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Covid-19 - Un récit - Chapitre 2

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Mike venait de se réveiller. On était lundi, il était sept heures et demie du matin, l’heure de se rendre au travail. Il déverrouilla machinalement son ordiphone, et laissa s’afficher la quinzaine de notifications de la nuit. L’une d’elles accusait réception de sa demande de démission. Il avait rendez-vous avec son supérieur hiérarchique direct à dix heures pour discuter de son départ de l’entreprise. Mike ne se faisait pas beaucoup d’illusions. Il se savait mauvais en affaires et pensait bien que ses patrons n’attendaient que cette occasion de le voir partir. En même temps, il était vraiment soulagé, parce que c’était la première fois qu’il osait vraiment prendre une décision à l’inverse de son père. Il lui avait donc fallu attendre deux ans après sa mort pour se défaire de l’empreinte paternelle.
En revanche, avoir rendez-vous avec son supérieur hiérarchique direct signifiait se coltiner une dernière fois Josh et sa lourdeur routinière. Au fond, il ne détestait pas ce type, il avait tout du travailleur sérieux dans son domaine. Mais comme beaucoup d’hommes de sa trempe, il n’avait aucune considération pour plus faible que lui. Il ne parlait que fric et fesses à longueur de journée ; en tout cas, c’était les seules discussions pour lesquelles il arrivait à sortir des phrases cohérentes. Autant dire que ça n’irait pas bien loin.
Mike se leva de son lit, prit une bonne douche froide – ça faisait franchement du bien après tout ce temps à crever de chaud sous le climat mésopotamien – et alla se servir dans le frigidaire d’un bon verre de jus d’orange et d’un pancake qui restait de la veille. Il alluma ensuite son ordinateur pour suivre les nouvelles (la télévision le répugnait au plus au point, un ordinateur au moins trouvait d’autres utilités que de s’abrutir d’images stupides), et découvrit avec effroi qu’un premier cas de « nouveau coronavirus » avait été détecté sur le sol américain. Le président, comme à son habitude, avait l’air d’en avoir par-dessus la tête de ces annonces qu’il assimilait à des stupidités de démocrates. Mike n’était pas non plus tellement rassuré par les démocrates qui annonçaient combattre le racisme à grands renforts de hugs avec les Asiatiques, Chinois en particulier. On ne savait pas ce que pouvait provoquer cette maladie que déjà certains prenaient le risque de l’attraper. Parce qu’il ne fallait pas se leurrer, le virus semblait avoir détecté pour la première fois sur le sol américain. Autant rester prudent. Tout cela n’était que pure politique en démocratie : un service de propagande affrontant un autre service de propagande. À la différence de Barack Obama, on ne savait en revanche pas vraiment ce que l’autre fou au pouvoir allait nous sortir de son chapeau.


Josh et Mike se saluèrent du bout des lèvres. Décidément, rien ne rapprochait les deux hommes. Pas même le café que Josh proposa et que Mike refusa poliment. Josh regardait ce puceau avec condescendance. Il ne valait décidément pas grand-chose, à se barrer ainsi de la compagnie pétrolière dont il était l’un des responsables. Pas très influent, certes, mais responsable quand même. Il se disait aussi qu’il n’avait pas pu faire l’amour la veille ni depuis le début du retour en Amérique, et que ça lui pesait drôlement. Alors il avait essayé de draguer une petite stagiaire et avait reçu en retour un vent comme en donnent ces nouveaux féministes qu’il exécrait particulièrement (« Tu te prends pour qui, espèce de gros porc ? »). En désespoir de cause, il se disait que la future naissance de son gosse allait peut-être lui permettre de réparer les pots cassés avec Camilla.
Il ne tourna pas longtemps autour du pot en évoquant à Mike son futur départ de la boîte. Josh n’aimait pas vraiment les longs discours, et ne supportait pas vraiment ce nigaud de Mike, qu’il s’agira d’envoyer en front pour qu’il puisse découvrir la vie. Ou, à défaut, de l’envoyer se faire dépuceler dans une maison close, pour qu’il arrête de se la jouer et comprenne le vrai sens de la vie.
— Écoute, Mike, bon... Avec toi, on va être clair. Ta démission a été acceptée. Tu pourras peut-être négocier de conserver quelques petites actions, et encore, là, faut pas rêver. Le DRH, en accord avec le patron, veut que tu revendes 90 % de celles qu’on t’a offertes à l’embauche ainsi que lors de la distribution des primes annuelles. Je crois vraiment que tu t’en sors à bon compte. Sache que j’ai appuyé pour que revendes tout.
— Tu sais, Josh, je crois qu’il vaut mieux que je revende tout. Tu as bien fait.
— Tu veux te faire ermite, c’est ça ? Tu vas tout donner aux pauvres, avec ton grand cœur généreux. Tu veux savoir ? La philanthropie, c’est clairement pas mon truc, Mike.
Cela, Mike l’avait bien compris. Il n’en pouvait plus du monde du fric, et s’il ne se considérait pas comme philanthrope – il n’en avait pas vraiment les moyens –, il considérait que ce qui était indispensable avant tout, c’était de ne pas chercher à rouler l’autre dans la farine. Tout le contraire de ce métier de vendeur de pétrole.
— Tu sais, Josh, je vais pas non plus y aller par quatre chemins. J’en ai rien à foutre des actions, des dividendes, de ce salaire exorbitant que j’ai touché à voler des ressources économiques rares. Je pense avant tout à mes amis et à moi-même, et je me dis que je n’aimerais pas me retrouver dans un pays en guerre parce que des Américains qui ne voient que leur économie et leur foutu mythe du self made man viennent me prendre ma terre et s’accaparer mes biens.
— Ah oui, t’es qui toi ? T’es Mère Teresa, maintenant ?
— Non, Josh ! Je suis un homme libre, que l’argent ne corrompt pas. Rien d’autre.
— Et c’est pour ça que tu me permets de me faire la morale ? Tu crois que ta cervelle va m’aider dans ce genre de situation ?
— Et toi, tu crois trop que tes bras écraseront continuellement les autres. Je te dis pas ça par méchanceté, Josh, je te dis ça parce que je te respecte et que j’aimerais que les gens pensent autre chose de mon pays que ce que je viens de te dire. Et c’est à cause de gens qui agissent comme toi que ce pays, première puissance mondiale, est le plus détesté de la planète.
— Ouais, bon. Je sais pas moi, j’ai pas envie de recevoir des leçons ! Je pense que toi non plus, alors on peut en rester là. Je vais voir avec le DRH pour confirmer ta décision.


C’était donc ainsi que Mike en finissait avec les compagnies pétrolières. Il alla se prendre un verre d’eau fraîche pour se changer les idées, répondit à deux ou trois courriels avant de partir se chercher un sandwich pour le déjeuner. Il serait insipide comme la plupart des sandwiches américains, mais il n’avait pas autre chose à se mettre sous la dent. Il contempla, songeur, sa « plus belle rencontre » puis reprit le travail en posant son sandwich à côté de lui.
À treize heures, alors qu’il commençait à grignoter son repas du jour, Mike vit le courriel que lui envoyait les ressources humaines. Le DRH prenait acte de la décision de Mike et lui demandait en contrepartie de revendre toutes ses actions acquises au cours des années. Pas de long discours. Pas de regrets ou de danse du ventre. On prenait acte et on acceptait. Point.
On lui donnait son congé pour le vendredi suivant, ce qui lui laissait la possibilité d’aller à New York voit sa grand-mère, comme il en avait émis l’idée la veille. Il allait donc pouvoir le lui confirmer.


Tout le reste de la semaine se passa dans le calme. Josh n’arrivait pas à calmer sa frustration, et finit par réussir à la relâcher sur Sandy, un de ses anciens plans, laideron de quarante-cinq ans qui n’avait pas réussi à se caser à cause de ses formes peu séduisantes, et qui en jouait pour passer du bon temps avec des gens plus ou moins de son âge. Alors qu’ils se séparaient après avoir passé un moment agréable, Josh ralluma son ordiphone pour découvrir qu’il avait été contacté à quatre reprises par Camilla, qui lui laissait deux messages vocaux, et un texto qui lui signifiait qu’elle avait perdu les eaux et avait donc dû appeler la clinique la plus proche de leur domicile.
En vitesse, Josh enfila sa tenue, se remit les cheveux en place et prit sa voiture sans même laisser le temps à Sandy d’un au revoir. Parvenu sur place, il déclina son identité et fonça vers le numéro de chambre indiqué. Sa femme l’y attendait, épuisée et peut-être vaguement souriante – il n'y avait pas fait attention –, avec un bambin adorable dans les bras. Son fils.
Ou plutôt sa fille... Camilla lui rappela que si c’était une fille, Josh et elle avaient décidé de l’appeler Daniela, mais qu’elle voulait vérifier pour être sûre. Il l’embrassa de manière suffisamment appuyée pour faire penser aux infirmières qu’ils étaient un couple modèle, puis regarda le marmot braillard qui réclamait le sein et renifla, tout en confirmant le choix du prénom. Heureusement qu’il avait détourné sa femme de l’idée de l’appeler Hillary (« Première femme qui aurait pu gouverner notre pays, tu te rends compte, chéri ? » Heureusement qu’il s’en rendait compte, sinon il aurait choisi ce prénom.).
Puis il vit sur la télévision de la clinique que Donald Trump répondait aux questions des journalistes au sujet d’une possible pandémie de « nouveau coronavirus ». Il n’y prêta pas plus attention et se décida enfin à se tourner vraiment vers Camilla, dont le visage était non seulement creusé par la fatigue, mais aussi rougi par quelques larmes.
— Écoute, Josh, mon chéri. Il faut que tu me dises les choses, tu sais. Ton téléphone ne sonnait pas, tout à l’heure. Si tu me prends pour une femme naïve, tu te trompes lourdement. Je t’ai appelé quatre fois à cinquante minutes d’intervalle. Même quand t’es au boulot, ça sonne...
— Bah, Cam, écoute, j’avais plus de batterie...
— Mouais, admettons surtout que tu baisais avec une autre ! Je vais pas y aller par quatre chemins, parce que je t’ai déjà donné plusieurs fois ta chance, mais là, Josh, c’est trop. Tu sais très bien que je mens pas en disant que notre couple bat de l’aile. Que je vais divorcer si tu te rachètes pas...
Là, ça devenait franchement gênant. Et lourd. Les infirmières avaient tout vu de la scène. Elle pouvait pas se taire au bon moment, celle-là ?
— Bon, Camilla. Je vais pas non plus y aller par quatre chemins. Oui, je te l’avoue, j’ai couché avec cette grosse vache de Sandy. Mais bon, c’est pas dire que tu m’as donné envie ces derniers temps. J’ai même pas pu te toucher.
Le voilà qui prenait les infirmières présentes et la sage-femme qui venait d’arriver avec un biberon de lait réchauffé pour des conseilleurs conjugaux, maintenant. Alors on allait rentrer dans son jeu.
— Alors, écoute, Josh ! Ton mariage, le nôtre, c’est de la merde ! Je sais pas si t’en as conscience, mais ça faisait deux mois que j’attendais un signe d’amour de ta part. Un truc qui me disait que j’avais encore des chances d’y croire. Mais tu n’es qu’un gros lâche, Josh. À la première difficulté tu te débines. Au premier enfant, tu me trompes. Le jour de sa naissance, tu couches avec Sandy. Tu vois pas où est le problème ? Moi, oui. Avant de te rencontrer, je rêvais du grand amour et je pensais que tu me le donnerais. Je croyais que tu changeais quand tu m’as fait la cour, parce que, sache-le, je n’ignore pas complètement ton passé. Je sais que t’as été un sacré fêtard, Josh. Mais là, aujourd’hui, tu brises nos chances de bonheur. Voilà le problème.
C’était bien envoyé. Josh ne voyait pas tellement quoi répondre. Sa femme avait raison sur toute la ligne. Il était bête, mais il était aussi bien tard pour s’en rendre compte. Il sortit de la chambre en claquant la porte de rage et se retrouva nez à nez avec une infirmière. Une Latino. Latino qui portait une croix autour du cou, ainsi qu’une médaille, une breloque catholique.
— Tout va bien, monsieur ?
— Bof ! On peut pas dire que ça aille au mieux...
— Je vois ça... Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je peux vous proposer de venir jeudi soir prochain, à vingt et une heures.
— Venir à quoi ?
— Une rencontre pour des gens comme nous, des paumés de la vie. Vous savez, ma vie a été transformée grâce à ces soirées.
— Ouais, je vois pas où vous voulez en venir...
— Écoutez, monsieur, je fais partie de l’Église catholique. Ces rencontres se déroulent dans le cadre chrétien.
— Mouais, ces bondieuseries, c’est pas vraiment mon truc. Je vois pas ce que ça changera.
— Vous savez, monsieur, je disais la même chose il y a cinq ans quand je fuyais la prostitution en arrivant dans ce pays. Et pourtant, la rencontre de Jésus a tout changé.


Josh ne savait pas pourquoi il avait accepté de parler à Maria, cette Latino dont il ne savait rien. Mais il avait gardé en mémoire que l’église Sainte-Thérèse organisait des soirées du « Renouveau machin-truc ». Il oublia bien vite cette discussion et appela son avocat pour évoquer son divorce désormais plus que probable.
Mike, lui était dans l’avion, direction New York. Il songeait à sa grand-mère, à ce virus aussi qui semblait inquiéter de plus en plus. Les revenus de sa revente d’actions lui laissaient le temps de voir venir pour six mois, huit ou neuf s’il était vigilant à ses dépenses. Sa grand-mère lui avait laissé un message vocal sur son répondeur à minuit (vingt et une heures chez elle à cause du décalage horaire). Elle lui expliquait qu’elle se sentait désormais fiévreuse depuis deux jours et il avait pu l’entendre tousser très fortement. Mike se dit qu’il n’avait peut-être pas eu la meilleure des idées. Il s’imaginait en train d’assister l’aïeule entre la vie et la mort.
Il préféra se concentrer sur le journal qu’il avait acheté avant de prendre l’avion. Il vit un article qui démontait des fausses informations au sujet du coronavirus, notamment le fait qu’il pût provoquer des symptômes tels que l’anosmie et l’agueusie. Il repensa à sa grand-mère et se dit que, peut-être, il ne s’agissait pas de cela. Mais il n’en était pas vraiment sûr. En tout cas, le journaliste se voulait rassurant, proposant même de relayer le mot-dièse #noneedtoworryaboutaflu.


À suivre...
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