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Passionnée de lecture, depuis toujours, j'ai enfin franchi le cap de l'écriture.. Je souhaite partager ma passion et mes écrits avec humilité  [+]

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Norman Cardon est auteur de romance sentimentale, connu du public et reconnu par ses pairs, mais cela ne lui suffit plus. Il veut changer de registre et se plonger dans un autre univers.
À l’aube de la quarantaine, Norman vient de subir un divorce qui lui a coûté la moitié de sa fortune et un appartement à Paris. N’ayant pas d’enfants, il décide de tout quitter et de retourner en Bretagne, sa ville natale.
— Tu es sûr de toi ? lui demande son agent littéraire.
— Oui. J’ai besoin de me recentrer sur moi-même et un changement me fera le plus grand bien. Max... Merci pour ta sollicitude, mais je m’en sortirai.
— Comme toujours ! Tu es un battant, mais ne minimises pas ce qui vient de t’arriver, cette année a été difficile pour toi... Avec la mort de ta mère et le divorce... Tu peux toujours compter sur moi.
— C’est mon agent qui parle ou mon meilleur ami ? demande Norman en souriant.
— L’un ne va pas sans l’autre, tu le sais bien. Tu retournes dans la maison de ta mère ?
— Oui. J’ai besoin d’un nouveau départ. C’est là-bas que j’ai écrit mon plus beau roman, j’espère voir l’inspiration être au rendez-vous pour le prochain.
— Tu ne veux toujours pas me dire de quoi il s’agit ?
— Non. C’est le principe d’une surprise ! Crois-moi, tu ne seras pas déçu.
— Très bien ! Je te laisse avec tes mystères, mais j’ai hâte de lire le premier jet.
— Ne t’inquiète pas, tu as toujours été le premier. Au revoir, Max, je t’appelle dès que je suis installé.
— J’y compte bien, prends soin de toi Norman, à bientôt.
Les deux amis se séparent après une chaleureuse accolade.
Norman, le cœur léger, est décidé cette fois. Il va laisser au placard ses romans d’amour auxquels il ne croit plus pour laisser place à un univers encore inconnu pour lui : « Le fantastique... ».
Norman prend la route au petit matin. Le voyage se passe sans encombre et arrive dans son village natal « Le Poudlu » dans le Finistère Sud, sur les coups des onze heures. La maison de son enfance est devant lui, aussi belle que dans le passé. Cela fait une année qu’il n’est pas revenu, depuis la mort de sa mère plus exactement. Il commence par aérer et décrasser la maison comme il se doit et après quelques heures, la faim se fait ressentir, il s’octroie enfin une pause. Il s’installe sur la terrasse, avec un sandwich acheté sur le chemin et admire cette vue insaisissable. La maison jouit d’un panorama exceptionnel sur l’océan, elle est dressée sur un promontoire rocheux entouré de tous côtés par la plage et la mer. Norman se souvient qu’on la surnomme « la maison isolée ». Elle a toujours fasciné les gens de la région, car elle résiste aux éléments qui se déchaînent autour d’elle, seule sur la falaise. Lui s’y est toujours senti en sécurité.
Après un rapide coup de téléphone passé à Max pour le rassurer, il part à bord de sa Land Rover afin de s’approvisionner. Arrivé au marché du village, il croise des personnes qu’il connaît depuis l’enfance et tous lui demandent de ses nouvelles. Norman est touché et répond toujours avec amabilité. Malgré le succès de ses livres, il n’a pas changé. Il demeure le fils du pécheur disparu en mer et celui d’une femme qui lui a permis d’aller jusqu’au bout de ses rêves.
Quand il rentre chez lui, le coffre rempli de courses, il découvre Quentin, son ami de longue date, assis sur les marches du perron.
— Inspecteur Gabier ? Que faites-vous ici ?
— Je suis venu saluer un vieil ami.
Les deux hommes se mettent à rire et se serrent dans les bras l’un de l’autre.
— Tu arrives au bon moment, tu vas m’aider à décharger, ricane Norman.
— De toute façon, je n’ai rien prévu. Sarah est chez sa mère avec les filles, et toi et moi, on a du temps à rattraper.
— Tu as raison ! Soirée pizza, ça te dit ?
— Carrément mon vieux !
Les deux amis se hâtent de tout ranger et discutent pendant des heures. Norman raconte qu’après le décès de sa mère, sa femme l’a quitté pour un autre homme et qu’elle a demandé le divorce peu de temps après. Quentin, lui, raconte que grâce à sa promotion, il est plus présent pour sa femme et ses filles.
— Tu te souviens qu’a vingt ans, on était pressé de partir d’ici ? dit Norman.
— Oui, toi pour conquérir le monde de l’édition et moi pour sillonner le monde à travers l’armée.
— Tu éprouves des regrets ? poursuivit Norman.
— Non, j’ai vécu ce que j’avais à vivre, mais je suis content d’être revenu m’installer ici il y a quelques années. Je ne m’imagine pas élever mes filles ailleurs. Et toi ?
— Je regrette d’avoir cru en ce que j’écrivais, mais je ne m’apitoie pas sur mon sort. J’ai achevé un chapitre et je vais en ouvrir un autre.
— Tu parles de ton mariage ou de ton futur roman ?
— Un peu des deux à vrai dire... Mais ma priorité pour l’instant est mon projet professionnel.
— Tu m’en dis plus ?
— Je vais me lancer dans un récit fantastique, mais je ne l’ai dit encore à personne, j’ai peur que Max panique !
— Je comprends mieux les provisions, tu vas te terrer ici jusqu’à ce que l’inspiration vienne, déclare Quentin, en riant.
— C’est à peu près ça, mais pas avant d’aller à la fête foraine. J’ai vu qu’elle était là, ce matin en arrivant.
— Nos plus beaux souvenirs ! Demain soir ?
— Parfait ! Emmène Sarah et les filles, cela fait longtemps que je ne les ai pas vus. Je vais pouvoir gâter les petites et rattraper le temps perdu.
— Tu vas faire des heureuses !
Le reste de la soirée, ils redeviennent les gamins qu’ils ont été, autour d’une pizza, à refaire le monde. Leur amitié a subsisté au temps qui a passé.
Le lendemain soir arrive vite, Norman n’a pas écrit une seule ligne. En est-il seulement capable ? Il s’interdit de gâcher cette soirée et retrouve ses amis à la fête foraine. Il oublie rapidement ses problèmes en voyant les filles de son ami. Madeline et Claire ont bien grandi depuis la dernière fois, elles sont âgées de cinq et sept ans et sont aussi rousses que leur père.
— Salut les filles !
— Bonjour tonton Norman, s’écrient-elles en cœur.
— Vous m’avez tellement manqué ! murmure-t-il, ému.
Les filles se jettent dans ses bras, et cela lui fait le plus grand bien. Sarah s’approche également et le serre contre elle.
— Quel plaisir de te voir ! dit Sarah, avec un grand sourire.
— À moi aussi ! Tu ne peux pas imaginer !
Norman tient parole, il fait passer une soirée magique aux fillettes, grande roue, train fantôme, barbe à papa. Les adultes passent aussi un agréable moment. Tandis que Quentin tire à la carabine pour gagner une peluche géante à ses filles, Norman aperçoit un stand d’objet ésotérique. Il s’y rend en compagnie de Sarah.
— Que dirais-tu d’un porte-bonheur pour t’aider à te lancer dans ta nouvelle aventure ? Talisman, amulette ? En tant que fervente admiratrice, je te l’offre ! déclare Sarah.
— Je reconnais que ces objets sont d’une beauté remarquable, mais je ne pense pas que cela m’aide en quoi que ce soit en ce moment, annonce-t-il d’un air abattu.
— Et si je vous prédis le contraire ? lance une ravissante brune à la peau mate.
Les deux amis la dévisagent, tout d’abord surpris par son intervention, mais l’air mystérieux de cette belle jeune femme pousse Norman à en savoir plus :
— Allez-y, dites-m’en davantage, qu’ont-ils de particulier ?
— Tout d’abord, tous ces objets sont réalisés à la main, dans différentes matières, chaque pièce est unique. Choisissez votre outil ésotérique selon ses propriétés et votre objectif. Utilisez-le à bon escient et sa magie entrera dans votre vie. Je crois au pouvoir de chaque objet que j’ai réalisé. Que désirez-vous réellement ? demande-t-elle d’un air énigmatique.
Norman n’a pas le temps d’ouvrir la bouche que Sarah intervient auprès de la jeune femme.
— Mon ami est écrivain et il entame un nouveau roman.
— Je vois... Je crois avoir ce qu’il vous faut !
La jeune femme s’éloigne pour aller chercher l’objet en question et revient avec un magnifique stylo en forme de plume à la couleur argentée.
— Il est superbe et d’une légèreté incroyable, dit-il en le prenant dans sa main.
— Il est fait d’argent et d’éclat de pierre de lune. Dans la magie ancienne, la plume est utilisée dans les incantations et les cérémonies pour favoriser le changement. Elle est employée comme catalyseur pour aider la concentration tout en effectuant le souhait. Qu’en dites-vous ?
— C’est parfait !
— Alors nous le prenons, c’est mon cadeau pour ton retour chez nous, s’exclame Sarah surexcitée.
Norman remercie chaleureusement son amie pendant que la jeune femme du stand emballe le stylo dans un écrin en velours.
— Ma boutique est située à Quimperlé à une quinzaine de kilomètres d’ici. Si vous décidez de faire une pause, n’hésitez pas à passer. Mon nom est Mélissa.
— Je n’y manquerai pas Mélissa, ce sera avec un grand plaisir, ajoute Norman ravi.
Les deux amis rejoignent Quentin et les filles toujours devant le stand de tir en train de récupérer deux peluches géantes.
— Je vois que tu as cartonné, mon amour.
— Je ne rate jamais ma cible ! annonce Quentin, en prenant sa femme dans ses bras. Vous avez trouvé votre bonheur ?
— Un petit encouragement pour me lancer dans ma nouvelle aventure. Merci encore, Sarah, cela me touche énormément.
— Tout le plaisir est pour moi, c’est ma façon de te dire que je crois en toi, dit Sarah avec tendresse.
La soirée touche à sa fin.
Il est vingt-trois heures quand Norman arrive chez lui et il ne peut se résoudre à se coucher. La beauté de cet objet le fascine. Il s’installe à son bureau et le tourne délicatement entre ses doigts. Ce soir, le ciel est dégagé et la lune diffuse une lumière douce à travers les baies vitrées de son salon. Norman lève les yeux et la regarde, elle se reflète sur l’eau comme un miroir, cela charme son imagination. L’atmosphère est propice à l’écriture, il le sent, c’est le moment opportun. Il allume la lumière sur son bureau, sort son bloc-notes et écrit les premiers mots de son histoire avec sa plume aux reflets argentés.

Une semaine se passe, Quentin n’a pas de nouvelles de Norman. Il sait très bien comment fonctionne son ami en période d’écriture, mais un doute subsiste et il se rend chez lui le dimanche après-midi.
Quentin sonne un long moment avant que Norman ouvre la porte. Ce qu’il voit ne le rassure guère. L’écrivain apparaît avec les cheveux ébouriffés, mal rasé et le regard enfiévré.
— Salut Norman, tu n’as pas répondu à mes messages alors je me suis permis de passer pour voir comment tu vas ?
— Je vais bien ! Je vais même parfaitement bien ! dit-il, avec exaltation.
— Tu es sûr ? Tu as l’air...
— J’ai l’air de quelqu’un qui a trouvé l’inspiration et qui ne peut pas s’arrêter. Ne t’inquiète pas pour moi, je finis mon chapitre et je t’appelle un peu plus tard.
Norman va pour fermer la porte devant l’air hébété de Quentin quand il change d’avis. Il s’approche de son ami et le serre dans ses bras.
— Norman ? Tu devrais faire une pause, tu ne crois pas ?
— Oui... Laisse-moi deux heures... Je te raconte tout après !
Toujours dans le même état d’agitation, il claque finalement la porte laissant Quentin encore plus confus. Il trouve le comportement de son ami vraiment étrange, il ne l’a jamais vu dans cet état.
En fin d’après-midi, Norman se rend chez Quentin et Sarah. Il est sorti de sa transe, il a enfin pris une douche et s’est habillé correctement pour donner le change. Sa frénésie dure depuis une semaine, mais étrangement, il ne s’en plaint pas.
Sarah et les filles l’accueillent avec joie, Quentin lui sert un verre de vin tout en l’examinant.
— Alors cette histoire ?
Norman sirote son verre et lui sert un immense sourire.
— Une tuerie !
— À ce point-là ?
— Oui, j’ai conçu un monde imaginaire comme je le souhaitais, une créature qui dépasse mes espérances, pas une seule histoire d’amour qui vient entraver mes plans. Je suis plutôt confiant pour la suite.
— Tu as écrit toute la semaine ?
— Jour et nuit, mon vieux ! Je suis incapable de m’arrêter ! dit-il, en buvant son verre d’une traite.
Quentin le regarde perplexe, mais lui pose la question qui lui brûle les lèvres :
— Norman... Tu prends quelque chose ?
— Pardon ? Tu crois que je me drogue ?
— Je ne sais pas... Je suis désolé... Mais je m’inquiète, tu parais si agité.
Norman prend une grande inspiration et se lève.
— J’ai juste un nouveau projet que j’essaie de mener à bien, il ne me semble pas que cela soit un crime !
— Excuse-moi... Reste au moins pour le dîner...
Norman se retourne, son humeur a changé, sa gestuelle traduit son exaspération et son impatience, son regard est dur envers son ami.
— Tu veux que je reste pour m’analyser davantage ? Laisse tomber ! J’ai encore du boulot de toute façon.
Sarah, surprise par l’attitude des deux hommes, est restée en retrait depuis le début de la conversation. Elle essaie néanmoins de radoucir la situation en s’approchant de Norman.
— Reste au moins pour les filles, intervient-elle, avec un sourire timide.
Celui-ci l’évite et contient à grand-peine son agacement.
— Désolé Sarah, mais rien de bon ne ressortira de cette soirée.
Sur ces mots, Norman quitte la pièce et claque la porte.
Sarah, sous le choc, désapprouve le comportement de son mari et le lui fait remarquer de suite.
— Mais qu’est-ce qu’il t’a pris ?
— Je ne sais pas... J’ai cru...
— Arrête de voir le mal partout ! Nous ne sommes pas dans une de tes enquêtes !
— Ne me dis pas que tu le trouves normal ?
— Je ne peux pas me contenter de quelques minutes, tu aurais dû attendre avant de l’incriminer de la sorte. C’est notre ami ! Il ne se drogue pas, ne boit pas, j’ai dû mal à y croire, désolé, mais je ne te suis pas sur ce coup.
—Ok... Je lui laisse le bénéfice du doute et j’irai m’excuser.
Sur ces mots, Quentin s’approche de sa femme et la prend dans ses bras. Il n’aime pas se disputer avec elle.
De son côté, Norman rentre chez lui dans une rage inouïe. Il se rend compte que sa colère est disproportionnée, mais il n’arrive pas à passer à autre chose. Au bout d’une heure, après une douche bien chaude, il se sent plus calme. C’est lui qui appelle Quentin en premier. Les deux amis s’expliquent et l’écrivain promet de ralentir la cadence et de dormir plus correctement.
Pourtant à peine installé devant son bureau, le stylo à la main, la frénésie recommence et il replonge dans son univers fantastique...
Quelques jours plus tard, Norman observe son reflet dans le miroir, avec inquiétude. Il note un changement corporel. Son visage semble plus anguleux. Ses yeux sont injectés de sang. Son corps a forci et des taches rouges sont apparues distinctement au niveau de son cou, de son dos et de ses bras.
Si Quentin le voit dans cet état, il pensera encore qu’il se drogue. Il sait que ces longues heures passées à écrire ont un prix. Mais plus il est tourmenté, plus son roman avance. Il se reprendra en main dès que son œuvre sera achevée.
Le soir venu, il se sent mieux. Son roman est en place, il a peaufiné sa créature... Un corps musclé recouvert de piquants de la tête à la queue, des griffes puissantes et démesurées, des crocs acérés et des yeux de braise faisant écho aux enfers. Norman peut enfin faire une pause, il décide d’aller courir, cela lui fera le plus grand bien.
Le lendemain matin, le réveil est pénible pour l’écrivain, il a des douleurs dans tout le corps et l’esprit embué d’images terrifiantes. Il se rend compte que son manuscrit « aux portes de l’enfer » le perturbe même dans son sommeil. Il a besoin d’en parler à quelqu’un, il décide d’aller voir son ami.
Parallèlement aux premières lueurs du jour, Quentin est appelé pour se rendre à quatre kilomètres du Poudlu. Un couple a été retrouvé dans la forêt de Carnoët complètement massacré. Il est six heures du matin, l’inspecteur essaie de ne pas vomir en découvrant la scène macabre. L’homme est étendu, face contre terre, ses doigts sont encore ancrés à la terre comme s’il avait essayé de se raccrocher à quelque chose. Le dos est lacéré de toute part, les jambes sont dans un angle qui défit la logique, quant à la femme, elle est entièrement défigurée.
— Putain... Mais que s’est-il passé ici ? demande-t-il à l’adjudant déjà sur place.
— Tout laisse penser à une attaque d’animal sauvage, mais quand on y regarde de plus près... Je ne sais pas trop, cela me semble invraisemblable... Je t’ai appelé dès les premières constatations.
— OK, je vais jeter un œil. Que pensent les légistes ?
— Qu’ils sont morts depuis plusieurs heures, entre vingt-trois heures et deux heures du matin, à vérifier. Les lacérations ne semblent pas avoir été faites à l’arme blanche, ils penchent pour des griffes...
Quentin le regarde, perplexe, puis décide de faire sa propre opinion en se dirigeant vers les deux cadavres. Ils ont été déchiquetés avec une violence inouïe. Ce qui le perturbe, c’est de voir la tente et les vivres intacts, un animal sauvage aurait tout saccagé sur son passage, mais là, c’est ce couple qui semble avoir été visé, de plus, les empreintes laissées au sol ne ressemblent ni à des pattes ni à des chaussures. Il rejoint son collègue tout en se frottant la nuque.
— Alors ? demande l’adjudant.
— C’est un véritable carnage ! On va fouiller toute la forêt avec plusieurs équipes, je ne suis pas encore certain de ce que l’on cherche. On attend les résultats de l’autopsie et les analyses d’ADN.
— Tu as remarqué les empreintes ?
— Oui...
— On dirait des marques de pieds géants !
— Mais on sait, toi et moi, que c’est impossible ! Il doit y avoir une explication...
— Peut-être, mais ce n’est pas nous qui la trouverons, il nous faut un biologiste spécialisé dans l’étude des mammifères.
— Tu as raison, passe les coups de téléphone, moi, je pars en forêt avec les autres.
Les deux flics se séparent en se serrant la main, contents de ne pas être seuls à vivre ce cauchemar.
Quentin rentre chez lui tard dans la nuit, épuisé, les recherches dans les bois n’ont rien donné, juste des traces qui se finissent au bord de la mer. Sa femme l’attend malgré l’heure tardive, il lui raconte la découverte des deux corps de la journée et lui demande d’être prudente. Il n’est pas confiant sur la tournure des événements.
Au moment de se coucher, Sarah reste inquiète. Son mari essaie de la rassurer.
— Je ne compte pas vous emmener camper, tu n’as rien à craindre, dit Quentin en essayant de plaisanter.
Malgré toute cette tragédie, elle ne peut s’empêcher de sourire.
— Ce n’est pas ça. Norman est passé ce matin pour te parler.
— Qu’est-ce qu’il voulait ?
— Je ne sais pas... Il voulait juste te voir. Il était nerveux, il n’a même pas voulu rentrer, son comportement était vraiment inhabituel. Tu avais raison l’autre soir, quelque chose ne va pas chez lui.
— Je passerai le voir demain. J’essaierai de discuter avec lui. Je pense que cette année a été éprouvante pour lui et qu’on a sûrement minimisé la situation.
— Vas-y en douceur, tu veux bien ?
Quentin lui sourit et l’embrasse tendrement.
— Je ferai de mon mieux, je te le promets.
Le lendemain matin, l’affaire fait la une des journaux, la thèse de l’animal est mise en évidence, mais Quentin n’y croit toujours pas. Il profite de l’heure matinale pour courir jusqu’à la maison sur la falaise et retrouve Norman assis sur la plage, l’air sombre, avec des lunettes de soleil.
— Nuit difficile ?
— Vu les nouvelles, pas autant que la tienne.
— C’est une affaire délicate, mais je n’en sais pas plus que les médias pour l’instant. Comment te sens-tu ?
— Je crois que je vais mal, mais je ne sais pas à quel point. Ce roman est devenu ma drogue, je ne dors presque plus... Et quand j’y arrive, je me réveille en nage tétanisé par des cauchemars. Je ne sais plus ce qui est réel et ce qui ne l’est plus. J’ai peur Quentin !
— Non, ne t’inquiète pas, on va trouver une solution. Tu as été fragilisé ces derniers temps et tu évacues certainement tes angoisses dans les rêves. Je sais que tu n’aimes pas montrer tes failles, mais tu fais peut-être une dépression...
— Tu as sûrement raison.
— Quand est-ce que ça a commencé exactement ?
— Je crois que tout a débuté après la fête foraine...
— Tu t’es mis trop de pression avec ce livre. Pourquoi ne pas faire une pause ?
Norman le regarde attentivement.
— Je ne peux pas...
— Comment ça ? Demande Quentin, surpris.
— Je ne sais pas comment l’expliquer, c’est devenu presque viscéral.
— Tu dois te reconstruire pour aller de l’avant et...
— Et c’est en le finissant que je vais y arriver. Je dois aller jusqu’au bout. Désolé... Je dois y aller.
Norman se lève et met fin à cette conversation, pressé tout à coup de rentrer. Quentin se redresse à son tour, plutôt dérouté par la tournure de cette conversation et regarde Norman s’éloigner avec un étrange pressentiment.
Trois jours après, Quentin obtient les premiers résultats de l’enquête, l’ADN est d’origine humaine majoritairement. Un des scientifiques a relevé pourtant quelque chose d’inhabituel, un des fragments de tissus prélevés est d’origine inconnue. Ils sont perplexes et veulent approfondir les recherches. L’autopsie, quant à elle, confirme des lacérations profondes. Les organes internes ont été laminés. Pour l’inspecteur, cela ne change pas grand-chose, il se trouve face à un crime et il compte bien arrêter celui qui est responsable de ce carnage.
Pendant ce temps, à Quimperlé, Mélissa, la jeune vendeuse d’objets ésotériques, est sur le point de partir lorsque le bruit du carillon de la porte se fait entendre.
— Désolée, je ferme !
Personne ne répond à Mélissa, seuls des pas lourds se font entendre. Elle sort de la réserve pour accueillir la dernière personne de la journée, mais se retrouve en face de l’impensable. La créature se tient là devant elle, le regard incandescent, les épines qui garnissent son corps élancé s’ouvrent jusqu’à la pointe de sa queue et c’est avec celle-ci qu’elle est transpercée de part en part. Pas un mot, pas un cri n’ont le temps de franchir sa bouche, seul, son regard trahit sa terreur.
Le lendemain matin, le corps de Mélissa est retrouvé sans vie par les commerçants du coin. L’alerte est donnée, le meurtrier, quelle qu’il soit a encore frappé. L’inspecteur Gabier se rend sur les lieux avec l’adjudant de Carnoët pour comparer les similitudes entre les deux affaires, la jeune femme présente un trou béant au niveau de la poitrine et elle a été balafrée au niveau du visage. Lorsque Quentin s’approche de plus près, un sentiment de malaise le submerge sans réellement savoir pourquoi.
— Tu as vu ? Elle a quelque chose planté dans l’un des deux yeux, remarque l’adjudant.
— Oui... Mais avec le sang, je n’arrive pas à l’identifier.
— On dirait une sorte de plume en argent, je ne sais pas trop, je crois que c’est un stylo.
Quentin devient blême, il essaie de se rappeler, il sait que c’est important, mais il n’arrive pas à faire le lien... Quand soudain tout s’éclaire.
Quentin sort du magasin et essaie de joindre sa femme, deux fois sans succès. Il monte dans la voiture sans donner d’explications aux autres et fonce droit devant lui. Une sonnerie se fait retentir et le prénom de Sarah apparaît sur l’écran.
— Sarah ?
— Oui, j’arrive à peine au boulot avec cette pluie. Tu vas bien ?
— Oui... Sarah, tu te souviens du stand de la fête foraine ? dit-il, précipitamment.
— Oui bien sûr, c’est là que j’ai offert le stylo en forme de plume à Norman pour son nouveau roman.
— Et de la jeune femme qui t’a vendu le stylo ?
— Oui, une très belle jeune femme, une certaine Mélissa si mes souvenirs sont justes. Pourquoi ? Quentin, que se passe-t-il ?
— Prends les filles et pars immédiatement chez ta mère. Ne t’arrête sous aucun prétexte et ne t’approche pas de Norman !
— Quentin... Tu me fais peur ! dit-elle, la voix tremblante.
— Fais ce que je t’ai dit et tout ira bien... Sarah, je vous aime !
Et il raccroche sans lui laisser le temps de répondre. Il roule sous une pluie battante et arrive chez son ami en moins d’une demi-heure. À peine sorti de la voiture, il est déjà trempé. Les éléments se déchaînent tout autour de la maison isolée. Il sait que Norman s’y trouve, car il a toujours aimé être ici quand la tempête est à son paroxysme.
La porte n’est pas fermée, Quentin entre avec son arme de service à la main. Il découvre un lieu obscur, qui sent le danger, la maison n’a plus rien à voir avec celle de son enfance. Les ampoules sont toutes éclatées, les miroirs brisés, il y a du sang séché sur le sol et des traces de griffures sur les murs.
Il réalise qu’il est entré qu’une seule fois dans la maison à l’arrivée de son ami. Par la suite, il a toujours vu Norman à l’extérieur. Il s’approche du bureau et voit le manuscrit intitulé « Aux portes de l’enfer » avec un croquis représentant une créature diabolique.
Une voix gutturale s’élève derrière lui.
— Je l’ai enfin terminé.
Quentin se retourne et découvre avec stupéfaction que la fiction a rejoint la réalité. Il cligne plusieurs fois des yeux.
— Putain ! Norman... C’est toi ?
— En quelque sorte.
— Mais... comment... ?
— Comment suis-je devenu cette bête assoiffée de sang ? Elle est tout simplement sortie de mon imagination et je lui ai donné vie dans mon livre. Cela n’aurait dû être que de la fiction, mais cette gitane à la fête foraine s’est jouée de moi, elle a promis que la magie entrerait dans ma vie, mais elle ne m’a pas dit que le stylo me relierait à jamais à mon personnage. Pour sa décharge, elle ne se doutait pas que mes intentions avaient changé et que mon cœur s’était empli de rancœur. Je crois qu’elle a compris quand je lui ai rendu son cadeau.
Quentin se met à trembler, il est dans l’impossibilité de croire ce qu’il voit.
— Je ne sais pas ce qu’il se passe, mais on peut trouver une solution pour que tu redeviennes... Toi.
— Tu crois que je n’ai pas essayé ! Tu crois que je n’ai pas lutté ! Mais l’envie de finir ce livre a été la plus forte et plus je me rapprochais de la fin, plus je perdais mon humanité. Je ne peux plus revenir en arrière.
— Alors c’était toi dans les bois ? demande Quentin, d’une voix affectée.
Elle le fixe de son regard de braise et lui dit :
— Oui, ils se sont trouvés sur ma route et ont aiguisé mon appétit. Et toi, inspecteur Gabier, tu vas compléter ma collection, tu seras mon prochain trophée ! Tu n’aurais jamais dû venir ! siffle-t-elle avec horreur.
— Tu savais que j’allais faire le rapprochement avec la dernière victime. Peut-être même que tu le souhaitais pour que je puisse mettre fin à tout ceci !
— Ou alors... Je souhaitais secrètement ta mort et je t’ai mené ici...
Quentin sait que le dénouement est proche. Cette chose n’est pas Norman, il doit s’en persuader pour avoir une chance de s’en sortir. Il pointe son arme et tire sur la bête. La balle ricoche sur son corps couvert d’épines, elles lui servent de protection !
Toutes griffes dehors, elle se jette sur lui. Quentin, a tout juste le temps d’esquiver en se jetant à terre. Il n’aura pas d’autre chance, il doit réfléchir et vite ! Le flic qu’il est refait surface et vise son œil avec une précision et une rapidité hors du commun. La seule partie de son corps susceptible d’être blessée. La créature, presque aveugle, vient s’écraser contre la baie vitrée qui éclate en mille morceaux. Elle se retrouve sur la terrasse, au milieu de la tempête qui fait toujours rage dehors. Quentin profite qu’elle soit décontenancée pour se diriger vers la balustrade la plus proche de la falaise. Les hurlements de la bête se confondent avec le fracas des vagues contre la paroi rocheuse. Quentin se place le dos à la mer, prêt pour un dernier affrontement.
Il lui tire dessus en sachant très bien que cette fois-ci, ce ne sera que pour donner sa position. Elle lui fonce dessus avec une rage incontrôlable, l’inspecteur a le temps de se mettre accroupi et de la faire basculer par-dessus la rambarde. Surprise par sa chute vertigineuse, la créature n’a pas le temps de se raccrocher à quoi que ce soit et vient s’écraser sur les rochers à quelques mètres plus bas. La mer déchaînée l’engloutit à jamais. Quentin reste un long moment à regarder les flots se teinter de couleur pourpre. La pluie se mélange à ses propres larmes. Il sait qu’il n’avait pas d’autre choix. Norman n’est plus depuis longtemps.
Avant d’appeler ses collègues, il se saisit du manuscrit ainsi que des preuves incriminant son ami et les brûle dans la cheminée... Personne ne doit savoir ce qu’est devenu Norman, il a été lui aussi une victime comme les autres... Il préfère qu’il en soit ainsi.
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Hans Helskald · il y a
J'ai beaucoup apprécié cette histoire, elle me rappelle à quel point un auteur peut être à la fois maître et esclave de ses propres créations.

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