Cours Eddy Sion, cours.

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C’est une histoire courte, celle d’un homme simple, ni banal, ni extraordinaire. Il s’appelle Eddy. Eddy Sion. Il a 35 ans. Il habite en Alsace, dans le Bas-Rhin à Krautergersheim. Ce village s’est autoproclamé capitale de la choucroute. C’est peut-être vrai ou peut-être faux. Mais cela n’a aucune importance puisque cela ne compte pas dans cette histoire. Comme cela n’intéresse personne de savoir que les habitants de Krautergersheim s’appellent les chouvillois et les chouvilloises.

Eddy Sion mesure 1,90 m et pèse 82 kg. Il a les cheveux châtains clairs et les yeux bleus. Ses parents l’ont appelé Eddy car ce prénom commence par un E et finit par un Y. Ils ne voulaient pas de fille et n’aimaient pas le prénom Raoul. On sent arriver l’homme au destin exceptionnel.
Eddy est marié depuis dix ans avec Estelle qu’il a rencontrée au mariage d’un cousin. Ensemble, ils ont deux enfants : Etienne ( 8 ans) et Philomène( 4 ans). Ces informations commencent à être intéressantes.
Il y a deux ans, le couple a acheté un terrain à la sortie du village et fait construire une maison, moderne, mais avec des colombages pour respecter le style alsacien. On devine le début d’une dynastie.
Comme vous pouvez déjà le comprendre, Eddy n’est vraiment pas un homme banal et sa vie n’a rien d’ordinaire.
Il a une grande passion : la course à pieds. Il aime courir. N’importe quand, n’importe où. Il a besoin de courir comme d’autres ont besoin de fumer, de boire ou de dormir. Il a commencé à courir le jour de son huitième anniversaire quand ses parents lui ont offert un train électrique. Avec l’aide de son père, Eddy a monté le train. Ils ont assemblé les rails pour former un circuit fermé. Evidemment, autrement le train serait tombé de la table et se serait fracassé sur le carrelage beige. Je précise carrelage beige car cela n’a aucune importance pour la suite de l’histoire.
Le père et le fils ont ensuite posé la locomotive et les wagons et mis le train en route. Et aussi incroyable que cela puisse paraître, cela a fonctionné. Le convoi s’est mis en route sous les yeux émerveillés et légèrement idiots (il faut bien le reconnaître) du jeune Eddy.
La vue de ce train qui tournait sans relâche sur ses rails luisants en faisant vibrer la table de la cuisine a conduit le jeune garçon à courir autour de la table dans le sens contraire de celui du train. Le train tournait, tournait sur la table et Eddy courait, courait autour de la table.
Alors, un jour, enchantée par ce spectacle d’un enfant heureux courant autour d’une table sur laquelle tournait un train électrique, la mère a ouvert grand la porte d’entrée.
Et alors, miracle, Eddy a continué à courir, droit devant lui. Ses parents, ses grands-parents, ses oncles, ses tantes, bouleversés , ont admiré ce garçon en short bleu marine et chemisette blanche qui avait atteint le grand portail d’une seule traite, en courant.
Et c’est ainsi que le jeune Eddy a découvert la course à pieds. Du grand portail, il a couru jusqu’à la place de l’école. De l’école communale, il a couru jusqu’au collège. Puis du collège il a couru jusqu’au lycée.
Ses résultats scolaires étaient corrects. S’il ne brillait en rien, il n’en était pas moins un élève consciencieux en tout.
Son comportement était cependant jugé comme bizarre dans la mesure où il courait sans cesse. Il courait dans les escaliers. Il courait dans les couloirs. Il courait jusqu’à la cantine et passait son temps à courir durant les récréations.
Il faut quand même préciser que personne ne courait derrière lui. Ni garçon, ni fille. Certains essayaient de l’arrêter en plaçant des obstacles sur son parcours ou en faisant de sournois croche-pieds. Je dois reconnaître que d’aucuns ont pu profiter de quelques chûtes remarquables, mais qui n’ont en rien modifié l’ardeur de Eddy . Une malencontreuse chaise prise dans les jambes avait au pire ralenti la course, freiné le bon déroulement de l’exercice pédestre, mais jamais arrêté le phénomène.
Le jeune homme a rapidement été repéré par un club d’athlétisme. La rapidité n’était pas son point fort. Seule son endurance était intéressante. Courir ne lui demandait pas d’effort. Il n’avait jamais le souffle coupé. Il n’avait jamais mal aux cuisses. Il n’en avait jamais marre.
Mais les compétitions régionales et autres championnats de France n’étaient pas suffisants pour Eddy. Tourner en rond dans un stade ne lui convenait pas. Quel ennui !
Alors Eddy a traversé l’Alsace en courant. Puis, il a couru la France entière. Dans tous les sens. Sans aucun but. Mais peut-il y avoir un sens à courir sans but ?
Le mariage a stoppé le coureur. L’anneau au doigt a arrêté son élan. La cravate autour du cou lui a coupé le souffle. Il a eu besoin d’une chaise en découvrant la mariée en meringue blanche. Les mocassins noirs ont eu raison de ses pieds d’athlète.
Que reste-t-il de ses parcours,
Que reste-t-il de ses détours,
Des vieilles baskets
Et surtout des kilomètres.
Une nouvelle vie commençait, peuplée de chaises, de fauteuils, de canapés et de voitures.
Comme il était assis et que ses pieds reposaient dans des pantoufles, Eddy a décidé de raconter son histoire de coureur. Dans un sens, ce n’était pas idiot. Le but était peut-être là.
Mais rien ne sert de courir, il faut écrire à point. C’est bien connu.
La course d’Eddy Sion est devenue l’histoire d’Eddy Sion.
Un petit livre modeste, entre le guide du routard et le tour de France par deux enfants.
Une écriture simple, une aventure humaine, des souvenirs drôles, des rencontres sympathiques, des traversées du désert, des échappées sous la pluie, des chûtes sur les routes de montagne et des kilomètres apprivoisés par un seul homme à la seule force de ses jambes.
Une histoire qui a plu au commun des mortels.
Une histoire qui n’a pas intéressé le servum pecus.
Eddy Sion et son histoire courte ont été déclaré game over par un comité éditorial.
Eddy Sion et son histoire courte n’ont pas retenu son attention.
Mais l’histoire tout court ne va pas s’arrêter là, sur cette petite page qui mesure 21 X 29,7 cm.
Car j’ai oublié de vous parler du métier d’Eddy Sion.
Le coureur est aussi calligraphiste.
Il exerce le métier de peintre en lettres.
Il réalise des lettrages, des graphismes sur d’immenses panneaux publicitaires, ainsi que toutes sortes de signalétiques.
Partout dans les villes, on peut lire ses œuvres en couleur et en noir et blanc : « Librairie – Papeterie Louis », « Café – Bar chez Raymond », « Maison Lucien : Boucher de père en fils, depuis trois générations. »
Dans toutes les gares, on peut lire « attention, un train peut en cacher un autre. », « Toilettes hommes », « Toilettes dames », « Entrée interdite ».
Des milliers de personnes lisent les mots écrits par Eddy à Paris, à Lille, à Marseille, à Strasbourg, à Brest. Tous les jours, toutes les nuits.
L’histoire courte d’Eddy Sion s’arrête ici.
Moralité :
Courir ou écrire ?
Ecrire et courir.
Comment savoir qui a le droit de trancher ?
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