Courir, courir...

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Image de Printemps 2013
4 h 30, au nord-est du Brésil
« Cours ! Grouille-toi ! »
Les policiers nous ont rattrapés, ils doivent bien être à dix kilomètres. Ils sont en moto.
« Putain ! Dépêche-toi ! »
On doit être à un kilomètre d’Oiapoque, la dernière ville avant la frontière. A un kilomètre de la liberté.... J’en peux plus, ça doit bien faire dix kilomètres qu’on court. Mais on n’a pas le choix, il faut courir sans s’arrêter. La chaleur du macadam est brûlante, l’air est électrique dans cette nuit d’octobre. Mes pieds nus sont plein de sueur et saignent. Je crache. Du sang, je crache du sang ! Aucune voiture, on est pourtant sur la seule grande route du nord du pays. On n’a pas bu depuis trois heures.
« Attendez-moi ! S’il te plaît, Lucas ! Carlos !
-On n’a pas le temps ! Cours plus vite ! »
C’est terrible, à dix ans, courir pendant près d’un mois, presque sans nourriture, sans eau, vêtu de simples haillons, il ne doit plus tenir mais on ne peut plus l’attendre. Il faut courir, courir, sans réfléchir, oublier la fatigue et la souffrance, courir...
8 h 30, Paris
Zut ! Ma réunion commence dans dix minutes, je vais louper mon métro ! Vite, vite, vite ! Je n’ai pas le temps d’attendre l’ascenseur, je descends quatre à quatre les escaliers des cinq étages de mon immeuble ! Pas le temps de dire bonjour au facteur, il faut que je courre ! Courir, courir, ne pas s’arrêter malgré la sueur qui envahit mon costume neuf ! C’est bon, j’atteins le métro. Dans la précipitation, je me perds dans les couloirs que j’emprunte tous les matins ! J’attends le métro, quand j’entends : « Le métro de la ligne C sera en retard de cinq minutes. Nous nous excusons pour ce retard imprévu. » Un adolescent, visiblement âgé d’une quinzaine d’année, peste et insulte « cette... de RATP ». Qu’est-ce que je fais ? Je ne peux pas l’attendre, sinon c’est le retard assuré. Je ne peux pas arriver en retard, sinon je suis MORT ! C’est la réunion de fin d’année où je dois présenter les objectifs pour l’année prochaine devant le directeur général ! En plus, une erreur comme celle-ci, et je peux dire adieu à l’augmentation promis par le directeur régional ! Ne pas s’affoler, réfléchir, vite ! Mais oui, je sais ! Il faut prendre le A ! J’arrive pile au moment où les portes du métro s’ouvrent, je cours, et CLAC ! Les portes se referment. Ouf ! 8h35, je suis encore dans les temps...
4h34
« Je vous en supplie, Lucas ! Carlos ! Ralentissez ! »
Désolé petit frère mais on ne peut plus t’attendre, pas après avoir parcouru des milliers de kilomètres et s’arrêter maintenant ! Malgré la souffrance, je continue à courir, motivé par ce passé d’orphelin. Je n’ai jamais eu de parents, je ne sais rien de ma famille. Enfin si, d’après mon grand frère, Miguel, nos parents nous ont laissé dans la rue alors que je n’avais que deux ans. J’avais six frères. Je suis certain qu’ils étaient vraiment mes frères car on se ressemblait tous. Quand nous nous sommes retrouvés à la rue, mes quatre grands frères ont placé mon petit frère, Frederico, qui n’était qu’un nouveau-né, et moi dans un orphelinat de Belém, notre ville de naissance. Ils dormaient dans la rue, et pour vivre, ils faisaient de nombreux trafics. A l’âge de 7 ans, contre la volonté de mes grands frères, je m’échappais de l’orphelinat, car je voulais les retrouver. Mais quand je découvris dans quelle misère ils vivaient, je compris pourquoi ils avaient lourdement insisté pour que je reste dans le confort de ma maison d’accueil. Malgré de premières nuits difficiles, je réussis à m’adapter à ma nouvelle vie. Durant toute la journée, nous devions voler pour le compte de la bande à laquelle appartenaient mes frères, dirigé par un chef d’un peu plus de vingt ans. Le soir, nous partagions le butin. Un jour, lors d’une livraison de drogue, la bande ennemie commença à nous tirer dessus. Un de mes frères jumeaux, touché par une balle, mourut sur le coup. Les plus grands se défendirent et nous ordonnèrent de fuir. Je courus mais je fus rattrapé par un ennemi d’une vingtaine d’années. Sous mes yeux, on tortura mon frère aîné pour me faire avouer le lieu où se trouvait notre chef. Soudain mon frère cracha tout le morceau. Quelques jours plus tard, après avoir été relâché par nos adversaires, mon frère se fit assassiner par des membres de notre groupe pour trahison. Puis ces embuscades meurtrières devinrent de plus en plus fréquentes. Lors d’une de celles-ci, mon autre frère jumeau fut poignardé, tandis que moi, je fus arrêté par la police avec le reste du clan. Je m’échappai seul grâce l’aide d’un des gardes. La vie devenant trop dangereuse à Belém, je pris la décision de fuir avec mon autre grand frère et Frederico. Nous marchâmes jusqu’à Tucurui. Nous fûmes intégrés à une bande. Même si l’ambiance était moins électrique, nous fîmes encore de la prison. En prison, mon grand frère voulut voler la nourriture d’un voisin de cellule, la scène tourna en bagarre et mon frère mourut étranglé. Frederico et moi fûmes relâchés deux mois plus tard. En prison, je rencontrai Carlos, qui était en prison pour avoir volé la caisse d’une boutique pour sa propre bande. Il m’avait raconté que, lorsque les policiers sont arrivés pour l’arrêter, ses compagnons avaient lâchement fui. Nous devînmes très rapidement amis. Lors de notre séjour en prison, nous décidâmes de fuir du Brésil. Nous planifions donc notre fugue. Une fois sortis de prison, nous rejoignîmes la ville de Macapa. L’objectif de cette étape était de récolter le plus d’argent possible pour aller jusqu’à la frontière guyanaise. Nous fîmes donc des petits boulots, plus ou moins honnête, durant trois mois. Mais l’argent nous manquait, et nous commencions donc à voler. Mais lors d’une tentative de vol de portefeuille, nous fûmes pris la main dans le sac par des policiers en patrouille qui nous avait déjà interpellés auparavant. Nous nous retrouvions encore en prison. Lors d’un repas, Frederico refusa de manger ce qu’on lui proposait et exigeait qu’on lui apporte autre chose. Devant l’insistance de mon petit frère, le gardien de cellule le frappa. Instinctivement, je donnai un coup de poing dans le nez de l’homme et j’enchainai avec des coups de genoux dans le ventre. Carlos lui ouvrit le crâne en le frappant avec sa gamelle. Il était maintenant allongé, titubant, évanoui. Rapidement nous arrachâmes ses clés, ainsi que son pistolet. Nous courûmes vers la sortie. Un barrage de gardien nous bloquait la route. Carlos continua de courir et, soudainement, il ouvrit le feu. Les gardiens hurlaient de douleur tandis que nous, nous passions à travers ce bain de sang. Finalement, nous parvînmes à nous échapper. Il fallait maintenant fuir, fuir, fuir ou mourir... La police allait nous poursuivre. Nous courûmes donc jusqu’à cet instant.
« Cours ! Cours !
-Mais... Mais... Je... ne peux plus. »
Il tomba.
« Non ! Mes frères ! Attendez-moi ! »
C’était fini, il ne pourra plus nous suivre. Il reste deux cents mètres, et il est à cinquante mètres de nous. Tandis que nous continuons de courir, Frederico se releva et courut. Nous sommes maintenant à cinquante mètres du panneau où est inscrit « Oiapoque ». Federico est maintenant à cent cinquante mètres derrière nous. J’aperçois les policiers qui arrivent. Nous entrons dans la ville. Un habitant nous regarde avec étonnement. Nous nous précipitons vers lui. Nous lui demandons de nous amener à l’aéroport le plus rapidement possible. Il est perplexe. Il va poser des questions. Il faut lui en empêcher, je lui tends donc un billet de dix real. Il me l’arrache des mains et nous ouvre les portes de son véhicule. La voiture démarre. Ouf ! C’est bon ! Je me retourne, et voit par la vitre arrière Frederico qui se fait attraper par les policiers. Ils discutent avec lui, et soudain un des policiers le matraque la tête puis frappe mon petit frère, qui est maintenant à quatre pattes sur la route. Tout à coup, dans un dernier élan d’espoir, il se relève, tente d’étrangler un des deux bourreaux. L’autre se précipite sur lui, le plaque au sol et le matraque à mort. Il continue, et lui donne un coup de pied dans les côtes pour finir. Je regarde encore quelques secondes, mais je le sais, c’est fini. Il ne se relèvera plus... Désolé petit frère, mais on devait courir. On ne pouvait plus t’attendre. On devait courir. Courir, courir, courir pour vivre... Maintenant, quel sera notre avenir ? Où va-t-on ? Je l’ignore. Mais je suis certain que la vie ne pourra pas être pire à partir de cet instant...
8h39
Je sors du métro. Je n’ai plus qu’une minute pour parcourir les trois cents mètres qui séparent la station de métro de mon entreprise. Après avoir grimpé quatre à quatre l’escalier de sortie, j’arrive dans la rue. Je trépigne d’impatience au passage piéton. C’est bon, le feu est vert. Une vielle dame à côté de moi renverse son sac qui contenait des pommes par terre. Les fruits s’étalent sur la route. Elle demande de l’aide. Tout le monde passe en l’ignorant. Je suis sincèrement désolé, madame, mais je ne peux pas vous aider, je n’ai pas le temps. Mais quelqu’un va bien s’arrêter. Moi, je dois courir, courir... J’accélère sur le trottoir en direction du grand bâtiment moderne, le siège de mon entreprise. Sur le passage piéton qui fait face aux fenêtres de mon bureau, je vois un enfant, âgé d’environ deux ans, qui va traverser au rouge. Mais, il est tout seul ! Je n’ai pas le temps de lui en empêcher. Mais sa mère va sûrement arriver. J’arrive à l’entreprise, je prends l’ascenseur pour accéder au quatrième étage. Il est maintenant 8h44. C’est bon, c’est fini, je peux dire adieu à mon augmentation. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent, et je constate, à ma plus grande surprise, que mon collègue, Eric, n’est pas en salle de réunion.
« Pourquoi tu n’es pas à la réunion ?
-Tu n’as pas reçu mes messages ? Je t’en ai envoyé cinq pour te prévenir que le directeur général était malade, que la réunion a donc dû être annulée. »
J’étais tellement angoissé à l’idée d’arriver en retard que je n’ai pas entendu mon portable.
« Tu n’as pas vu l’accident ?
-Quel accident ?
-Regarde par la fenêtre. »
Dehors, j’aperçois un camion de pompiers sur le passage piéton d’en face. J’aperçois avec horreur le petit garçon, étendu sur la route, le corps ensanglanté. Sur le trottoir, je vois une jeune femme en pleurs.
« Thomas, pourquoi pleures-tu ?
-... »

Courir, courir... courir pour vivre
Courir, courir...pour mieux vivre ?

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