9
min

Covid-19 - Un récit - Chapitre 7

9 lectures

2

Quand Josh fut surpris par son réveil le jeudi matin, il repensa à tout ce qui s’était passé l'avant-veille. C’était complètement bizarre. Lui revinrent en mémoire la matinée passée à pleurer comme un gosse, la sollicitude de Ben, la compréhension de Clark, son DRH, et la tentative de suicide de sa femme, l’interrogatoire chez les flics, et le fait qu’il ait été relâché, comme ça. Il alla se raser, pris une douche, et se rendit compte en se regardant dans la glace qu’il était gras, adipeux, plus très beau. Il se dégoûtait lui-même. Il ne méritait pas l’aide d’Orlando. Il avait raté son mariage, sa vie. À quoi ça rimait de toute façon ? Valait-il pas mieux se pendre ? Se tirer une balle, ou je sais pas quoi ?
Bon allez, mon Josh, réveille-toi. Prends-toi en main. T’en as fait des c...ries, mais ça, au fond, ça change rien. Tu peux tout réparer. Tu peux sortir de ta m..., tu vas y arriver comme le grand garçon que tu es. Allez Josh.
Il ne comprit ces mots qui venaient de s’aligner dans sa petite caboche. Mais il décida d’envoyer un long message à sa femme.
« Bonjour Camilla, je sais pas si tu recevras mon SMS Ça se trouve t’as bloqué mon num et t’auras bien raison Écoute je voulais te dire que suis désolé.. Que je suis passé à côté de ma vie.. Crois-le ou pas, j’ai décidé d’arrêter de faire de la m*** Tu sais tu pourrais te dire c’est comme les dernières fois La fois où j’ai couché avec Brianna alors que tu m’annonçais ta grossesse parce que j’étais saoul à la fin de la soirée et toutes ces autres c***ries que j’ai faites Bon voilà Je sais que ça va te paraître très bizarre Mais je voulais te dire que tu me manquais Je sais que je suis bien c*** Mais je te jure que c’est vrai ! »
Il respira un bon coup, appuya sur envoyer, puis s’habilla, s’empara d’une bouteille de lait dont il se servit un verre, et récupéra sa voiture de location qu’il devait rendre le matin même avant d’aller au bureau. Il avait signé le contrat jusqu’au mercredi matin. Il prévint ensuite son DRH pour lui signaler qu’il devait acheter une voiture d’occasion et qu’il arriverait vers neuf heures et demie. Il rattraperait en restant jusqu’à vingt heures ce soir.
Il se rendit chez le concessionnaire en regardant son compte personnel. Il avait en compte créditeur de douze mille dollars. Pas grand-chose, mais de quoi acheter un tacot quand même. Il déposa en route sa voiture de location là où il l’avait récupérée. Rien à redire, elle était nickel. C’était déjà ça, on le prenait pas pour un pigeon.
Arrivé chez un concessionnaire de marque coréenne, il regarda s’il restait des occasions à saisir. Il observa que certains employés portaient un masque, et qu’un ou deux toussaient bruyamment. Un mauvais rhume, pensa-t-il.
Il choisit une citadine âgée de dix ans qui coûtait quatre mille cinq cent dollars, signa le contrat de vente (fichue paperasse), nota que l’employé de vente – un Asiatique de cinquante ans – ne paraissait pas très en forme, régla la somme par virement, et s’apprêtait à partir avec. Il pensa aussi qu’il faudrait bien qu’il voit quelle partie de son salaire virer sur son compte perso, maintenant qu’il risquait fort probablement de vivre une procédure de divorce.
C’est alors que son téléphone vibra. Camilla.
« Salut.. Bien reçu ton texto.. On peut se voir vendredi.. Crois pas une seule seconde ce que tu racontes J’en ai trop vu.. Mais on pourra discuter de la procédure de divorce Salut Camilla »
Fais ch... Pour une fois qu’il pensait vraiment ce qu’il lui avait écrit, il fallait qu’elle lui en veuille à mort ! En même temps, que pouvait-elle faire d’autre ? Il l’avait trahie ! Josh se souvint que son père avait essayé de lui parler de celui qui avait changé sa vie et son regard sur son veuvage : Jésus. Il savait pas bien faire, parce que Josh ne se souvenait que de ça.
Sorti du garage du concessionnaire avec sa nouvelle acquisition, il se gara un peu plus loin, et regarda vers l’horizon.
— Hé ! Jésus, Dieu, je sais pas qui ! Il paraît que tu as changé la vie de papa ! Alors change la vie d’un p... de pauvre type comme moi ! Je t’en supplie !
Son téléphone vibra une deuxième fois. C’était Ben qui lui écrivait un message.
« Salut Josh C’est Ben Écoute j’ai repensé à la soirée de ce soir et je pense que ça peut être bien que tu viennes C’est une soirée sur le pardon de Dieu La miséricorde À tout à l’heure au bureau Courage Tiens bon ! Ben »
Josh se mit à pleurer, cette fois-ci à chaudes larmes. Ce n’était plus des larmes amères, c’était des larmes de joie. C’était pas grand-chose, le message de Ben, au fond. Mais c’était fou que ça arrive juste au moment où il avait crié vers le Dieu de son père. Promis Ben, promis Maria, je viens.


Dans la maison de Brooklyn, alors que tous s’étaient servi un déjeuner, le silence était pesant. Nul ne trouvait rien à dire. Dany devait rentrer exceptionnellement tard (« Réunion importante demain, je dois la préparer. Je serai là à vingt-deux heures. À toute. »). Kate était désolée de la violente colère de son mari la veille.
— Écoute, Jeremiah chéri, ce soir, j’aurais bien voulu vous laisser partir. Mais tu sais ce qu’en pense papa. Moi je vois que tu ne joue plus depuis que les deux chrétiennes ont prié pour nous. Moi-même, ça m’a fait du bien. Mais il veut qu’à son retour vous discutiez, oncle Mike et toi, avec lui.
— Maman, arrête de te voiler la face et de croire que je sais pas, finit par lâcher l’adolescent.
— Que tu sais pas quoi ?
— Pour ce qu’il est arrivé à papa le jour de sa communion. Le jour où il a décidé d’arrêter d’aller à l’Église quand il le pourrait. Jude m’a tout raconté.
Kate était bouche bée.
— J’ai pas tout dit à oncle Mike, mais il le sait aussi. Enfin maintenant, je lui ai dit.
Kate n’en revenait pas :
— Jude te l’as dit... Jude te l’as dit...
— Bah quoi, maman ? Tu crois pas qu’elle aussi a pas souffert de voir son père bosser comme un dingue ? Elle pensait bien faire, parce qu’elle voyait bien que j’allais mal ! Elle se disait, si je lui explique, au moins il comprendra tout ce qu’on se dit pas dans cette maison... Elle avait pas calculé que ça ferait qu’empirer les choses.
— Jude te l’as dit... Papa comptait te le dire aujourd’hui, Jeremiah. Il voulait pas que t’aille à l’église à cause de ça. Tu sais que j’en ai pleuré toute la nuit.
Mike prit la parole :
— Je prends la responsabilité de l’emmener ce soir. Kate, tu restes là. Si jamais Dany me vire d’ici, je trouverai un hôtel.
— Mike... Mike... T’es gentil, mais on t’accueille ici... Je veux bien, mais...
— Tu sais, Kate, je crois qu’il est temps que Jeremiah prenne son envol. Je veux bien y participer, puisque son père n’y arrive pas seul. C’est pas grave si je dois passer la soirée à l’hôtel et rentrer plus tôt que prévu.
Kate finit par céder :
— Bon, OK. Tu lui laissera un SMS au début de la soirée, en disant qu’il n’y a que moi à la maison, et que vous êtes quand même allés à la prière.
— Merci, maman, dit Jeremiah, soulagé.
L’adolescent avait décidé de se coiffer et avait pris rendez-vous le lendemain pour se faire couper les cheveux. Il avait sorti sa tour de sa chambre et l’avait mise dans le salon. Bref, Mike et Kate avait vraiment senti un changement radical d’attitude. Hélas, Dany n’était pas là pour le voir.
Soudain, un appel sur le téléphone fixe se fit entendre. Kate pensa d’abord à de la pub, mais elle reconnut la voix du médecin qu’elle avait eu la veille au téléphone au sujet de Jean. Elle fonça pour décrocher.
— Allô ! Je suis bien chez les Keith ?
— Kate et Dany Keith, c’est ça. Moi c’est Kate.
— Allô madame ? Je voulais vous dire Jean LaChance, qui était arrivé dans nos services, a été transférée en soin palliatifs, dans une chambre isolée spéciale Covid-19. D’ailleurs, désolé de vous dire ça comme ça, mais vous nous devez trois mille dollars.
Ça, ce n’était pas une bonne nouvelle.
— Docteur ! Je vous règle ça par virement dans la journée... Oui... On peut pas venir la voir... OK... Et je peux lui laisser un petit mot... OK, vous lui dites de prier pour nous... Ça lui fera plaisir. Merci docteur.
Mike et Jeremiah avaient rejoint Kate près du combiné.
— Alors, maman, dis-nous que ça va mieux !


Il était vingt heures quarante-cinq à Sainte-Thérèse, quand Josh arriva devant l’église. Ben le reconnut de loin et vint le saluer :
— Pas trop dure la journée de boulot, Josh ? Ça me fait vraiment plaisir que tu sois là !
— Salut Ben. Merci. Moi aussi ça me fait plaisir d’être là. Je te raconterai.
Ben fit les présentations. Il y avait en particulier le père Will, qui tenait la paroisse depuis deux ans. Jeune prêtre en clergyman avec col romain, il devait avoir l’âge de son ancien collègue Mike, songea Josh. Josh vit aussi Maria, aux bras d’un jeune garçon afro-américain qui ne devait pas dépasser la trentaine, un certain Jimmy.
La soirée commença. Josh qui ne comprenait pas trop ce qu’il se passait et ne chantait pas très juste, préféra observer les gens chanter et jouer des instruments autour de lui. Au bout d’une demi-heure, il avait envie de repartir. C’est alors que s’éleva un chant harmonieux, bizarre, et en même temps très beau, de l’assemblée. Il n’entendit pas que sa voisine, âgée de cinquante ans, toussait sans discontinuer. Il s’en rendit compte à la fin du beau chant.
— Tout va bien, madame ?
— Oui... oui... Juste pas assez bu aujourd’hui...
Josh reprit le cours de la soirée. Il entendit des gens sortir des paroles : des extraits de livres qu’il ne connaissait pas, des trucs qu’ils appelaient « images ». Puis Maria s’avança tout devant, et on lui tendit un micro.
— OK, ça marche ? (On lui fit signe que oui) Bonsoir à tous. C’est la première fois que je témoigne devant plus de vingt personnes. Alors, voilà, excusez-moi si c’est un peu décousu. D’abord je voudrais que vous priiez pour moi notre maman du Ciel, la vierge Marie, qui est toute miséricorde. Réjouis-toi, Marie...
Quand ils eurent fini cette prière à Marie, la jeune mexicaine reprit :
— Bon, je veux pas vous faire un résumé de ma vie. C’est pas le but. Je voudrais juste que même si on a vécu les pires abandons, les pires morts, on peut toujours se relever.
Voilà, moi je suis née au Mexique, dans une famille pauvre où on ne parlait pas de Dieu. Il y a douze ans, je suis tombée dans la drogue, et parce que j’avais vite plus les moyens de payer ma dose, au bout d’un an je me suis mise à vendre mon corps pour de l’argent. Je vais pas vous faire un dessin. Tous les soirs fallait que je me pique, et tous les soirs je devais gagner mon pain. Les hommes qui me touchaient étaient des gens parfois paumés comme moi, parfois des riches sans cœur. Peu importe leur parcours, à chaque séance je me sentais un peu plus détruite intérieurement. Excusez-moi...
Après avoir de nouveau prié la vierge Marie, l’assemblée laissa la Mexicaine reprendre la parole :
— Alors, voilà. Un jour, j’ai vu un jeune homme, différent des autres. Lui ne m’a pas touchée. Il ne m’a pas proposé d’argent, juste de prendre un café. C’était un séminariste de la communauté de l’Emmanuel, il s’appelait Juan. Il m’a écoutée raconter mon histoire pas terrible, avec un tel regard. J’avais jamais vu quelqu’un ne pas me regarder de haut. Il avait regard magnifique, qui traduisait tout l’amour qu’on m’avait jamais donné. Quand j’ai eu fini de déballer ma vie, je me suis effondrée en larmes. Je lui ai dit que je comprenais pas qu’on m’aime, moi, une pauvre p...
Il m’a consolé, en me disant que si je le voulais, je pouvais recevoir le baptême. Il fallait un peu de temps, mais il m’a dit : « Ça te paraît dingue, mais Jésus, celui que tu vois sur ma Croix là, il a accepté ta souffrance sur lui. » Ça a retourné mon cœur. Pourquoi on m’avait jamais parlé d’un tel héros, de ce Dieu d’amour, dans ma famille ?
Bref, j’ai suivi discrètement le catéchuménat. Les cartels voulaient pas me laisser partir. Je devais continuer à me droguer et à travailler pour me droguer. Mais je savais que j’avais l’occasion de me sortir. Que Dieu me donnerait la force d’avancer malgré l’épreuve.
J’ai reçu le baptême il y a six ans, dans la plus stricte intimité. J’ai commencé à me balader avec une vierge de Guadalupe autour du cou, un cadeau de baptême offert par Juan, qui avait accepté d’être mon parrain. Étonnamment, quand un client la voyait, il voulait plus me toucher. J’ai même arrêté complètement de me droguer au bout de cinq mois. Puis, un an après, j’ai appris qu’on avait enlevé Juan, qui devait être ordonné diacre dans les deux mois. La police l’a retrouvé mort au bout de deux jours.
J’ai compris que ma vie aussi était menacée. J’ai fui le Mexique à pieds, avec trois cents dollars en poche. Quand on m’a arrêtée, à la frontière, j’ai cru que j’allais devoir repartir. Alors j’ai supplié Jésus. Et là, le Secours catholique est venu avec un avocat. Ils ont accepté de défendre mon dossier d’immigration devant les tribunaux, et j’ai fini par obtenir un titre de séjour.
J’ai décidé de travailler dans un hôpital de Houston, parce que j’avais atterri dans cette paroisse grâce à la Caritas USA. J’ai proposé mes services comme femme de ménage. On m’a plusieurs fois dit que je parlais avec douceur aux patients. Au bout d’un an, la paroisse m’a annoncé qu’on s’était cotisé pour que je puisse faire des études d’infirmière. On a accepté de me payer ces études de bout en bout. Pendant que j’étudiais, j’ai rencontré mon fiancé, Jimmy.
Voilà, le Seigneur m’a montré un autre chemin que la mort. Ça paraît impossible que je m’en sois sortie. J’ai quitté ce passé pour vivre avec lui.
Je voulais vous dire une dernière chose avant de laisser la parole au père Will, qui va vous expliquer la suite de la soirée : le jour de mon baptême, quand j’ai reçu l’aspersion, quand le prêtre m’a baptisée, je me suis sentie délivrée de mon péché. J’avais la sensation d’être pure comme jamais. Alors que... Bon... Je vais pas entrer dans les détails, mais humainement je l’étais pas. Quand le prêtre m’a aspergée d’eau pour la troisième fois, j’ai senti dans mon cœur que tous les péchés de mon passé n’existaient plus aux yeux de Dieu.
Josh était ébahi. Il avait pas envie de chialer, pas tout de suite, pas encore une fois, mais c’était fou ce que Jésus pouvait faire dans la vie d’une femme. Il pria Jésus intérieurement en disant :
— Jésus, je sais que mon mariage est un échec. Mais toi, t’es le boss. Tu vas me montrer comment faire.


À suivre...
2

Vous aimerez aussi !

Du même thème

NOUVELLES

Rose - Flottant dans un néant, hantée, terminé mes névroses. Rose l'a tué. Eh oui, Victor est mort. Les hortensias sont sur sa tombe. Tombale, tombée, béton, son âme, amèrement a pris son ...

Du même thème

NOUVELLES

Deux jours après le drame, les recherches se poursuivent à Londres pour retrouver des survivants, suite à l’explosion d’un immeuble en plein cœur de la City, la ...