Course dominicale

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Comme tous les dimanches, John faisait ses emplettes au centre commercial du centre ville.
L'idée de se retrouver doublement au centre un jour où normalement tout était fermé, le ravissait. Il se sentait privilégié, presque important. Ce sentiment fut rapidement balayé par un courant d'air, visiteur courant des magasins, à l'air souvent pressé.
John ne se considérait pas tellement comme un statisticien, mais la probabilité qu'une corrélation existât entre la destruction totale de l'humanité -mis à part lui- et l'ouverture permanente du centre, suffisait à lui ôter les quelques poussières de complaisance restantes que le vent avait oublier d'emporter dans sa course.
Marchant précautionneusement dans les vastes et sombres couloirs, éclairé par la fébrile lumière de sa lampe torche et celle de quelques enseignes survivantes, lançant par intermittence leurs éclairs factices accompagnés du bruit singulier de la rencontre d'une grosse mouche assoiffée de liberté et d'une vitre, comme un ultime S.O.S ou une invitation désespérée à entrer, John caressait Smith &.
Ce bon vieux Smith &, son plus fidèle compagnon, certes un peu bruyant, mais toujours là pour le sortir des situations les plus délicates.
Rouillé de sa longue et imposante gueule jusqu'à la queue, il ne manquait cependant pas moins de mordant.
On ne pouvait peut-être pas lui attribuer les qualités de chaleur canine et de douceur câline propre à un chien, mais il en possédait un qui fonctionnait très bien. Et lui, au moins, ne perdait pas ses poils (certaines choses restent rébarbatives, même en cas de fin du monde).
Arrivé devant la vitrine - du moins ce qu'il en restait - du magasin de légos, John s'arrêta après quelque hésitation. Il avait déjà pris la boîte du Faucon Millenium la semaine dernière, et la prochaine ne serait pas avant un mois. C'était la règle et il fallait la respecter.
Mais aujourd'hui, une force (obscure?) l'attirait irrésistiblement au sein de la boutique.
"Juste une toute petite boîte, exceptionnellement." se dit-il, pour justifier son futur acte.
Eclairé par le faisceau de sa lampe, il parcourt l'ensemble des cartons avec toute l'attention d'un gardien perché sur son mirador à la recherche d'un fugitif nocturne. Soudain, un bruit, un gémissement. Par réflexe, il pointe son mini projecteur directement dans la bonne direction et tombe nez à presque nez avec un méca-zombie (en réalité ça n'était qu'un simple zombie qui avait malencontreusement trébuché sur une pièce de légo venue se loger dans son orbite, et qui, depuis, faisait partie intégrante de son corps). Son visage à moitié putréfié laissait à penser qu'il avait dû perdre le sens de l'odorat depuis un certain temps.
Cela dit, posséder un nez quand on était mort-vivant était il une qualité suffisante pour sentir la différence entre l'odeur d'un milk-shake fraise et celle d'un cerveau en bouillie?
John en avait bien rencontrés avec des bouches bien faites (avant de croiser Smith &) incapables de parler. Ils parvenaient tout au plus à articuler leurs râles de façon plus mélodieuse que ceux qui en étaient dépourvus. (Une fois, John avait même cru discerner trois syllabes distinctes formulées par l'un d'eux. Cela donnait à peu près ceci: "Hiiiinn...Heuuuu.....Haannn..." sûrement un ancien homme politique à la verve affûtée ou peut-être un chanteur de RnB.)
"Hiiinnn!" Le zombie se tenait maintenant à moins de deux mètres de lui, dans son espace survital.
"Une brique "2x8" couleur or, j'en étais sûr."
Bien avant la fin de l'humanité, John se passionnait déjà pour les légos. A tel point qu'il pouvait reconnaître le modèle d'une pièce d'un seul coup d'oeil. Cependant, seul ceux qui le connaissaient peu vous l'auraient décrit ainsi. S'il avait eu des amis, ils vous auraient dit que sa capacité allait bien au delà: Il pouvait vous définir toutes les pièces d'un modèle déjà construit, en précisant l'ordre dans lequel elles s'imbriquaient. (Les abondants saignements de nez que cela provoquait l'incitaient à n'utiliser ce pouvoir qu'en cas d'extrême urgence).
John sortit brusquement Smith& et le pointa vers le plafond.
"Arrêtez avec vos digressions! J'vais finir par me faire bouffer si vous continuez avec vos conneries!" hurla t'il, à voix basse (ou dit-il, si vous préférez), les yeux emplis d'une rage saupoudrée de doute, espérant viser dans la bonne direction.
"BAM" vociféra Smith& (bien qu'en réalité il eût préféré crier "Ouaf").
...
...
...
C'eût pu être la fin de l'histoire mais l'existence de ces lignes que vous lisez et le zombie gisant sur le sol, la brique de légo en guise de nouvelle tête, nous intimaient le contraire.
Pour avoir une idée plus claire de ce qui venait de se passer dans cette sombre salle, disons que ça n'était pas la pièce de légo qui fut expulsée de la tête, mais plutôt la tête qui fut expulsée de la pièce tout court.
Hum... trêve de digressions...
Une autre règle que John s'était fixée et qu'il n'avait pas respectée: Ne jamais faire aboyer Smith& dans les grandes surfaces, beaucoup trop bruyant.
Le bruit est aux zombies ce que le ballon de foot est aux enfants: Dès qu'il se présente, ils se ruent dessus pour former un agglomérat qui finira irrémédiablement par faire du sur-place.
Une grande surface infestée de mort-vivants, ce sont des mois de nourritures perdus, et John le savait. Il s'empressa de ramasser la brique en or encore couverte de cervelle en guise de trophée et la mit dans sa poche, sans oublier une boîte de chasseur stellaire (qui n'était pas petite, plutôt de taille moyenne, mais il l'avait bien méritée).
Vite! Faire le plein de provisions avant qu'il ne soit trop tard.
Il se rua en direction du coeur du centre commercial. Enfoncé dans ce dédale d'artères aux parois publicitaires, John gardait la tête froide et le sang chaud. Le claquement de ses pas résonnaient en choeur avec les battements de celui-ci (une bouffée de "h" en moins).
Les rayons alimentaires s'esquissaient progressivement sous ses yeux. Quand le dessin fut achevé, John stoppa sèchement sa course et se figea. Son coeur battait la mesure avec une telle force qu'il semblait continuer son envolée indépendamment de lui en direction de deux golgoths en costard presque aussi décrépit que leur visage qui se tenaient face lui, quelques mètres plus loin. Cet ultime rempart de chair défraîchie déchira ce sinistre tableau. Ils se ruèrent sur lui, semblant en sortir.
Tant pis pour la bouffe!
John reprit sa course, cette fois en direction de la sortie de secours.
"Monsieur! Arrêtez-vous!" hurla l'un d'eux.
Quelques secondes plus tard, qui parurent une éternité pour John, deux poignes d'acier (encore des méca-zombies?) s'abattirent sur ses épaules et le firent tomber à la renverse.
Avant même de réaliser ce qui se passait, il s'était retrouvé, hagard, dans une petite salle aux murs maculés d'un blanc d'autant plus éclatant qu'ils reflétaient une lumière qui ne l'était pas moins. A tel point que John se demandait si ce n'était pas plutôt la lumière qui reflétait la blancheur quasi céleste des murs. La caméra de surveillance, située au coin de la salle, n'était pas du même avis. De son point de vue, on y voyait une simple pièce aux murs couleur crème recouvrant grossièrement l'ancienne peinture, couleur crème qui a mal tournée.
Au plafond, un halogène douchait la salle. Du genre à laisser couler quelques gouttes de lumières, voire un léger halo si vous le secouiez franchement. Pas de quoi laver de tous soupçons le peintre payé bien trop gracieusement à l'époque pour un travail de sagouin comme celui-là. (D'autant plus qu'il devait repeindre la salle avec du blanc cassé et non crème. Heureusement pour lui,le jour de l'état des lieux, le responsable ne retrouvait pas ses lunettes et l'halogène éblouissait vraiment.)
Le regard basse définition de John prit la bonne résolution de se muer en "4K".
Dans le même temps, la lumière se tamisait progressivement. Il était assis sur une chaise pliable face à une petite table. Siégeant devant lui, deux hommes imposants le fixaient, les coudes attablés et les mains croisées. John remarqua qu'ils portaient chacun un badge sur leur costard avec une photo à leur effigie. "Didier Agent de Sécurité" et "Frank Agent de Sécurité" étaient notés respectivement sous chacune d'elle.
Sans doute des frères issus d'une noble famille, bien que la ressemblance ne paraissait pas évidente, se dit Joan, en son for intérieur.
_"Jean, vous êtes enfin parmi nous?" commença Frank.
_"Notre responsable a appelé votre centre de soin." enchaîna son frère.
_"Ils vont venir vous chercher." reprit Frank.
_"Vous pouvez garder votre jouet." ajouta Didier.
_"Ils se chargeront de le payer." termina Frank.
Joan tournait la tête face à ses interlocuteurs au rythme de leurs répliques comme un spectateur devant un match de tennis qui avait trop duré. Il suivait la balle de parole plus par réflexe que par intérêt.
Quelques instants indescriptibles plus tard, il se retrouva à l'arrière d'une voiture, entre deux hommes en blanc.
Jean ne savait pas pourquoi, mais à cet instant, il éprouvait une sensation de lucidité entremêlée de soulagement, sans doute due au cocktail médicamenteux qu'on lui avait injecté et qui commençait à faire effet. Il se sentait même presque heureux à l'idée de rentrer. En signe de détente, il s'affala sur son siège et mit ses mains dans ses poches. Au fond de l'une d'elle, il sentit quelque chose d'étrange.
C'était à la fois dur et légèrement visqueux. Après l'avoir palpée minutieusement, Jean sut exactement de quoi il s'agissait: une brique de légo "2x8".
Bizarre, se dit-il. Je n'ai pas encore ouvert ma boîte pourtant.
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