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Craner de Thengad. Episode 2 : Où l’on constate l’inconstance de l’opinion publique

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L’histoire est rarement claire quant aux origines de certaines coutumes. La journée consacrée aux génitrices des princes n’échappe pas à la règle. Certains prétendent qu’elle fut établie par Nolon le Bègue pour occuper sa femme qui profitait de son défaut d’élocution pour jaspiner à tort et à travers, d’autres qu’elle remonte à Reichard le Tendre qui s’inquiétait de laisser son épouse désœuvrée, craignant que l’ennui ne la pousse à l’adultère.
Il reste que cette journée se doit d’être au moins chaperonnée sinon intégralement organisée par la dame en question. Craignant de commettre un voire plusieurs impairs Dalva s’entoura de conseillères soigneusement choisies. Le bataillon de choc fut sélectionné autant sur la bonne réputation que sur l’assurance d’une loyauté sans faille au roi.
Il fallait que ce soit gai sans être leste, allusif sans tomber dans le graveleux. Ces dames étaient bien embarrassées, ne sachant pas comment solenniser une profession qui leur paraissait quelque peu sordide. On se tourna donc vers la routine, « ce qui se fait d’ordinaire » : de la musique pour l’ambiance, les animations habituelles, des fleurs pour la décoration...
« Les roses, c’est classique, là on est sûres de ne pas se tromper.
_ Et pourquoi pas des dahlias ? Les dahlias roses c’est « merci pour le bonheur que vous me donnez »
_ Hum... « bonheur » c’est aller un peu loin !
_ Désolée mais il n’y en a aucune qui dise « merci pour le plaisir », alors « bonheur », c’est ce que nous aurons de plus proche.
_ Soit. Donc des dahlias roses. Et aussi quelques acoces blanches pour varier un peu.
_ Du bon goût, surtout, du bon goût ! »


Si au moment de la parution de l’avis quelques détracteurs, diffamateurs et censeurs s’étaient promis de boycotter la fête, beaucoup revinrent sur leur décision. Evidemment pas par magnanimité ni par charité : uniquement parce qu’ils désiraient ne rien manquer d’un spectacle qui à leur avis promettait d’être malpropre. Ils espéraient bien jouir (oh quel bon mot ils avaient trouvé là) de l’humiliation royale jusqu’à l’ivresse. Ils furent terriblement déçus.
La majorité des prostituées, qui n’étaient pas naïves, avaient décidé que ce jour serait chômé. Les lupanars seraient décorés mais fermés, elles persuadèrent les filles des rues de faire au minimum profil bas, pour ne pas embarrasser « notre bon roi bien aimé qui avait au moins le mérite de ne pas être hypocrite ». Pour une fois que l’un d’entre eux (« eux » signifiant les hommes en général) ne les considérait pas avec mépris une fois son affaire faite il ne s’agissait pas de tout gâcher.
Ainsi la matinée du vingtième jour du mois de l’Ours se passa sans rien de réellement exceptionnel. Tout était résolument classique, et seuls les passants qui en connaissaient les adresses remarquèrent que les maisons de tolérance arboraient des balcons fleuris devant des fenêtres ouvertes (autant profiter de la fermeture pour aérer) mais rien de plus.
L’ambiance était un peu molle dans la capitale : on rongeait son frein en tournant en rond entre les stands de foire et de mangeaille car le bruit courait qu’enfin on allait voir le prince. On n’osait pas s’éloigner de la grand ’place de peur de rater ça.
Sous une arche un joyeux centenaire -qui servait de publicité à l’officine de l’apothicaire- comptait les barbus assis sur un tonneau, s’offrant une pinte de bière à chaque vingtaine. A midi il était passablement ivre, il ne prêta aucune attention au montreur d’ours qui faisait faire son numéro à sa bête, qu’un repas copieux ajouté à la chaleur lourde avait engourdie. Des gamins las d’attendre qu’il se passe quelque chose décidèrent de mettre de l’agitation dans tout cela, afin de s’amuser un peu. L’un d’entre eux avait acheté des pétards, et eut la très mauvaise idée d’en jeter un allumé juste dans le dos de l’ours. Le poil légèrement brûlée, affolé par la détonation autant que surpris par la douleur, il échappa au contrôle de son dresseur, fonça droit devant lui en direction du vieil homme saoul, que la déflagration avait sorti de son sommeil brutalement, et qui regardait pétrifié les mile deux cents livres de fourrure furieuse menaçant de l’occire brutalement. L’assemblée hurla de terreur dans un bel unisson, mais personne n’osa s’interposer entre l’animal et le vieillard.
Enfin, presque personne.
Car à la stupéfaction générale un gaillard blond haut de plus de six pieds accourut, saisit le centenaire par la taille et le jeta comme un fétu de paille sur la charrette de fleurs la plus proche. Ensuite il se mit à crier et à gesticuler, essayant de détourner la rage de l’ours, l’incitant à le poursuivre sous les arches, à faire plusieurs fois le tour d’un pilier où s’enroula la chaîne qui le retenait, lui liant les pattes postérieures, le contraignant à cesser sa course. Le dresseur parvint à grand peine maîtriser son gagne-pain, et avec l’aide de l’audacieux jeune homme l’enferma dans sa cage.
« Grand merci, monsieur, sans vous nous aurions eu un drame !
_ Oh j’ai surtout eu de la chance ! »
Ce n’est qu’une fois tout danger écarté que la foule s’aperçut de la présence du roi sur la terrasse de l’hôtel de ville. Il était blafard, les traits tirés, s’accrochant de toutes ses maigres forces au fer forgé de la rambarde. Il ne prononça qu’un mot, un mot que personne n’eut entendu si le silence n’avait été total.
« Craner ! »
Le grand blond leva les mains vers lui, paumes ouvertes, et dit « Tout va bien père, personne n’a été blessé. » Mais voyant que le choc n’avait pas l’air de passer il se hâta d’aller le rejoindre.
Un braillement sorti de la charrette, où l’on avait oublié l’ancêtre.
« Qui est le bougre de cochon qui m’a balancé là-dedans !? » qui fut salué par une centaine d’éclats de rires.
Et voilà comme les foules sont inconstantes : ce prince qu’une certaine élite leur avait vendu comme une calamité présente et à venir, ils l’admiraient maintenant sans réserve. C’est que ça leur faisait plaisir : voir pour une fois le faciès si typique des Thengad posé sur un corps en pleine santé ! Ils en avaient rêvé ! Cette fossette au menton et ce grand nez pointu, c’était une joie de les voir associés à une peau bronzée, à un grand corps musclé, un grand corps utile, une masse de courage autant que de chair ! Oh il y eut bien des grincements de dents, des dépits ravalés, car il y avait dans les deux visages, celui d’en haut et celui d’en bas, trop de ressemblances pour qu’on puisse dire qu’ils n’étaient pas du même sang. Quiconque oserait le prétendre s’exposerait au ridicule. C’était surtout cela que les vautours tournant autour du trône n’arrivaient pas à avaler : les trois quarts de leurs sales idées venaient de perdre tout leur poids.
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Patrick Gibon · il y a
la saga, pleine de sagacité et d'humour potache genre Terry Pratchett "fantaisyste" lui aussi, on continue, le retour 3!!
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Alraune Tenbrinken · il y a
Ah Terry Pratchett ! "Allez les mages !"... Mais je n'ai pas cette prétention. Ne vous attendez pas à de la magie, des dragons ou des orques... Tout restera strictement plausible.
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Patrick Gibon · il y a
m'euh!... plausible, là je me gausse!!! mais tant mieux!
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Alraune Tenbrinken · il y a
Je me suis plongée dans l'histoire -et les histoires- de divers pays, vous seriez étonné du nombre de conneries que les "grands" de ce monde ont pu faire, pour des raisons complètement absurdes...
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Patrick Gibon · il y a
effectivement j'imagine bien que -j'en connais quelques une de konneries gratinées!- vous ayez du rire et pleurer dans ce voyage "hystérique" et historique de l'histoire!
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Alraune Tenbrinken · il y a
"Toutes les guerres sont stupides, bien sûr, mais certaines le sont plus que d’autres. De mémoire d’homme, on s’est déclaré la guerre pour une vache, un cochon ou des crabes. Des batailles meurtrières ont été livrées pour un seau de bois, un panier de pommes, des gâteaux impayés, une oreille, des taxes sur le whisky, voire des déjections d’oiseaux de mer. Les Anglais ont attaqué Zanzibar, les Iroquois l’Allemagne, l’Allemagne le Liberia, et l’armée australienne fut mise en échec par des troupeaux d’émeus ; le Salvador bombarda le Honduras pour un match de football et la Suisse envahit le Liechtenstein par erreur…"Bruno Fuligni et Bruno Léandri : "Les Guerres stupides de l’histoire "
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Patrick Gibon · il y a
SUPER! merci de l'info, ces loufoqueries sont de taille je ne manquerais pas de compulser le bouquin!
sinon, c'est pas du tout pour vendre ma soupe mais allez voir "le signe du singe" qui vient juste de sortir sur mon mur, décollage interstellaire garanti et pas seulement que pour le texte, surprise, surprise, si vous aimez la SF déjantée et... surprise j'ai dit, vous allez apprécier, j'en suis sûr!

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Brune Hilde · il y a
Ah ben je suis contente de mon dimanche! Voila une écriture comme j aime. Merci!
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Virgo34 · il y a
Pas déçue de cette suite...
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Evadailleurs · il y a
Drôle, caustique, quasi rabelaisien . Savoureux !
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Dolotarasse · il y a
Ah oui, belle imagination. On ne s'ennuie pas à vous lire. Je file lire le troisième volet.
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Alraune Tenbrinken · il y a
Je suis très contente que ça vous plaise ! Merci :)
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Elisabeth Marchand · il y a
De l'imagination, de l'humour par paquet, une belle écriture, cette lecture est un régal !
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci beaucoup de vos chaleureuses appréciations ! Ça me donne la pêche pour la suite !
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Elisabeth Marchand · il y a
Que oui ! Et je serai une fidèle lectrice. Amitiés.
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Atoutva · il y a
Il ne vous reste plus qu'à poursuivre l'histoire !
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Alraune Tenbrinken · il y a
Ah ça l'inspiration ça vient quand ça veut ;)
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Paul Thery · il y a
excellent !
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Alraune Tenbrinken · il y a
Je vous remercie du compliment.
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Jarrié · il y a
Ouf, me voilà, je passe à table.......... Le menu a été d'excellente qualité. Félicitations au chef Craner !
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci pour lui ;)
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