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COUVRE-CHEFS

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Prijgany

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Mon succès de librairie "repentances", publié fin 2011, avait soulevé bien des questions chez mes lecteurs. Je m'en étais rendu compte lors de mes déplacements dans divers salons littéraires, connaissant des moments forts en Suisse romande et en Wallonie, plus particulièrement à Liège, où dans une médiathèque, on me tendit d'innombrables perches pour m'inciter à dévoiler le mystère entourant ce livre.
Longtemps revêche, je décidai enfin de m'exprimer, suivant le conseil d'un ami très cher, Pasteur à Paris, dans une église évangélique.

Le fait débuta en septembre 2009.
Désireux d'aller de l'avant malgré un acquis professionnel satisfaisant, puisque je tenais chaque semaine trois chroniques dans autant de journaux d'envergure nationale, il me vint à l'idée de peaufiner mes connaissances en journalisme ; ainsi, je quittai Paris à l'approche de l'automne, dans le but d'effectuer un master en "nouvelles pratiques journalistiques" au centre de formation IRAM (International Rhône-Alpes Médias) de Saint-Étienne. Pour ce faire, je louai un appartement au centre ville pour une durée de six mois.

A une vingtaine nous nous comptions, et la formation se déroula merveilleusement ; elle touchait à son terme en ce mois de février 2010 ; j'avais progressé sur le plan littéraire et surtout journalistique, cela me paraissait indéniable. Il ne me restait plus qu'à accomplir un stage de deux semaines dans un lieu quelconque choisi par mes soins, et de rédiger un rapport d'une vingtaine de pages, auquel un jury allait attribuer une note.

Ayant trouvé à me loger au centre de Saint-Étienne - un deux pièces au troisième étage d'un petit immeuble, 6, rue Camille Colard -, à plusieurs reprises j'avais été interpellé par une boutique, rue Denis Escoffier, devant laquelle je passais régulièrement. Plusieurs fois je m'étais arrêté, car on y vendait là des bonnets d'âne, et seulement ce genre de couvre-chefs. Il y avait de nombreux modèles ; certains très originaux, ornés de carreaux rouges et blancs, de motifs pyramidaux aussi ; d'autres, au fond de la vitrine, étaient bizarrement conçus, telles ces chaises accolées les unes à la suite des autres, pareilles à d'étranges marches d'escaliers ne menant nulle part, sinon à la pointe des larges oreilles ; à coup sûr, ce modèle aurait retenu l'attention de l'écrivain argentin Jorge Luis Borges, attiré, puis captivé par le réalisme magique dégagé par ces chapeaux...

Les prix variaient ; il fallait compter entre vingt et cinquante euros. J'avais aussi remarqué un bel exemplaire sur la droite, à quatre-vingts euros ; le tissus semblait être de la soie.

Voilà l'endroit vers lequel je fus porté en cette fin de journée de janvier.

Mon échange avec le gérant du commerce, qui ressemblait à s'y méprendre au frère jumeau du fameux bonhomme Michelin, fut agréable ; "ma femme réalise les accessoires dans le fond, derrière le paravent ; c'est une couturière expérimentée", me confia-t-il ; ce monsieur ne voyait aucune objection quant à ce que je vienne chez lui en tant que stagiaire durant une quinzaine de jours.

Je fis donc mon apparition sept jours plus tard dans cette boutique, à neuf heures trente précise.

De prime abord, une première interrogation se fit jour en moi : connaître le passé de ce gérant, monsieur Bernard Lecoigne ; comment en était-il arrivé à vendre ce genre d'accessoires ?
Il me dit avoir hérité voici dix ans d'un oncle célibataire, ce magasin spécialisé dans les grandes tailles de vêtements.
Grand lecteur ainsi que sa femme d'ouvrages politiques et historiques, ne lésinant pas non plus à lire des récits d'histoires criminelles, ayant assisté à des procès en cours d'assises, il pensa que bon nombre de personnes entretenaient des remords suite à des méfaits commis au cours de leur vie, ou de lâches inactions de leur part, pour non-assistance à personne à danger.

Un proche, à cheval sur des principes d'ordre humanitaire, lui confia que de toute évidence, beaucoup d'individus devraient se balader avec un bonnet d'âne sur la tête. Puis il se dit que ce genre d'enjolivement pourrait se vendre et même se fabriquer, puisque sa femme était couturière. Alors le magasin de prêt à porter fut transformé en un lieu où l'on pouvait se procurer des bonnets d'âne.

Durant mon cours séjour, monsieur Lecoigne tint à ce que je me place à l'écart de la porte d'entrée, dans un petit réduit, sorte de débarras, échappant ainsi à tout risque de suspicions de la part d'une clientèle aux abois en quelque sorte. Je m'y sentis à l'aise de suite pour construire mon rapport, aidé en cela par la tablette d'un bonheur-du-jour.

Lorsque l'on boudait le magasin, j'en profitai pour questionner monsieur Lecoigne, qui jour après jour, souvent au compte-gouttes, m'apportait des indications pour le moins surprenantes ; ainsi, je me plus à narrer dans mon rapport ces croustillants dialogues que nous entretînmes, notamment ce cinquième jour, au cours d'une belle après-midi ensoleillée où ne passa pas grand-monde. Car je m'interrogeais beaucoup sur la nécessité que pouvait entretenir un tel, une telle, de venir ici-même acheter ce genre de chapeau, non utile au commun et terriblement laid de surcroît, car certains modèles devaient bien mesurer la hauteur des coiffes de ces femmes résidant dans ce pays de l'extrême ouest de la Bretagne, appelée bigoudénie.

"Ah ! Je vous vois pensif, perplexe et interrogateur en cette fin de semaine" m'annonça-t-il ; "en fait, sachez que beaucoup d'entre nous entretiennent une forme de repentance que vous ne pouvez pas imaginer". Intrigué, je lâchai : "ah bon ?" Après quoi monsieur Lecoigne poursuivit : "Certes, se présentent ici un certain nombre de clients habillés le plus simplement du monde, dont vous ne soupçonneriez pas un instant avoir un tel statut sur le plan professionnel."
"Que voulez-vous dire ? Sont-ils malheureux ?"
"En quelque sorte ; voyez-vous, après avoir commis des bêtises, il importe de s'en rendre compte plus tard, et d'accepter ses erreurs. Alors apparaît la repentance, et celle-ci je vous l'assure, va droit au ciel et appelle la clémence devant l'éternel, si elle s'avère sérieuse, rigoureuse, animée par une volonté sans faille.
Tenez, dix jours avant votre arrivée, un juge d'instruction se trouvait ici-même, en lieu et place où vous figurez. Et bien, il m'a avoué que parce que l'enquête n'avançait pas assez vite au sujet d'une affaire de meurtre non résolue, la pression du parquet l'avait contraint à choisir le plus coupable à ses yeux parmi quatre hommes, et de faire en sorte d'envoyer l'un d'eux aux Assises. Et bien que pensez vous qu'il ait fait ? Hein ! Et bientôt, voilà ce "désigné d'office" condamné à vingt ans de réclusion alors qu'il était innocent. Probablement, c'est l'épouse de cet homme de loi qui l'a mené chez moi, car souvent ce sont les femmes qui incitent les hommes à réaliser leurs erreurs ; alors il est venu se l'acheter, son bonnet ; il a choisi ce modèle rouge et gris, là, à trente-cinq euros. "
"Et ils le mettent... dans la rue... dans leur voiture ?"
"Cher monsieur, ils se feraient remarquer ; ils le portent chez eux pardi, pendant les repas, surtout lors du dîner, et puis dans le salon, devant le petit écran ; quoique j'ai une anecdote à ce sujet ; figurez-vous qu'un jour, ma femme, qui s'en revenait des toilettes, vit passer là devant la boutique un homme avec son bonnet. Par ses cris je fus alerté : "Bernard, Bernard, c'est monsieur Pierre qui vient de passer avec son bonnet."
Il marchait vite, le bougre, mais je parvins à l'interpeller sur le trottoir, mes hurlements ayant eu l'effet escompté.
Aussitôt il balbutia quelques mots dans sa moustache, sans qu'il me fut possible de comprendre ce qu'il voulait me dire et alors, soufflant fort, je lui ai dis : "votre bonnet, monsieur Pierre !" "oh pardon" a-t-il fait ; comme ça ne me dérangeait aucunement je lui ai répondu : "le pardon, je m'en fiche, c'est pour vous" ; "oui, merci, où avais-je la tête ?..." "dessous !", lui ai-souligné en souriant.
Bien sûr il l'a ôté aussitôt ; emprunté avec son attaché case - monsieur pierre est huissier -, il me l'a confié, songeant le récupérer après sa pitoyable journée au cours de laquelle il allait occasionner bien des tourments envers des citoyens au creux de la vague.
Vous savez, monsieur, nous vivons une époque de folie. Combien de livres ai-je pu lire sur les idées de remord, de pardon aussi ; l'église n'offre plus ce genre de repenti, pour deux raisons ; la première, la voici : souvent un curé doit gérer trois, quatre, ou cinq paroisses ; il est débordé, stressé. Savez-vous que certains prennent des somnifères pour trouver un peu de paix en eux ? Deuxièmement : vous savez, à l'heure d'aujourd'hui, il n'y a pas foule dans les églises... il y a trente ans c'était autre chose à l'église St-Étienne ou St-Louis, aujourd'hui, à peine trente personnes s'y rendent. Les gens n'ont plus cette foi du passé. Et pourtant, si la repentance ne s'extirpe pas de vous même un jour ou l'autre, la maladie guette, plus sournoise que la piqûre du crotale, croyez-moi.
Je tiens aussi à vous dire que se présentent ici des personnages presque illustres, hommes politiques de haut niveau compris" ; "des hommes politiques ?" Fis-je, très interpellé. "oui, monsieur ; certains sur le devant de la scène ou l'ayant été dans un proche passé ; machinal, en somme, car il s'agit de la seule boutique sur toute la France offrant ce genre d'articles, alors ils se déplacent de Paris ou de régions diablement éloignée de ce département. Et en politique vous savez... les erreurs abominables qui se produisent ; bien peu entretiennent de l'embarras sur les promesses entretenues et non réalisées. Bouche cousue, haussements d'épaules, viennent souvent répondre à ce "malappris" tendant une perche à tel homme politique pour l'inciter à mettre en place ses déclarations faites devant des millions de concitoyens ; mais une minorité, tout en ne se l'avouant pas vraiment, nourrissent des scrupules, cher monsieur ; la honte, tel Judas en son temps, les envahis à un moment donné de leur existence, et en somme, mon bonnet phrygien modifié comme il se doit, vient leur apporter quelques consolations. Peut-être qu'ils dorment plus convenablement, car je possède des modèles convenablement matelassés ; de vrais oreillers ; à ce propos, ma femme a des doigts d'or.
Je dois vous avouer aussi que la plupart de mes clients sont aisés financièrement. La plupart disposent de professions honorables : avocats, médecins anesthésistes, beaucoup de chirurgiens, aussi des gendarmes, procureur..." "procureur ?" Fis-je, la bouche grande ouverte.

"Hum ! Je ne devrai pas vous le dire, mais oui... le procureur ; ah ! Je ne puis vous dévoiler le département. Il en a fait de bonnes vous savez - beaucoup de fautes, d'erreurs, de manquements ; de détournements d'argent aussi, en lien vous savez avec des juges et des Organismes gérants ces pauvres déséquilibrés faisant l'objet de mesures de tutelle ou de curatelle - ; quant à ce monsieur, je me dois de lui témoigner un certain respect, ce dernier n'ayant pas hésité à me dévoiler ses nombreux actes odieux ; là encore c'est sa femme qui l'a convié à venir me rendre visite. Un monsieur très présentable, vous savez ; oh ! A peine a-t-il dépassé la quarantaine" ; "si j'avais été bien plus âgé, retraité depuis deux lustres par exemple, jamais je n'aurais commis de pareils actes" m'a-t-il confié ; alors il m'a décrit sa situation sur le plan matériel : plusieurs prêts bancaires réalisés pour l'achat de deux belles maisons dans cette ville où il réside, plus un appartement à Megève, un bateau ancré à La Rochelle, deux mâts en instance de réparation dans le Sud de la France ; sans compter les notes de chauffage, les frais d'entretien de deux belles voitures, l'une routière, pourvue de huit cylindres, l'autre une décapotable pour craner à Nice ou Saint-Tropez durant la période estivale... cela en fait, des biens... "Il m'importait d'arrondir les fins de mois", m'a-t-il confié, l'âme en peine...
Vous savez, il est bien difficile de vivre en conformité avec soi-même, d'entretenir des tortures psychiques portant la conscience à son niveau le plus haut. Quant à se dénoncer devant la justice ; là ce serait faire un sacré pas en avant... un vrai, soyons s'en certain concernant la délivrance suprême de l'âme, mais force est de constater que la plupart y renoncent, par pêché d'orgueil probablement. Cela ficherait mal de détruire une famille étant parvenue à échapper à toutes sortes de compromissions. Imaginez ce père de famille au cœur de la presse, menottes aux poignets, s'étant déclaré coupable d'avoir fauté... ce terrible retentissement sur l'environnement proche... En somme, heureusement que ce genre de délation personnelle ne se produit que très rarement, sinon j'aurais pu fermer boutique ; en fait les gens se contentent de revêtir ces chapeaux le soir, tout en dînant avec leur femme et leurs enfants. Ce sont comme des hosties, des barbes à papa qu'on ne mange pas, en somme...
Enfin, à chaque jour suffit sa peine.
Approchez, je vais vous montrer un modèle peu courant ; je ne l'ai vendu qu'à cinq reprises ; il s'agit d'un bonnet bi-têtes. Voyez, un lacet très élastique d'une vingtaine de centimètres de long relie dans sa partie la plus basse les deux chapeaux ; ainsi, il est possible à un homme et une femme de regarder la télévision dans un canapé, ou alors de s'endormir ensemble, le cœur apaisé - s'ils dorment du même côté, je précise, sinon "clac", l'étirement exagéré ; récolter un bonnet en pleine figure au milieu d'un rêve, ça ne doit pas faire du bien, croyez-moi -.
Vous savez, après la guerre de 45, j'aurais fait fortune ici-même, tant il s'est passé de faits odieux, telles ces dénonciations de juifs par exemple ; les gens auraient accouru chez moi ; d'ignobles queues se seraient instaurées sur le trottoir ; par contre, concernant les guerres d'Indochine ou d'Algérie, je pense que je serais allé tout droit vers la Liquidation Judiciaire ; de ces conflits ayant pourtant occasionnés des centaines de milliers de morts, tant du côté indochinois qu'algérien, la population française n'en a jamais rien eu à faire. Je ne pense pas en tout cas que le Général De Gaulle, ni Massue, ni Bigeard, auraient comptés parmi mes clients ; de quoi rire ici, je vous assure."


En somme, en l'espace de ce temps qui m'avait été alloué lors de cette après-midi, je connus une période faste de mon existence, et eus de quoi agrémenter mon rapport, obtenant d'ailleurs plus tard, une très bonne note du jury.

Avant de quitter monsieur Lecoigne et sa conjointe à la fin de mon stage, comme souvenir, l'envie de me prit d'acheter un bonnet correspondant à mon tour de tête, tant qu'à faire... et de m'en coiffer dans la salle de bain en fin de soirée. Alors face à cette glace, ce fut pour moi une révélation. Comme si l'on m'avait soufflé : "vois la bêtise que tu entretiens vis à vis d'un passé pas très éloquent non plus, et réfléchis bien à ton futur pour ne pas tomber dans les mêmes panneaux."
N'avais-je pas pris la place de mon meilleur ami, dans l'un de ces trois journaux dans lequel je plaçais régulièrement des articles ?
Et bien, dès ma rentrée sur Paris, j'ai placé ce bonnet sur mon bureau, tel un trophée. Ayant sollicité un congé sabbatique de un an, j'ai décidé d'écrire ce livre "repentances". Chaque jour levé à sept heures, je me suis mis à l'ouvrage jusque tard le soir, en me coiffant de ce bonnet. Je l'ai écrit ainsi, mon livre. Et je suis certain d'une chose : ma source imaginative ne se trouvait pas à ces moments-là dans ma boîte crânienne, mais juste au-dessus.

Bien des années plus tard, lors d'un déplacement dans le Sud de la France avec ma femme, nous fîmes un détour par Saint-Étienne, pour rendre le bonjour à monsieur Lecoigne.
Il fut enchanté de me voir. Son magasin avait doublé de volume ; afin d'étendre son activité, il avait acheté l'année précédente un commerce jouxtant le sien, où l'on vendait du petit mobilier de bureau.
Là il me souffla que deux personnes très illustres sur le plan politique étaient passées chez lui récemment pour en acheter - l'un eut le toupet de lui demander s'il n'avait pas d'articles en solde, ayant déjà servi -.
Malgré mon insistance, il ne me dévoila pas de qui il s'agissait. Avec le sourire, il prétendit que j'aurais été capable d'écrire un article à sensation là-dessus, jouant ainsi le rôle du délateur, puis de revenir chez moi non pas pour dix jours de formation, mais pour entreprendre un an de repentance, cette fois, sachant que j'avais tout ce qu'il me fallait à ma disposition.
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Image de Fabregas Agblemagnon
Fabregas Agblemagnon · il y a
j'aime. C'est un formidable texte. vous pouvez me lire si vous desirez (https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amour-impossible-12)
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Image de Granydu57
Granydu57 · il y a
Un petit air de déjà lu, mais une relecture plaisir !!!
Pour info journalistique : dans ma région un très sérieux club dit : "3 ânes à la maison" vient de faire son apparition.

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