puis les genêts se sont présentés à ma lame « massaï » et, à nouveau, ils m'ont envoutée. C'est ainsi que mon « sapin » est peu à peu devenu multi-essenciel. La moindre des choses pour ce Noël de « fin du monde ».

En redescendant vers la ville je ne pensais plus à rien. J’étais épuisée et un peu hilare en raison d’une sensibilité exacerbée aux sensations en général et aux essences naturelles en particulier.

Quand j’ai entendu « donc il faut prier pour qu’il soit là jeudi », j’ai compris que je m’étais endormie dans les bras des genêts et que je rêvais encore. Alors j’ai ri. Quand on rêve si on rit, la plupart du temps on se réveille. C’est bon à savoir en cas de cauchemar.
Pourtant, après mon rire, cet homme a répété « vous priez pour qu'il vienne, n’est ce pas, je compte sur vous ».
Je suis rentrée chez moi avec un rendez-vous pour le mardi, ma brassée de branches hirsutes et une sérieuse perplexité.

J’ai confiance en Dieu, absolument pas dans les hommes, ni les femmes d’ailleurs.
Je sais qu’il existe des hommes, et des femmes aussi, qui vendraient leurs enfants pour assouvir leur convoitise d’avoir ou de pouvoir, ou simplement calmer leurs peurs.
J’ai confiance en Dieu et je me méfie de mes instincts, de mes impulsions et parfois même de mes pensées.

Au milieu de mon tas de branches qui embaumait j'ai contemplé ce jeudi qui se profilait, enflé de paradoxe, effrayant de frustration. Je l'ai observé sous toutes ses coutures, jusqu'à ce que ma volonté devienne assez souple pour accepter de prier pour que la tornade du ciel amène ici celui que je désirais y voir, tout en sachant que je ne le verrai pas.
Par précaution j’ai remis un verrou sur mes pensées, sur mon désir et j’ai prié comme je l'avais promis. Quitte à ce que ce soit en moi qu'un cyclone se soulève, qu'il m'anéantisse encore et que me soit donnée la folie de recoller tous les morceaux explosés de mon cœur déchiré qu'il laisserait dispersés, encore.

Puis, dans le silence de mes oraisons, je L'ai entendu dire à l’aveugle « Que veux tu ? ». J’ai imaginé ce qui se serait passé si l’aveugle avait eu un verrou sur le cœur à ce moment là.
Alors j’ai ouvert le cadenas qui bridait mes rêves, j'ai libéré la vérité qui m'habite de sa cohorte de controverses et j'ai prié de toute mon âme délivrée, en acceptant par avance de traverser debout ce qui serait.

Après tout a été très rapide, pendant que je ne faisais plus que prier.
Et tout d’un coup tu étais là face à moi, seul.
Peut-être perdu, attendant quelqu’un mais debout, rayonnant et parfaitement en mesure de trouver tout ce qui peut te rendre heureux, si tu le désires.

Aussitôt mon cœur s’est allégé du regret, de la colère, de l’inquiétude.
Il ne m’est resté que le plaisir limpide de ta présence, et le désir, qui à ton contact est redevenu fluide et léger, doux, à peine perceptible.

Ce jeudi soir, lorsque j'ai regardé la tornade à une semaine d’écart, j’ai pu discerner ce qui l’anime, et remontant à son origine, j'ai pu contempler sa source. Le souffle qui est au principe de toute vie répond toujours à l’appel de l’espérance passée au creuset souverain qui pulvérise toute peur et réduit en cendres toute velléité de possession.


C'est pourquoi je crois possible, puisque rien n’est impossible, qu’il existe un accord entre cette glycine et ce palmier quelque part au pied d'une colline, ou au bord d'un sentier oublié des hommes. Je crois qu'il se peut que la nature dans sa généreuse tendresse ait octroyé à ces deux là le privilège de continuer à croitre ensemble. Lui l’étayant tout en poursuivant son élévation, elle fleurissant et protégeant son tronc des grands froids et des grandes sécheresses dans une étreinte aérienne.

Depuis des siècles j’y crois sans le voir,
à présent même en le voyant je continue d’y croire.
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