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Courriers pour l'Eygalière

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Joce

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Vendredi 7 : Seul dans sa fourgonnette jaune, Damien se dit que cette première tournée se passe plutôt bien. Il en est sûr maintenant, le métier de facteur va lui convenir ! Sa grand-mère qui vient de s’éteindre et qui l’avait poussé dans cette voie serait sans doute contente. Perdu dans ses pensées, il en oublie presque de tourner à droite au carrefour de l’Eygalière. Il découvre que dans ce hameau perdu, il n’y a qu’une seule maison. Il sort de sa voiture et tend une lettre au vieil homme assis sur un banc qui s’en empare sans dire un mot.
Le lendemain, Damien est obligé de freiner brutalement à ce même carrefour : une branche d’arbre se trouve au milieu de la route. Lorsqu’il descend pour l’enlever, il est un peu surpris, il n’y a pas d’arbre aux alentours. Sans doute est-elle tombée du camion d’un forestier...

Pas de nouveau courrier pour Monsieur Terrier à l’Eygalière avant le vendredi suivant.

Vendredi 14 : Damien a une nouvelle lettre à distribuer, identique à la précédente : enveloppe kraft, adresse manuscrite. Le vieil homme ne semble pas avoir bougé de son banc : toujours dans le même silence, il se lève, prend son courrier et rentre.
Le lendemain, Damien constate que le panneau stop du carrefour a été couché. Pas de traces de freinage, ça a dû taper fort, pense-t-il.

Vendredi 21 : Ce matin, pendant le tri, le facteur a tout de suite remarqué cette lettre en papier kraft : même destinataire, même écriture ! Et plus tard, même accueil. Cette fois, il essaie d’engager la conversation.

— Bonjour Monsieur. Vous savez comment ça s’est passé l’accident, la semaine dernière ? Le panneau était bien amoché mais il a déjà été remplacé.

Pas de réponse du vieil homme qui, comme les fois précédentes, rentre chez lui, son courrier à la main. Il est peut-être sourd, se dit Damien.
Le lendemain, c’est une flaque de gasoil à l’intersection de l’Eygalière qui l’oblige à un écart brusque. 

— Encore ! C’est quand même bizarre ce qui se passe à ce carrefour ! Et en plus, c’est toujours le samedi ! D’ailleurs, c’est comme les lettres du vieux, toujours le vendredi !

Vendredi 28 : Toujours la même lettre pour René Terrier et scénario analogue. Damien se fait la réflexion que rien ne change non plus dans les vêtements du vieil homme : chemise à carreaux et pantalon bleu pattes d’éph.
Le lendemain, dès le début de sa tournée, il se demande s’il y aura à nouveau quelque chose d’anormal au croisement. Un siège de voiture éventré contre le panneau stop lui donne la réponse.

Et curieusement, chaque lundi, il n’y a plus aucune trace de ce qu’il a vu deux jours auparavant.

Vendredi 5 :

— Encore une lettre de votre chérie ! dit Damien d’un air moqueur. Pourtant, cette fois, il lui semble voir une lueur fugace dans l’œil de René Terrier qui disparaît, comme à l’accoutumée.

Le lendemain, il suppose qu’il y aura du nouveau au croisement. Surprise désagréable : c’est un chat noir écrasé... Damien est troublé, l’histoire prend une drôle de tournure. Peut-être devrait-il en parler à quelqu’un ?

Vendredi 12 : Il pleut à verse. Aujourd’hui je ne verrai pas le René pense Damien. Mais si ! Il attend toujours sur son banc, sans doute depuis peu, car il n’a pas l’air trempé. Pour la première fois, ses mains tremblent quand il saisit la lettre. Au moment où il franchit le seuil de sa maison, il se retourne et Damien croit lire « adieu » sur ses lèvres. La porte se referme. Damien déconcerté remonte dans sa voiture et reste perturbé jusqu’à la fin de sa tournée.

Samedi 13 : Une flaque de sang et une sacoche attendent le jeune facteur. C’en est trop : Damien ramasse la serviette. Il faut qu’il ait une preuve tangible de ce qu’il décide d’aller raconter. Mais à qui ? Après réflexion, c’est le maire qui lui semble la personne la plus appropriée.
Dans son bureau, Monsieur Vignan reçoit le jeune homme qui lui remet une vieille sacoche de facteur en tenant des propos étranges. Il l’ouvre. Elle ne contient qu’une seule lettre que Damien reconnaît immédiatement. Il s’écrie :

— Mais c’est la même que celles que je distribue depuis plusieurs semaines à René Terrier, le vieux qui parle pas du tout.

— Qu’est-ce que vous me racontez là ? René Terrier, il est mort depuis 50 ans. C’était mon conscrit !

Ils décachètent la lettre. Ce qu’ils lisent trouble fortement le maire. Josette, la jeune femme qui l’a écrite annonce à René qu’elle est enceinte !

— Ah, ça alors ! C’était donc lui le père de Hervé !
—  Drôle de coïncidence, murmure Damien. Josette, c’est le prénom de ma grand-mère et Hervé, celui de mon père !
—  Et c’est quoi votre nom ?
—  Je m’appelle Besset. Comme ma grand-mère qui ne s’était jamais mariée.
— Ça alors, c’est incroyable ! Tu serais donc le petit-fils de Josette ! J’en reviens pas 

Le maire est éberlué par ce qu’il vient de découvrir. Après quelques instants de silence, Damien sursaute et s’écrie :

— Mais alors, René Terrier serait mon grand-père. Il faut que j’aille le voir et que j’en aie le cœur net.
— Mais voyons, c’est impossible, il s’est tué en 67 !
— Pourtant je le vois chaque vendredi quand je lui porte sa lettre !

Face à tous ces mystères, ils décident d’aller voir sur place. En chemin, Damien lui énonce toutes les choses bizarres qu’il a trouvées chaque samedi au carrefour : la branche, le panneau couché, le gasoil répandu, le siège de voiture éventré, le chat mort et pour finir, aujourd’hui, la flaque de sang et la sacoche ! Au fur et à mesure du récit, le maire comprend que les indices correspondent exactement à l’accident dans lequel René s’est tué. Il explique alors ce qui s’est passé en 1967. Un vendredi soir de juin, René rentrait d’une soirée bien arrosée. Au carrefour de l’Eygalière, on suppose qu’il a donné un coup de volant pour éviter un chat qu’on a retrouvé écrasé. Il a dû défoncer le panneau avant d’être éjecté quand la voiture a fini sa course contre un arbre.
Damien est complètement abasourdi par ce récit. Néanmoins, il s’écrie :

— Mais il n’y a pas d’arbre dans le coin ! 

— Oh, ils ont été abattus depuis le temps !

Quand ils arrivent, il n’y a pas de traces de sang au carrefour et la maison de l’Eygalière est recouverte de ronces.

PRIX

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Joce · il y a
Par souci d'honnêteté, je rappelle à ceux ou celles qui n'auraient pas lu les premiers commentaires que cette histoire a été écrite à quatre mains ... mais qu'on ne pouvait inscrire qu'un seul auteur !
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Joëlle Brethes · il y a
Eh bien... Merci à la deuxième paire de mains d'avoir contribué à ce joli récit fantastique ;-)
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Joce · il y a
Merci beaucoup !
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Kiki · il y a
mes voix. Pour cet écrit bien commenté. Brao
je vous invite à aller lire pour visiter les cuves de Sassenage dans la série poème. MERCI d'avance

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Joce · il y a
Merci à vous !
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Sibipa · il y a
Etonnante histoire, j'aime bien la façon dont vous distillez les indices au fil de l'histoire, le suspens est bien tenu jusqu'au bout et votre écriture déliée nous fait suivre cette histoire sans lâcher prise.
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Joce · il y a
Merci pour ce commentaire si bien argumenté !!
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Noels · il y a
Un petit moment de fantastique bien agréable... Mes voix.
Et je vous invite à découvrir une version revisitée et iconoclaste de la genèse : http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/une-tres-breve-histoire-de-la-creation-1

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Joce · il y a
grand merci
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Zouzou · il y a
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Joce · il y a
Délire oui, mais contrôlé ! Merci !
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Jean Calbrix · il y a
Pour du fantastique, c'est du fantastique ! Bravo, Joce, pour votre belle imagination ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet Mumba sur le destin tragique d'un migrant : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

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Joce · il y a
Merci pour ce commentaire.
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Bernard Bobin · il y a
Belle histoire mystérieuse qui maintient bien le suspense. Si vous le souhaitez je vous invite à lire "Lauriers Coupés".
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Joce · il y a
merci bcp
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Mfrance · il y a
Bravo! C'est super! Continue sur ta lancée!
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Joce · il y a
merci camarade !
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Chantal Noel · il y a
J'ai bien aimé cette histoire troublante et bien écrite. Merci pour ce moment.
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Joce · il y a
Merci à vous également
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Janot · il y a
Bravo, continue!
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Joce · il y a
merci
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