Couleurs

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"-Euuuh, tu as de grands yeux ? - Oui c'est ça ! Des yeux immenses, grands ouverts, parce qu'ils sont toujours émerveillés de ce qu'ils voient ! [...] Je suis venu au monde avec des yeux qui voient  [+]

Image de Hiver 2014
— Dis, à ton avis, de quelle couleur est la Lune ?
Leurs silhouettes se découpaient dans la nuit, assises un petit banc de pierre, se délectant de la fraîcheur de la nuit et d'une tasse de thé à la cannelle.
— Julien dit qu'elle est jaune. Nina, elle, dit qu'elle est bleue, parfois blanche. Et Samuel...
La plus grande des deux silhouettes, une grande rouquine, inclina la tête et sourit en voyant le regard rêveur de son amie.
Alice était une jeune fille d'à peine quinze ans, très tranquille et posée, un peu rêveuse aussi. Elle avait de longs et magnifiques cheveux blonds et bouclés qui lui donnaient l'air d'un ange, et ses yeux... quels yeux ! En plus de leur incroyable couleur ils semblaient toujours voir au-delà des choses, c'était comme si Alice voyait le monde tel qu'il était vraiment, paré de couleurs comme personne ne pouvait en imaginer.
Alice frissonna et but une longue gorgée de thé brûlant. Elle huma le parfum qui s'en échappait en douces volutes, un sourire rêveur flottant sur son visage. L'odeur de la cannelle.
— Sais-tu pourquoi j'aime tant cette odeur ? C'est parce qu'elle me fait penser à toi, et aux soirées comme celle-ci éclairées par la douce présence de la lune et des étoiles. Je sais qu'elles sont là, même s'il se mettait à pleuvoir ou qu'un voile de brume se levait subitement. Je le sais parce que je les sens. Elle sont là, veillant sur nous. Je sens leur chaleur malgré l'espace qui nous sépare. Comme toi elles ne disent rien, mais le simple fait de savoir qu'elles existent me rassure.
Dans mon monde, chacun est une odeur. Et toi tu serais la cannelle. Une étoile parfumée à la cannelle. Julien, lui, serait une pizza au chorizo, très piquante et qui réchauffe l'estomac. Nina elle serait la menthe poivrée, fraîche, douce et sucrée à la fois. Et Samuel...
Alice leva les yeux vers la voûte céleste et soupira.
— Je me demande où est la Lune ce soir, est-elle noire ou pleine ?
Son amie leva à son tour les yeux, mais ne put rien distinguer : le ciel était couvert, d'un noir d'encre aussi intense que le néant. Le néant, un gouffre profond, dans lequel, elle supposait, vivait Alice chaque jour de son existence. Celle-ci avait perdu ses parents très jeune, et depuis elle vivait chez des amis de sa mère, Marge et Olivier.
— Olivier serait le tabac, et tante Marge un mélange de thym et d’œuf. Ça n'a rien de péjoratif, si tu savais l'odeur que m'évoque la vieille Lucienne..., ajouta-t-elle en devinant la grimace de son amie dans l'obscurité de la nuit.
Celle-ci ne dit rien, comme à l'accoutumée, et se contenta de sourire. Cela lui évoquait une chanson. Elle ne se rappelait plus bien des paroles, mais ne pouvait oublier l'air à la fois enjoué et triste de cette chanson. Elle voulût la fredonner, mais la chanson refusa de s'offrir à la fraîcheur de la nuit, refusa de franchir la barrière de ses lèvres, préférant rester à jamais secrète bien au chaud dans son cœur. Elle sourit à nouveau, d'un sourire sans couleurs, un doux sourire amer.
Avec Alice elle pouvait être qui elle voulait, se laisser aller à ses émotions sans craindre d'être moquée ou prise en pité. Elles se comprenaient. D'une certaine manière elles se ressemblaient.
Elle n'en pouvait plus de ces jeunes qui discutaient de choses futiles, stupides et sans réel intérêt. De ces filles qui ne savaient que crier des vulgarités et rire comme des oies. De ces garçons qui sans cesse chantaient à tue-tête des chansons paillardes, se plaignaient sans cesse et grognaient comme des ours. De cette insouciance que tous avaient et qu'elle ne pourrait jamais avoir.
Elle éprouvait une antipathie particulière pour ces êtres qui disaient tout ce qui leur passait par la tête, sans s'inquiéter des conséquences. Pour ceux qui prononçaient sans penser véritablement ces mots, ces mots précieux, ces mots-trésors qui devraient être gardés au chaud, cajolés, bercés, choyés, jusqu'à ce qu'enfin on les libère, pour les offrir à celui ou celle, à ceux ou celles, qui le méritent.
À ce jour, elle n'avait encore offert ces mots à personne, et doutait de le faire un jour.
— Je voudrais que la Lune soit bleue, dit soudain Alice, interrompant le fil de ses pensées. J'aime la façon dont sonne ce mot, bleu.
Elle parut savourer le terme, et toutes ses nuances.
— Si je pouvais être une couleur je serais bleu. Le bleu est doux quand on le prononce, il coule et roule comme les vagues de la mer. Je suis déjà allée à la mer. Une fois. C'est une sensation... grisante. Certains disent que la mer est bleue, d'autre qu'elle est grise, d'autres encore qu'elle est verte. Moi je pense qu'elle change selon son humeur.
Son amie se contenta de secouer ses cheveux de cuivre, comme pour se rappeler la sensation du vent marin. Petite, elle avait principalement souffert de la couleur de sa chevelure. Mais c'était avant de rencontrer Alice.
Tout en chantant dans sa tête l'air mélancolique qui ne la quittait plus, elle contempla le visage serein de la jolie blonde. Elle imagina toutes ces choses qu'elle voudrait mais ne pourrait jamais lui dire :
« Si je suis pour toi une étoile, tu es pour moi la Lune. Rien qu'à te regarder je me sens apaisée. Rien qu'à t'écouter je me sens rassurée. Tu as éclairé ma vie de ta douce lumière, cette lumière intérieure dont tu n'as même pas conscience. Comme la Lune tu brilles d'une tiède lumière, comme la Lune tu sembles sortir d'un rêve. Si tu étais une couleur tu serais le blanc. Un blanc comme tu n'en verras jamais. Sais-tu que le blanc est l'union de toutes les couleurs, ces couleurs dont tu chantes les louanges avec tant de ferveur et tant d'amour dans la voix. Ta voix. Si douce, si riche, si colorée. C'est elle qui m'a sauvée, quand je croyais que le monde n'était qu'un gouffre gris et silencieux. J'avais l'impression d'être tombée dans un vortex où j'avais beau crier, chaque son était étouffé, opprimé, éteint, réduit au silence. Puis tu es arrivée. Lumière de mes jours. Lumière de ma vie. Merci. »
Ainsi seraient les mots qu'elle aurait voulu lui offrir. Mais elle resta silencieuse, et saisit les mains d'Alice. Elle les serra si fort que la jeune fille sursauta.
— Oui, merci à toi aussi.
Une larme roula sur la joue de son amie, allant se perdre dans sa chevelure devenue cascade d'argent par cette nuit sans lumières. Perle de nacre offerte à la nuit, reine des songes, mère des rêveurs et mer d'espoirs.
Elles restèrent ainsi longtemps, jusqu'à ce que commence à se faire entendre le murmure de la vie. L'éveil de la campagne et de ses habitants, le chant clair des oiseaux, le passage d'une famille de lapins, le léger bourdonnement des insectes. Enfin apparut le soleil, véritable source d'énergie, de vie. Promesse d'un lendemain.
La chevelure de la rouquine parut s'embraser, et la bourrasque de vent venue les ébouriffer leur donna un aspect de flammes dorées dansant dans l'âtre. Alice ferma les yeux et sembla apprécier la chaleur de l'astre du jour sur son visage. Elle souriait, radieuse.
— L'autre jour j'ai entendu ta mère t'appeler « mon petit soleil ». Elle dit que tes cheveux sont un don, qu'à ta naissance une fée aura déposé un rayon de soleil sur ton berceau et que depuis tu brilles de mille feux, rayonnante et chaleureuse comme le soleil.  Je ne sais pas si les fées existent, mais c'est une jolie histoire. Crois-tu qu'elles m'aient offert un rayon de Lune ?
Son amie contempla les yeux si remarquables d'Alice, son regard inévitablement rêveur, et vit s'afficher ce doux sourire, celui qui pare son visage de couleurs radieuses chaque fois qu'elle pense à lui. Comme en écho à ses pensées, Alice murmura :
— Samuel serait une odeur à la fois douce et acidulée, à la fois épicée et sucrée, à la fois réconfortante et enivrante. Comme le chocolat. Une odeur qui te rendrait capable de soulever des montagnes. Une odeur qui te rendrait dépendant. Et s'il était une couleur il serait le noir, noble, majestueux, profond comme sa voix grave, doux et rassurant comme le manteau de la nuit.
Son amie lui lâcha la main pour caresser sa joue. Un baiser sonore sur celle-ci fut la meilleure réponse qu'elle trouva pour lui faire comprendre à quelle point elle était heureuse pour elle.
Alice le lui rendit, malicieuse.
— J'apprécie particulièrement la nuit et les faibles rayon de Lune, mais le soleil est si vivifiant ! Je sens l'énergie se répandre dans mes veines, comme un petit feu intérieur.
Viens, nous allons profiter de cette chance qui nous est offerte. Allons attraper des grenouilles, manger des mûres sauvages, danser pieds nus sur la paille fraîche, nager avec les poissons, tresser des couronnes de fleurs, et nous laisser porter par la chaude lumière du soleil, encore et encore, puis celle de la Lune, puis celle du soleil, à nouveau. Nous avons toute la journée devant nous. Nous avons toute la vie devant nous.
Un rayon de soleil tomba sur son visage d'ange, l'auréolant d'une chaude lumière dorée, mettant en valeur son pâle regard aveugle, qui jamais ne verra cette étincelle dans les yeux de son amie, ni même les couleurs du bonheur qui habitaient son regard.
Celle-ci se leva, sans un mot. Car les mots ne pouvaient exprimer toute la reconnaissance et l'affection qu'elle lui portait. Car les mots, ces mots-trésors, elle les gardait enfouis, attendant patiemment, peut-être vainement, le jour où ils sortiraient enfin. Attendant de trouver sa voie. Attendant de trouver sa voix.
Elles s'éloignèrent, main dans la main, comme une promesse, leurs silhouettes se découpant dans la douce lumière du jour naissant.
La plus grande des deux silhouettes sourit en voyant la lumière décomposée par les milliers de gouttes de rosée les environnant et projetée en une kyrielle de couleurs vives sur le petit banc de pierre, immobile, tel un gardien impassible, sentinelle éternelle gardant les secrets de la nuit. Comme le témoin silencieux de cette étrange et forte amitié entre une muette poétique, dont les yeux luisaient d'une chanson silencieuse, et une aveugle qui rêvait de couleurs.

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