Coupure prolongée

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Auteur de nouvelles et d'un roman. Poète.

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Elle s'en fout. Elle perd la mémoire.
Elle ne sait plus ce qui se passe dans le monde ni chez elle. Elle perd la mémoire, je te dis. Elle ne sait plus grand-chose.
Elle en a juste une vague idée, des choses.
Des bribes.
Tout se mélange.
Les époques.
Les êtres.
Les prénoms.
Tout, je te dis.

— Et ça fait longtemps ?
— Longtemps quoi ?
— Qu'elle perd la mémoire.
— Oh non, enfin je ne sais pas – peut-être un an ou deux. Qu'est-ce que ça peut faire de toute façon la durée ? Ça ne change rien au problème, à cette disparition progressive de la mémoire.
— C'était juste une question.
— Je sais. Je suis nerveux en ce moment. S'il n'y avait que la mémoire encore... la voir ainsi s'engouffrer dans le vide, parler à des fantômes. À des morts. À n'importe qui, dire n'importe quoi. Confondre les prénoms, les noms, les visages, les lieux. Confondre tout. Et en rire. En rire follement, au sens propre de la folie, de la démence.

— Tu les entends ? demande-t-elle.
— Qui ?
— Ben eux ! là, les...
— Les quoi ?
— Les autres, là.
— Qui ?
— Ooh, arrête !! ceux qui vivent à côté voyons, tu le sais, non ?
— Non. Il n'y a personne à côté.
— Mais si, arrête !

Un vent violent souffle au-dehors, entre les arbres se faufile, siffle, hulule, tard la nuit.
On dirait une tempête qui s'annonce.



Les autres ils sont toujours à faire des complications, le directeur leur a dit pourtant.
Je regarde autour de moi, tâchant de me persuader qu'il y a peut-être quelqu'un finalement, une ou des silhouettes surgies du passé, d'un passé lointain, couleur sépia. Pourtant, seul l'invisible me répond, m'entoure.

Elle éclate de rire. Les yeux pétillants. Je ne reconnais plus ce visage. Cette peau qui tombe, ces mains-serres qui ne cessent d'aller et venir sur les draps, les tirant, les chiffonnant. Au fur et à mesure qu'elle parle, les doigts se crispent comme sous l'effet des mots sans queue ni tête qui se cognent sur les murs de cette chambre à l'atmosphère surchauffée.

J'étouffe.
Dans la pièce voisine, la télé est allumée. Je monte le son.
C'est l'heure des infos. On dirait que c'est toujours l'heure des infos. Un homme politique est en face d'un présentateur tout en sourire et crispation. Je ne comprends pas qu'un type tel que lui puisse encore se pavaner comme si de rien n'était, qu'il puisse nous agresser ainsi avec ses formules à deux balles et sa tête de faux-cul. Je ne comprends pas.
Il parle. Il vomit des mots creux, vides de sens. Il accuse les autres, déblatère sur les migrants : « Il faudrait, il faudrait, il faudrait... »
Il faudrait fermer ta gueule surtout.


— Quoi ?
— Non, rien. Je parle tout seul.
— Eh ben, ça va pas mieux !
Je souris.

« Il faudrait endiguer le flot des immigrés.
Il faudrait réformer.
Il faudrait demander aux Français un effort supplémentaire.
Vous savez, les Français ne sont pas idiots, monsieur B. »
Bla bla bla...

Comment pouvait-on adhérer à cela ?
Comment pouvait-on croire à ces fariboles ?
Comment ?
De la part d'un homme qui refoulait jusqu'à l'extrême sa haine du peuple.
Malgré mon écœurement, j'éprouve une espèce de fascination morbide pour ce personnage dégoulinant d'une morgue insupportable.
Je repasse dans la chambre en direction de la cuisine.
Je me sers un verre de gin.
Bientôt, la voix de fausset de ce nabot n'est plus qu'un bruit de fond, un simple bourdonnement.



Je savoure un court instant de répit. L'alcool me brûle. Me réchauffe. Me raccommode.
Elle est retombée dans une semi-somnolence, bouche entrouverte, tête penchée sur le côté.
À l'abandon d'elle-même.


— Ça doit te faire te faire mal de la voir ainsi.
— Non. Non.
Je ricane. Mais si, bien sûr que ça fait mal ! Tu crois que je bois du gin pour le plaisir ? Moi qui ne supporte plus les alcools forts depuis très longtemps. Tu crois que je savoure vraiment ce moment ? Je m'en persuade, oui, certainement.

Je bois.

Soudain.
Soudain elle dit : « Voilà, ils sont partis. Tous. Tous mes petits sont partis. Partis. »
— Partis où ?
— Ben partis, je ne sais pas moi, chez eux pardi ! Ils ont retrouvé leurs familles. Ils ne pouvaient pas toujours rester ici, à l'orphelinat. Et puis Sœur Irène, elle est si mauvaise, oh, quelle teigne !.......................... Dis, tu peux me donner un...

— Un quoi ?
— Un... là... qui est mou, sucré, je trouve plus le nom...
— Du pain ?
— Non.
— De la brioche ?
— Oui, oui je crois, donne-moi un petit bout, s'il te plaît.
Je lui apporte un morceau de brioche. La regarde. Elle l'enfourne dans sa bouche édentée et mâche. Avec difficulté. Merde, ce que la vie est chienne quand elle s'y met. Passer du statut de mère à celui d'impotent. Celle qui avant régissait tout est désormais incapable de manger dignement.
Au bout de quelques minutes, elle la moitié du bout sur sa table de chevet.
— Tu veux de l'eau ? je demande.
Elle fait oui de la tête, déglutissant avec difficulté.

— Elle est là ?
— Qui ?
— Ta mère.
— Mais c'est toi ma mère.
— Oh allez, arrête !



Lorsqu'elle en arrive à dire des choses comme ça, j'ai vraiment l'impression d'avoir franchi un cap, que la maladie a franchi un cap, celui de la désolation. Dans ces cas-là... dans ces cas-là, je me sens désemparé, tu comprends, désemparé et moribond, paumé dans un désert où aucun mirage n'est possible.

— Mais si je t'assure, c'est toi ma mère.
Elle soupire, désemparée elle aussi, semble-t-il.
— Décidément, ça ne va plus ! Ça ne tourne plus rond, ha ha ha !
Un rire sans joie, un rire blanc, si cette expression existe. On dit bien une voix blanche, alors pourquoi pas un rire blanc.

Non, je te rassure, je ne vais pas m'épancher si c'est ce que tu crains. Pas mon genre. Je dis ça parce qu'à ta façon de me prendre la main, là, je... non, laisse tomber !

Bref.
Ce rire plein de folie m'effraie. M'amuse aussi, il est si spontané, si libérateur pour elle ; il lui permet d'évacuer toutes ses absences, ses abîmes, ses fantômes. Cela ne fait aucun doute, elle s'en va. Elle est déjà un peu partie dans son espèce de monde bizarre, informe, où tout se bouscule. Un monde à la fois proche et lointain. Irréel. Réel. Un carrefour de souvenirs et d'imaginaire.

Ha ha ha ha ! Je lui tends un verre d'eau à peine rempli, car elle ne le finira pas. Elle en boira juste une ou deux gorgées croyant en avoir bu un litre. Suffisamment du moins pour se sentir désaltérée. Les perceptions s'érodent peu à peu.

— Pourquoi tu me serres le bras ? Tu penses sincèrement que j'ai besoin qu'on s'apitoie sur mon sort ? Je te raconte tout ça avec un maximum d'objectivité afin que... afin que quoi ?
Afin que... je n'en sais rien. Parce que j'ai toujours été quelqu'un de froid et d'objectif et qu'il n'est pas question que ça change. Pourquoi ça changerait ? Hein ?
— Parce que c'est ta mère.
— Oui. C'est ma mère, je sais, et en même temps ce n'est plus ma mère, pas celle que j'ai connue en tous cas, et de toute façon elle ne me reconnaît plus, alors... je la vois, j'essaie de la voir comme un médecin pourrait voir une patiente, ni plus ni moins.
— Tu crées de la distance en somme.

Je hausse les épaules.
En somme.
Je.
Crée.
De.
La.
Distance.
En somme.

— Oui, c'est possible. Comment faire autrement ?
Tu hausses les épaules à ton tour.
— Evidemment tu ne peux pas me répondre. Ce n'est pas à toi de me dire comment faire. Déjà tu es là.
Déjà.

Elle se lève rarement. Elle marche quelques mètres, souvent l'après-midi, pliée en deux quasiment. Une main sur les reins.
Elle râle de ce mal qui cogne toutes les parties de son corps. De ce mal qui ne se lasse pas, sournois et fidèle. Elle fait des petits pas. Râle. Souffle. S'emporte.
Elle dit qu'elle ne vaut plus rien. Et c'est vrai qu'elle ne vaut plus rien, mais ça n'a pas toujours été le cas. Elle fut une femme de caractère, l'égérie éphémère d'un artiste maudit qui l'abandonna en pleine montagne pour aller tutoyer le ciel. Après ça, elle revint à une vie plus paisible, plus banale, mais dont elle s'accommoda avec aisance et abnégation. C'est du moins ce qu'elle donnait à voir. Une surface plate. Lisse.
Et la voici redevenue, par la force des choses, cette femme fantasque, à ceci près qu'elle ne maîtrise pas sa folie, que cette folie ne vaut plus rien, tout comme elle.
Folie sénile. Folie qui perd tout en chemin, hormis l'enfance.
L'enfance est restée dans un coin du bordel qu'est devenu son cerveau, comme un bout de sparadrap qui ne veut pas se décoller. Une enfance perturbée par un père alcoolique et fuyant et une mère désaimante. Tout ça resurgit par phases plus ou moins longues, simples soubresauts, pans entiers d'une mémoire empêtrée dans les événements, les dates, les lieux, les figures. Souvent, ces récits décousus s'achèvent dans les larmes.
Des événements tragiques la traversent, des ombres disparates.
Je connais suffisamment la fulgurance de ces apparitions fugitives pour comprendre ce qu'elles peuvent engendrer lorsqu'on ne parvient plus à les maîtriser, à les éloigner surtout.
Ses larmes sont des larmes d'impuissance.

L'autre jour, je l'ai retrouvée dans un état catatonique, une main posée bien à plat sur un des murs de sa chambre. Elle caressait le papier en murmurant « papa ».
Ça m'a filé des frissons.
Je...
Enfin, c'est étrange d'assister à ce genre de spectacle. On a envie de s'enfuir à toutes jambes, mais le corps ne suit pas, comme cloué au sol. Un besoin irrépressible de regarder malgré l'infinie tristesse que dégage cette vieille femme en plein délire.
La bouche ouverte, contre un mur.
Le mot « papa » répété dix, vingt fois, jusqu'à l'essoufflement final où la paume s'écrase avec rage et se mue en un poing tremblant.
Puis plus rien.
Le silence.
Elle s'allonge à nouveau, les joues humides et ferme les yeux. C'est un moment intense qui se déploie dans le vide.
Pourquoi dois-je assister à ça ?
Pourquoi devrais-je affronter le déglinguement de ma mère ? J'aurais pu l'abandonner à son sort, la placer dans une résidence pour vieux, comme font la plupart des gens, avec toujours dans la voix le trémolo de la culpabilité : mais on ne pouvait pas faire autrement...
Bah, je les comprends aussi. La maladie, la démence sénile, Parkinson, tout ça, ça va cinq minutes, mais après, si d'autres personnes proposent de s'en occuper, de gérer ces états pré-mortem, pourquoi refuser ?
Le masochisme n'est pas une chose innée.
Tu souris. C'est ce mot qui te fait sourire : masochisme. Il est vrai que je force un peu le trait, mais il faut pouvoir endosser une espèce de souffrance mystique (ou sexuelle ?) pour supporter ces scènes de défaite. Défaite du corps, des organes internes et externes, défaite du cerveau qui ne répond plus, taclé par un cœur qui s'amenuise, se réduisant à peau de chagrin.
Je pensais ne pas le supporter, mais finalement on se fait à tout. Même au pire, et qu'y a-t-il de pire que la longue descente vers les abîmes d'une mère ? Hein ?
Oui évidemment tu me diras, il y a toujours pire : les guerres, les terroristes, les enfants qui meurent sur des rivages, les SDF qui meurent dans les rues des grandes cités, les génocides, etc. Il y a toujours pire. On ne peut pas s'occuper de tout. On ne peut pas s'apitoyer sur tout. Et même si on le pouvait, la vision intime d'un être cher – peut-être le plus cher au monde d'ailleurs, je crois – qui te quitte lentement, en souffrant et en se donnant en spectacle devant toi sans en avoir conscience, équivaut à mille morts. Parce que c'est là, sous tes yeux, dans tes oreilles, sur ta peau, ça ne te lâche pas nuit et jour, entre les cris, les pleurs, les rires et les silences, entre les gestes désordonnés, désincarnés, les régurgitations, les vomissements, l'incontinence et les monologues sans queue ni tête, c'est là entre les lignes incertaines qui l'emmènent vers la fin.

C'est irréel je songe.
Irréel et douloureux.
Mais elle ne sait pas...
Elle ne sait pas quoi ?
Ce qui l'attend.
Peut-être que si. Je ne peux pas deviner si elle sait ou pas. Sa confusion est telle... Son cerveau ressemble à un bordel ambulant. Est-ce que l'idée de la mort y surnage quelque part ? Je ne sais pas. Vraiment, je ne sais pas. Probablement que oui, mais diluée dans la masse d'informations inversées et entremêlées les unes aux autres.
Combien de temps cela va-t-il durer ? Tu ne peux pas rester éternellement à ses côtés, tu ne vas pas t'empêcher de vivre jusqu'à ce qu'elle... ? Enfin, tu vois ce que je veux dire. En plus, dans cette vieille maison avec ta mère à moitié folle.

— Ça te fait peur ?
— Quoi donc ?
— La folie.
Elle fronce les sourcils.

— Pas plus que ça. L'enfermement m'effraie davantage.
Un peu quand même.
Je réfléchis. Je comprends sa réaction. Les gens ont peur de la différence. Mais pourquoi en avoir peur ? Ce n'est rien qu'un oubli de soi et des autres, la folie.
Justement.

Je repasse dans le salon. La télévision est toujours allumée. Des touristes anglais affirment au micro d'un journaliste qu'ils adooorent la France et sa nourriture, ses petits restaurants typiques et la mer Méditerranée. Le journaliste a un sourire satisfait comme s'il prenait pour lui les compliments. Comme s'il était lui-même la France, ses petits restaurants et la mer Méditerranée, tout ça à la fois.
Le présentateur annonce ensuite le programme à venir après avoir rappelé le fait du jour : « le retour aux affaires de N.S ». Et là, je me demande si l'oubli de la réalité n'est parfois pas souhaitable.
Ma mère, qui a pourtant voté pour lui, qui l'a admiré, ne le reconnaît plus. Ou plutôt si, comme beaucoup d'autres personnalités qu'elle aperçoit à la télé, elle croit l'avoir rencontré quelque part, au fin fond de son enfance. Un ami qui ne viendrait plus, un membre de la famille venu déjeuner la veille chez elle. Tous les jours, elle imagine que quelqu'un est passé lui rendre visite. Je l'ai même surprise en train de parler au téléphone, seule.
Avec ses fantômes.



Le vent souffle au-dehors. Tu es loin désormais.
Loin de tout. Loin de moi.
Je dirais bien que ton absence m'importe peu, mais je serais quasi certain de mentir. De me mentir.
Malgré mes réticences et mes humeurs, ton départ a creusé un vide dans le vide où je me trouvais déjà.
Pire que ça, difficile à concevoir !
Bref, le vent souffle au-dehors, plus intensément qu'il y a quelques minutes, qu'il y a quelque éternité et je regarde La Valse dans l'Ombre (Waterloo Bridge en V.O) pour la énième fois. Ce vieux film mélodramatique avec Robert Taylor, Vivian Leigh et la fatalité dans le rôle principal. Comme dans toutes les tragédies, me diras-tu. Les histoires passionnées ne sont jamais très bonnes à vivre. Pas faciles à finir surtout.
Enfin je dis ça... Je n'ai pas connu de passion, du moins cette passion dévorante dont les fictions nous abreuvent. Existe-t-elle même ? Quoi qu'il en soit, sans doute suis-je envieux de cet état, sinon je ne m'extasierais pas devant ce genre de films désuets aux images surannées.



Voilà. Tu es loin. Le vent redouble de force. C'est la nuit. Il est aux environs de deux heures du matin.
Au même instant, des enfants naissent, des gens meurent, d'autres travaillent ou font l'amour ou bien alors – et plus sûrement – dorment profondément.
Comme toi, je suppose.
De toute manière, dormir vaut mieux. Dormir pour oublier.
Oublier qu'on oublie, oublier qu'on n'oublie pas.
Oublier, oublier.
Elle, elle a même oublié de parler maintenant.
Muette.
Bouche entrouverte. L'air béat. Pleine de silence et de cris qui ne sortiront plus, perdue entre l'invisible et une réalité flottante.
Entre l'invisible et le néant pour résumer.
Ses yeux bougent encore. Vifs, interrogateurs, semblant percevoir ce que son esprit et son corps ne perçoivent plus. Semblant abriter les derniers souffles de vie. J'y vois encore – ou j'imagine – de l'amour. Je ne suis plus objectif. C'est mon foutu cœur qui parle, affligé et éreinté au bout de tant de mois passés à côtoyer l'irrémédiable.

Dans ma poche, il y a ta photo. Ereintée, elle aussi. Celle où tu souris à moitié, naturelle, sans le moindre artifice. C'est le jour où tu attendais l'avion. Le dernier jour de nous. Le soleil brillait de tous ses feux, mais l'ambiance était d'une tristesse à mourir. Avions-nous eu le temps de suffisamment nous connaître ? Nous détester ? Nous aimer ? Peu importe au fond. L'essentiel devait avoir été dit et fait. Nos lèvres étaient sèches, maladives. Nos corps, déconnectés. Le bourdonnement des avions décollant contribuait à annihiler nos sens. Il arrive un moment où l'angoisse l'emporte sur tout, s'insinue dans le moindre fluide, le moindre pli, muscle ou nerf. C'est phénoménal. C'est angoissant. Mon dernier souvenir de toi fut ton petit doigt entremêlé au mien.
Bon, j'ai l'air de larmoyer. Peut-être à cause de ce vinyle de Sarah Vaughan. Suranné encore. Des chansons en noir et blanc, Cheek to Cheek et sa mélodie faussement enjouée.

Elle n'entend plus la musique. En fait, elle est partie ailleurs elle aussi. Dans un monde parallèle. Une autre dimension. Entre l'invisible et le néant. C'est ainsi.
La télévision est constamment allumée, toile de fond irradiée aux faits divers, aux discours creux ou autres télés réalités conformes à la masse bêlante. Tout cela passe en boucle sans plus me perturber vraiment. J'ai atteint ce stade de quasi-sérénité ou plus précisément d'abandon de soi qui oxyde la moindre velléité de révolte.
Je vis, tel un ermite – moi qui fus foisonnant, extraverti, dérivant au milieu de noubas sans fin, perdu et retrouvé mille fois – dans cette vaste demeure, froide, volets clos. On pourrait croire qu'elle est inhabitée tant plus rien ne filtre au-dehors.
Pourtant nous sommes là.
Ma mère et moi.
Je veille sur elle. Sur son fantôme plutôt, sur une figure de cire aux traits grimaçants. Je la trouve laide et je m'en veux de penser ça.
C'est injuste. Un fils ne peut penser une telle chose.
Ses derniers mots articulés furent :
— Il faut que tu donnes le départ. 
— Le départ de quoi ?
— Ben, le départ. C'est toi qui diras.
J'ai répondu :
— D'accord, je donnerai le départ.
— Voilà, c'est bien. Le départ... il faut que tu donnes le départ...
Le lendemain, lorsqu'elle s'est réveillée, elle ne parlait plus. Ses lèvres remuaient, en vain. Puis elle a cessé le combat.
Plus rien, aucun son ne voulait jaillir de toute façon.
Les yeux ont pris le relais.
Peut-être est-ce mieux ainsi. Elle n'a plus à chercher ses mots, à bafouiller. Le télescopage se fait en silence désormais. Oui, c'est beaucoup mieux ainsi.

Demain, je vais essayer de t'appeler. Ta voix me manque. Tiens, j'ai l'impression que cette histoire est vieille, que dix ans ont passé, mais non, non. Seulement deux. Deux ans et quatre mois pour être exact.
Avec toi, au milieu. Toi et nos sentiments de l'imposture. Tu as su écouter, remarque. Tu as su être là. Être là, c'est important. Une présence, même discrète, est quelque chose de rassurant. Je te revois, silhouette de l'ombre, ton corps délié, charnel, mais strictement à sa place, en retrait, patient, compréhensif.
Un bloc de quiétude et de ferveur.
Tout ça pour quoi ? Pour repartir dans ton pays et me laisser. Comme si au fond, une fois le devoir accompli, plus rien n'existait, ne valait la peine.

Mais peut-être n'était-ce qu'un rêve. Une création de mon esprit. Une absence momentanée. Une lointaine image.

Au début, je pensais ne pas en souffrir. À l'aune de tout ce que j'endurais en accompagnant les journées délirantes de ma mère, ton départ me paraissait plus évident à encaisser. Je pensais : bah, elle n'a été qu'un passage, un admirable passage, une lueur, une good vibe qui m'a soulagé.
Voilà. Je pensais ça.
Et ce n'est pas vrai.
La preuve en est que j'en parle, que j'ai besoin de mettre des mots sur cette absence que tu suggères définitive « parce que toi et moi, ce n'est pas... » comment as-tu dit ? « Ce n'est qu'un horizon sans but. » Oui, en plus tu as tourné joliment cette impossibilité de façon presque poétique, pour traduire le panneau SANS ISSUE accroché au-dessus de nos têtes.
SANS ISSUE. Mais tout est sans issue. L'existence même est sans issue. On a beau se répandre en théories sur le sens de la vie, sa richesse, ses exigences, bla bla bla, ce n'est rien d'autre qu'une succession d'événements plus ou moins bons, fugaces et éphémères.
Regarde ma mère. Elle a connu quelques rares années de pur bonheur – parce qu'elle était dans la fuite et l'inconnu, dans une sorte de film duquel on ne veut jamais émerger.
Regarde-la, enfin imagine-la plutôt : tordue, muette, incontinente, jaunie, telle une vieille tapisserie ou une statue de cire du musée Grévin.

Je deviens comme elle à force. À force de semi-obscurité, de silence, de ressassements, de solitude en somme.

Bientôt, ce lit sera vide. La maison entière sera vide. Mon existence sera vide.
Et je m'en irai.
Où ? Je ne sais pas.

Tu irais où, toi ?

Encore quelques semaines, peut-être même est-ce une question de jours, le médecin ne se prononce plus, étonné que son cœur ait tenu aussi longtemps. La dernière fois qu'il est venu, ses narines frétillaient de dégoût et ses mains osaient à peine la toucher, comme si elle allait le contaminer ou lui cracher dessus. Peut-être songeait-il à l'Exorciste.
Il faut avouer que la chambre est plongée dans un clair-obscur inquiétant, sans chauffage et, recroquevillée dans son lit, cette silhouette informe en chemise de nuit, la bouche ouverte, édentée, le crâne parsemé de quelques rares cheveux blancs.
Un spectre, pour tout dire.

Tu irais où, toi ?

En attendant, je suis bloqué avec ce spectre.
Le spectre de ma mère.
L'écran de la télévision projette des éclairs de lumière dans le salon, vagues signaux de terres lointaines. Je crois même avoir entendu parler de ton pays. Peu importe.
Elle attend la fin.
Nous sommes bloqués.
Sans issue.
SANS ISSUE...


Tu irais où, toi ?
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Roll Sisyphus · il y a
Au-delà des mots c'est un cri !
Cri d'effroi, cri de désespoir, cri d'horreur, cri d'amour, cri de colère......... Silence de l'agonie,

Le cœur coché n'est qu'un cri partagé !

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Ginette Flora Amouma · il y a
Lire votre texte , c'est lire la souffrance d'écrire sur une situation qui ne se laisse pas écrire car avec la maladie , c'est sans issue , on ne va nulle part.
Une méditation sur la mort , le néant ...

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Thierry BL · il y a
Merci beaucoup...
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Annabel Seynave- · il y a
Un texte fort et authentique, très humain.

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