Coupable

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" Il est des sourires qui ne savent qu'avouer la tristesse du coeur " Jean-Raymond Boudou  [+]

Image de Été 2021
« Chérie, tu m'en as trop fait, je te quitte... une heure. Je vais faire un tour à pied.
— Très drôle. Descends la poubelle jaune, mon amour, c'est lundi.
— Adios bella, si je ne suis pas revenu dans un an et un jour, je te rends ta liberté. »
Ce n'était pas le bonheur, mais on s'en approchait. Trop beau pour être durable ? Évidemment. L'expérience nous protégeait de l'optimisme, mais nous nous retournions sur notre passé accidenté avec fatalité et humour. On savait qu'un jour ou l'autre, ça partirait en couille. Cependant, ça faisait un bail que notre galère mouillait au port et le prochain appareillage n'était pas encore d'actualité.
Et puis, comme disait Kristin avec philosophie, tant qu'on n'attrape pas la maladie de la mort qui tue, la vie est belle.

La galère a eu son premier soubresaut un lundi, notre jour de repos et celui des poubelles jaunes.

Nous vivions depuis cinq ans dans une petite commune située à quelques kilomètres de la baie du Mont-Saint-Michel. Nous avions eu notre part d'emmerdes ces dernières années et nous profitions d'une éclaircie bienvenue, notamment financière. La reprise de l'épicerie du village aurait pu tourner au fiasco comme nombre de nos projets précédents, mais il faut admettre que ça marchait plutôt bien. Nous arrivions à rembourser les prêts, à payer le loyer et même à nous faire un petit extra de temps en temps. Si nous avions été plus jeunes, nous aurions peut-être parlé bébé.

Il était tombé dix centimètres de neige dans la nuit. Trente ans qu'on n'avait pas vu une telle épaisseur d'après les anciens. C'est vrai que je n'avais jamais vu un paysage breton aussi blanc. Un soleil agressif dans un ciel sans nuages éclairait ce tableau polaire. C'était comme une anomalie, ça ne collait pas. Angoissant. Des murs en granite et des toits en ardoise sous un ciel nuancé de gris, c'était ça la Bretagne. Un spleen rassurant. Pas cette luminosité froide et sans âme. Il fallait néanmoins admettre que ce paysage était superbe.

J'en étais là de mes réflexions lorsque j'empruntais un chemin communal longeant la voie ferrée. Deux enfants jouaient dans la neige à une centaine de mètres. Je marchais d'un bon pas pour me réchauffer, emmitouflé dans ma doudoune, bonnet, cache-nez et gants de ski. Et puis soudain, les cris joyeux des deux gosses ont fait place à des hurlements de frayeur dès qu'ils m'ont vu avançant dans leur direction. J'ai crié qu'ils ne devaient pas avoir peur en faisant des gestes rassurants, sans résultat, bien au contraire. Ils ont détalé, ouvert le portail d'une propriété arborée et ont disparu de ma vue. J'ai avancé jusqu'à la barrière en hurlant une nouvelle fois que je ne leur voulais pas de mal, mais tout était redevenu silencieux. J'avais quelques bonbons dans la poche que j'ai déposés sur le mur d'enceinte. J'aurais voulu contacter les parents, leur expliquer que j'étais désolé d'avoir involontairement fait peur à leurs gamins, mais il n'y avait ni sonnette ni coordonnées sur la boîte aux lettres. J'ai fait demi-tour, un peu perturbé par cet incident. Sur le chemin du retour, absorbé par ce paysage surréaliste, j'ai oublié cet incident.

Le lendemain, je me suis levé à trois heures. Comme tous les mardis, je réapprovisionnais l'épicerie en fruits et légumes et en produits de la mer au grand marché bio, le Rungis Rennais. J'avais mis quelques semaines à comprendre les us et coutumes en vigueur entre vendeurs et acheteurs. Après une ou deux altercations musclées avec des producteurs bretons, je savais maintenant quand et quoi négocier au juste prix. J'avais même sympathisé avec quelques-uns que j'avais plaisir à retrouver chaque semaine, notamment Yann qui me fournissait en légumes bio.

Sur le chemin du retour, j'écoutais d'une oreille distraite les informations. Deux enfants avaient été retrouvés sans vie en Bretagne le long d'une voie ferrée. Les premiers éléments de l'enquête laissent à penser qu'il s'agit d'un homicide. Quelle horreur. J'ai écouté ensuite avec attention les résultats sportifs, qui m'ont fait oublier l'information précédente. J'avais cette faculté de gommer de mon cerveau tous les éléments perturbateurs. C'est un psychiatre qui m'a appris ça. Il m'a fait comprendre que je ne pouvais pas me sentir concerné par tous les malheurs du monde. La thérapie a été efficace. Ce que j'ai perdu en sensibilité, je l'ai gagné en quiétude.

De retour à l'épicerie aux alentours de dix heures, j'ai embrassé Kristin, déchargé la marchandise, réapprovisionné les rayons et procédé à l'étiquetage. Sur le coup de midi, je suis monté à l'appartement situé au-dessus de l'épicerie afin de préparer le repas. Nous fermions tous les jours de midi et demi à une heure et demie, sauf le samedi. J'avais pris du poisson au marché qui semblait très convenable. Kristin m'a rejoint à la cuisine, décomposée, et m'a appris que les deux enfants étaient du village et qu'ils avaient été assassinés. Nous connaissions la maman qui venait régulièrement chez nous faire quelques achats. Nous avons poursuivi le déjeuner sans un mot, Kristin est redescendue à l'épicerie, j'ai fait la vaisselle et, comme tous les mardis, je me suis installé sur le canapé pour une sieste récupératrice.

Je n'arrivais pas à me débarrasser de l'image des pauvres petits morts le long de la voie ferrée. J'étais peut-être passé à côté des corps hier lors de ma balade. C'est arrivé à quelle heure ? Impossible de dormir. La thérapie avait ses limites. Surpris, j'ai entendu ma compagne dans les escaliers, ce qui n'arrivait jamais. Elle venait m'annoncer que deux gendarmes étaient en bas et qu'ils voulaient me poser quelques questions au sujet des enfants. « Une enquête de routine », disent-ils.

Fatigué, un peu inquiet sans comprendre pourquoi, j'ai invité les deux gendarmes à me suivre dans la réserve qui nous sert également de bureau. Après m'avoir confirmé qu'il s'agissait de simples formalités et qu'il ne fallait pas que je m'inquiète, le plus petit des deux m'a demandé mon emploi du temps de la veille. Je ne m'explique toujours pas pourquoi j'ai répondu que je n'avais pas bougé de la maison. Dès lors, leur attitude a changé. Le grand, qui n'avait pas encore parlé, m'a demandé si j'avais des chaussures de randonnée. Je ne pouvais pas le nier, elles étaient sous leurs yeux. Je n'avais même pas enlevé les crampons antidérapants. Le petit les a montrées à son collègue d'un air entendu et les a mis avec précaution dans un sac transparent. Le grand m'a demandé de les suivre à la gendarmerie afin de signer ma déposition. L'angoisse commençait à me prendre à la gorge. Une sueur froide me coulait dans le dos alors que la température de la pièce ne dépassait pas les quinze degrés.

Je suis monté dans le véhicule de gendarmerie sous les yeux inquiets de ma compagne et le regard interrogateur ou accusateur de quelques clients présents.
Une femme d'une quarantaine d'années, en tenue civile, m'a reçu dans son bureau. Les deux gendarmes se sont assis derrière moi.
« Nom, prénom, adresse, âge, profession s'il vous plaît, me demande-t-elle brusquement.
— Erwan le Ganiec, 3 place de la fontaine à Ploufiniac, 42 ans, épicier.
— Marié, des enfants ?
— Non, pas marié, pas d'enfant.
— Vous ne voulez pas d'enfant ou vous ne pouvez pas en avoir ?
— En quoi ça vous regarde ?
— Vous aimez la randonnée ?
— Écoutez, je ne sais pas pourquoi j'ai menti tout à l'heure. En effet, j'ai fait une balade dans la neige hier. J'ai eu peur d'être accusé pour les deux gamins.
— Monsieur le Ganiec, il est 17 h 15, à partir de maintenant vous êtes en garde à vue. Gendarmes, emmenez-le, je le verrai plus tard. »

Les deux gendarmes m'ont emmené à l'étage et m'ont poussé dans une cellule vitrée. C'est étonnant, je pensais que toutes les geôles étaient au sous-sol, dans des caves humides et insonorisées. Le grand m'a dit que je pourrais téléphoner, mais plus tard. J'étais fatigué, levé depuis trois heures du matin, mais le fait d'avoir avoué ma balade dans la neige m'avait soulagé. Je me suis assoupi sur un inconfortable banc en bois jusqu'à ce que l'ouverture de la porte me réveille. Il était 19 heures. J'ai pu appeler Kristin. Elle était très inquiète. J'ai raccroché, sonné, quand elle m'a demandé si j'avais quelque chose à voir avec cette histoire.

« Monsieur le Ganiec, avez-vous remarqué quelque chose lors de votre promenade, dans le chemin des écureuils notamment ?
— Le chemin des écureuils ?
— Le chemin qui longe la voie ferrée. Vous ne l'avez pas emprunté ?
— Si, je ne connaissais pas son nom.
— Un conseil, ne jouez pas avec moi le Ganiec ! »
J'ai raconté dans le détail ma rencontre avec les enfants, la frayeur involontaire que je leur ai causée, puis leur disparition à l'intérieur de la propriété.
— Vous les avez vu entrer dans la propriété ?
— Oui, ils ont ouvert le portail et ont disparu de ma vue.
— Monsieur le Ganiec, cette maison est inhabitée depuis trente ans et le portail est rouillé, les enfants ne pouvaient pas l'ouvrir seuls. Avez-vous une attirance pour les enfants ?
— Comment ça ? Ça va pas ! Je vous dis la vérité ! Les enfants ont ouvert le portail. Foutez-moi la paix !
— Restez calme, Monsieur le Ganiec. Erwan – je peux vous appeler Erwan –, voulez-vous soulager votre conscience ?
— Madame, non, vous ne pouvez pas m'appeler Erwan et non, je n'ai pas à soulager quoi que ce soit. Je suis innocent, bordel de merde !

De retour dans le silence de ma cellule, je retrouve avec frayeur ce vrombissement d'avion dans ma tête. Ces acouphènes puissance dix ont traumatisé de longues années d'une adolescence ponctuée par de nombreux séjours en service psychiatrique. Dans les premiers temps, j'ouvrais la fenêtre de ma chambre et je cherchais des yeux un avion dans le ciel. Il n'y en avait pas, jamais. Je finissais par me taper la tête contre les murs pour que ça s'arrête. Puis, un matin, plus rien. Le silence. Les jours, les semaines, les mois ont passé et rien. Tout était redevenu tranquille dans ma tête. J'ai pu reprendre une vie normale, étudier, renouer des relations sociales, rencontrer des filles. Il n'y a que Kristin qui est au courant de cet épisode de ma vie.

La porte s'ouvre sur un type portant un plateau. Il m'apporte à manger et m'annonce avec un sourire sadique que je ne sortirai pas ce soir. Je n'ai rien pu avaler. J'ai sombré dans un sommeil cauchemardesque. Un homme en smoking me découpait le col de chemise avec de grands ciseaux en riant. Un prêtre criait sans que je n'arrive à comprendre le moindre mot. Il tenait un crucifix dans sa main droite et un enfant mort dans sa main gauche. Un coup de pied dans la porte métallique de ma cellule a mis fin à cette horreur. J'ai appris par la suite que les gendarmes ne laissaient pas dormir les « gardés à vue ». Un homme fatigué avoue plus vite, même s'il est innocent. Cette technique allait être très efficace dans cette affaire sordide.

La pendule du bureau indiquait trois heures. Ce n'était plus la même dame qui m'interrogeait. Elle devait être fatiguée après 36 heures d'un interrogatoire quasiment ininterrompu. Celle-ci était plus jeune, assez jolie et beaucoup plus sympathique. Nous avons parlé une bonne heure de la Bretagne, du fameux sentier de randonnée GR34, d'athlétisme et même de commerce. En effet, ses parents étaient eux aussi épiciers dans un village pas très éloigné du mien. Son visage s'est durci dès qu'elle a repris l'interrogatoire, mais son regard est resté bienveillant.
— Monsieur le Ganiec, on va gagner du temps. Nous savons que c'est vous qui avez fait du mal aux enfants. Nous avons des preuves irréfutables ; les traces de vos chaussures dans la neige, vos empreintes sur le portail, les bonbons – identifiés par votre femme – retrouvés à côté du corps des enfants. Vous avez de lourds antécédents psychiatriques. Je sais que vous n'avez pas voulu ça Erwan, vous êtes un homme gentil, je le vois dans vos yeux. Vous n'êtes pas responsable. Nous allons vous aider Erwan, je vous le promets.
Je ne me sentais plus capable de me révolter. J'étais très las, presque inconscient, incapable de lucidité dans cet instant pourtant capital. Et puis, je me sentais en sécurité avec elle. J'avais besoin de compassion, de tendresse, d'amour. J'étais bercé par sa voix calme, douce, maternelle. J'étais un enfant sans défense, maman protégeait son enfant.

J'ai signé ma déposition en sanglotant, sans comprendre.

J'ai repris mes esprits après le procès. Pendant toute cette période, un traitement de cheval m'a été administré pour traiter ma névrose. Ce procès d'assises restera pour moi un vague souvenir aveuglant et bruyant. J'étais content que ça se finisse pour rentrer chez moi. Mais en fait, je suis resté en prison. Mon avocat m'a expliqué que les jurés m'avaient jugé coupable sans circonstance atténuante. Personne n'avait témoigné en ma faveur et la peine était très lourde. J'ai compris plus tard ce qu'il a voulu me faire comprendre sans oser me le dire.

Malheureusement pour moi, la constitution a été réformée pour lutter plus efficacement contre le terrorisme. Il y a deux ans, un an après mon arrestation, le Gouvernement a rétabli la peine de mort par décapitation avec effet rétroactif. Mon avocat a demandé la grâce présidentielle à notre nouvelle Présidente. Je pensais que c'était une femme ferme, mais fondamentalement honnête et qu'elle ne manquerait pas de relever que la procédure avait été menée uniquement à charge. De plus, tout le monde savait que mon état mental lors de l'enquête et du procès était altéré par des substances chimiques.

Lundi six heures : un homme élégant me découpe le col de chemise avec de grands ciseaux en prenant moult précautions — pour ne pas me blesser, me dit-il. Un prêtre obèse et essoufflé récite une prière en latin. Il me demande si je veux me confesser avant le jugement de Dieu. Je crache sur son crucifix qu'il tient trop près de mon visage. Je reconnais mon jeune avocat qui essaie de se soustraire à mon regard. Il y a une femme aussi. Dommage, elle n'est pas jolie. Elle ressemble un peu au curé. C'est peut-être sa sœur.

Je suis surpris de voir voler une colombe sous le plafond de ma cellule. En fait, non, c'est un corbeau. Mais non, c'est un perroquet, il chante la Marseillaise.

J'ai peur.
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Romane Claren · il y a
Je découvre un peu tard mais je n'en demeure pas moins enchantée par ce récit vif et vivifiant !
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Demens · il y a
Merci Romane, ça me fait plaisir.
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Marie Quinio · il y a
Le tableau polaire, un beau soleil, un signe que quelque chose va mal finir, oui ! (je plaisante, on a de très belles journées... d'hiver en Bretagne ;)) (Ploufiniac, hihi!)
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Demens · il y a
Oui, il fait toujours beau en Bretagne, mais faut pas le dire... Merci Marie !
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Hans Helskald · il y a
Une descente aux enfers bien manœuvrée, j'ai vraiment apprécié.
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Demens · il y a
Merci Hans !
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Randolph B. · il y a
Cette nouvelle, je ne l'ai pas oubliée ! Une écriture sans complexes, comme son auteur j'imagine...Je relike bien volontiers.
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Demens · il y a
Merci beaucoup, au plaisir,
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M. Iraje · il y a
Une écriture alerte qui m'a fait penser à Philippe Djian. L'emploi de la 1° personne peut-être un peu aussi.
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Demens · il y a
J'ai beaucoup lu Djian, Merci beaucoup pour ta lecture Iraje.
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Mome de Meuse · il y a
Je reviens pour recréer les liens perdus et pour le plaisir de vous lire ... du grand noir.
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Demens · il y a
Merci Môme,
Au plaisir

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Marc d'Armont · il y a
Je relis avec plaisir et je like à nouveau.
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Demens · il y a
Merci Marc !
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Jeanne en B · il y a
salut à toi, mon précédent commentaire supprimé... tans pis :-) bon vent !
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Demens · il y a
Salut Jeanne,
Eh oui...
Au plaisir,

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