Côté Sombre.

il y a
15 min
39
lectures
3

Nouvelles, poésies, chansons : textes et musiques... tels sont mes loisirs :) VOUS POUVEZ RETROUVER MES CHANSONS ICI : YouTube : https://youtube.com/user/Conan25036890 J'en ai posté ici aussi  [+]

1 - Etrange ami.

Lorsque mon meilleur - et mon seul - ami pénétra dans la chambre, j’étais installé à ma table de travail. J’achevais ma troisième année de médecine et mes examens ne se trouvaient plus qu’à quatre petits jours de là. C’était ma dernière semaine de révisions et je faisais le forcing : trois jours et deux nuits que je n’avais pas fermé l’oeil, ingurgitant des centaines et des centaines de pages de cours, de livres, ainsi que des excitants. J’en étais à mon deuxième tube de fortifiants et à ma quinzième tasse de café. Je me sentais plus énervé que réellement éveillé, mais je me donnais encore jusqu’à ce soir pour terminer. Ensuite, je dormirais de façon ininterrompue durant trois jours entiers afin de me trouver en pleine forme à la date fatidique.
C’est seulement quand il entra que je pris conscience de l’odeur qui régnait dans la pièce. C’était infect, et j’en eus un peu honte. Cela sentait le renfermé, le rance et la transpiration. On eut cru la tanière d’un fauve! A mes pieds, le sol était jonché de détritus en tout genre. Gisaient, épars, des emballages de pizzas, des boîtes de conserves éventrées, des canettes ce coca et de bière vides... Un vrai capharnaüm!
Nous nous connaissions depuis une dizaine d’années et avions pratiquement grandi main dans la main, aussi, le reconnus-je immédiatement : il était de taille moyenne mais très trapu. Je l’identifiai à sa démarche voûtée. Il était assez discret et je crois que c’est pour cette raison qu’il se tenait ainsi ; pour masquer sa corpulence. Quoi qu’il en soit, si je n’avais été aussi proche de lui, je suis presque certain que je l’eus pris pour un voleur tant son apparence était étrange. Il portait un chapeau et des lunettes noires, ce qui, eut égard à la saison chaude que nous connaissions, pouvait sembler tout à fait normal. Si ce n’était cet imperméable dont le col relevé jusqu’aux oreilles lui mangeait la moitié du visage. Je ne voyais rien de ses traits. Pour quelqu’un qui voulait passer inaperçu, pensais-je alors, cela n’était vraiment pas la meilleure solution. Et pourtant...
« Que t’arrive-t-il? » le questionnais-je, amusé. Sa réponse ne laissa pas de m’intriguer, au point de m’en faire oublier toute idée d’examen.
« Ecoute, répondit-il, je sais que ton temps est précieux, mais j’ai quelque chose d’important à te confier ; quelque chose d’incroyable. Je n’ai que toi vers qui me tourner. Je suis certain que toi tu me croiras, que tu ne me prendras pas pour un fou ; ne fut-ce qu’au nom de notre vieille amitié. Je n’en ai plus pour très longtemps et il faut absolument que je raconte cela à quelqu’un avant de disparaître. Mais tu es en pleine révision, si tu préfères, je peux m’en aller et te laisser travailler. Je comprendrais tu sais... »
Contrairement à son habitude, il s’était exprimé d’un débit extrêmement rapide, laissant ainsi à penser que le temps lui était en effet compté.
Comme je l’ai déjà mentionné, cela faisait près de dix ans que nous nous connaissions et nous nous étions toujours entraidés, veillant l’un sur l’autre, nous conseillant même parfois, forts de notre jeune sagesse. L’idée que je puisse le laisser tomber ne m’aurait jamais effleurée. Surtout si, comme il le disait, il n’en avait plus pour très longtemps. Il était mon seul ami, la seule personne avec laquelle je me sentais parfaitement bien. La seule à qui je ne m’étais jamais confié avec autant de sincérité. Je n’entendais pas le regarder mourir sans tenter tout ce qui était en mon pouvoir. Pas question de rester les bras croisés.
« Tu plaisantes j’espère ! Que viens-tu me parler de révisions quand il s’agit de ta vie ! Laisse donc là ce fatras de papier et dis-moi un peu ce qui te met dans un tel état.
- Je te remercie, je savais que je pouvais compter sur toi. »
Sur l’instant, je n’étais pas réellement inquiet de le voir dans un tel état d’abattement. Je ne le connaissais que trop. Il posait toujours sur la vie un regard des plus noir et dressait de la plus anodine des situations un tableau d’apocalypse. Mais, ce qu’il me conta alors m’effraya au plus haut point et même si par la suite je devais boucler mes études avec succès, ma foi en la réalité de ce monde en fut quelque peu ébranlée. C’est pourquoi je décide aujourd’hui de coucher sur ces pages l’histoire effrayante de mon ami, pour qu’elle ne tombe pas dans l’oubli. Lui ne savait pas, mais vous, vous et moi saurons et, de quelque façon que nous nous comportions par la suite, que cela soit toujours en connaissance de cause. Que cette histoire reste présente en nous comme une barrière, un phare dans nos mémoires.
Je lui proposai de se dévêtir, mais il refusa, répliquant qu’il le ferait en temps utile. Il resta donc avec son chapeau, ses lunettes et son imper anachronique malgré la chaleur qui régnait en cette fin de mois de mai. Je pensai alors qu’il avait dû contracter une maladie qui le rongeait lentement, implacablement. Et j’eus préféré qu’il en allât ainsi. Mais je me trompais. Oh oui ! Combien lourdement je me trompais !
Voici ce qu’il me rapporta.

2 - Le temps perdu...

« Je ne sais si tu te souviens, mais je t’avais parlé d’un fantasme plutôt grotesque qui m’était venu un jour où je me trouvais dans un train trop lent à mon goût : J’aurais souhaité, dans un cas comme celui-ci, ou face à un problème grave, pouvoir m’endormir pour ne me réveiller qu’une fois le mauvais moment passé. En fait, ça n’était pas vraiment dormir car de cette manière tu as encore conscience du temps qui passe. Non, ce que j’aurais voulu, c’est quelque chose de plus radical, plus rapide encore une fois. Une espèce de clin d’oeil, de battement de paupières ; tu fermes, tu ouvres et hop! En une fraction de seconde tout est réglé. Mais j’en viens à ce qui m’amène ici. »
« Comme tu sais, j’ai toujours été plus ou moins stressé. J’ai toujours fait une montagne d’un petit rien - quand j’avais la chance qu’il n’y ait rien - . Toujours est-il que notre adolescence a été bercée au rythme de mes problèmes et angoisses. J’étais constamment pressé, sous pression... »
Mon ami reprit sa respiration, se racla la gorge, hésita, puis prenant conscience que de toutes les façons il était déjà bien trop tard pour faire marche arrière il poursuivit.
« Tout a commencé doucement, lentement, à petites doses sans que je ne me rende réellement compte de quoi que ce soit. »
« La première fois que cela s’est produit, j’étais chez moi, dans la salle de bain. Je venais de terminer mon footing quotidien et prenais une douche pour me détendre. Je me séchai, enroulai une serviette autour de ma taille et passai dans ma chambre afin de me vêtir. Mais, en franchissant le seuil de la porte je me heurtai le petit orteil dans le chambranle. Comme cela a déjà dû t’arriver, tu le sais, la douleur est insupportable. Je me mis à pester contre la porte et le monde entier, serrant le membre meurtri dans mes mains. Puis, soudain, le trou noir. Enfin, quand je dis trou noir, cela n’est pas exactement cela ; plutôt une impression de néant, de vide pendant une fraction de seconde. Une sorte d’évanouissement mais très fugace puisque lorsque ce trouble se dissipa et que je retrouvai mes esprits, j’étais toujours debout sur un pied et n’avais pas eu le temps de m’écrouler. Et, fait étrange, je ne ressentais plus de douleur. Elle avait disparu. En temps normal, ce genre de douleur perdure pendant au moins dix minutes ; là, j’étais soulagé et sa disparition coïncidait avec ce vide, cette perte de conscience, appelle cela comme tu le voudras. Sur le moment je supposai que c’était le coup que je m’étais donné qui m’avait fait réagir ainsi. Il y avait un peu de cela mais pas selon le schéma classique que j’imaginai alors : un traumatisme provoquant une perte de conscience. Mais je m’éloigne encore. »
« Je finissais donc de me préparer et devais m’apercevoir, en consultant ma montre, que celle-ci avançait de vingt minutes. Si je mets ce détail en relief c’est qu’il n’en est justement pas un et qu’il aura son importance comme tu en jugeras bientôt. »
« Le second événement se produisit deux jours plus tard. Cette fois encore, j’étais chez moi, dans mon lit. Il était environ vingt-trois heures et je dévorais un livre d’épouvante. J’étais totalement absorbé par ma lecture, happé dans le tourbillon de l’action. Le héros était en mauvaise posture, tout près qu’il était de se voir occire par un ennemi impitoyable. Mon pouls s’accélérait. J’étais presque aussi terrifié que le personnage lui-même. Ma lecture se faisait plus rapide, pressé que j’étais d’approcher du dénouement - heureux, je l’espérais. Je passais un mauvais moment en somme. Soudain, de nouveau le trou noir . Je repris pieds dans la réalité ce que je pensais être des dizaines de minutes plus tard pour m’apercevoir que plusieurs pages du livre avaient tourné, comme cela arrive lorsque l’on pose un livre à plat sous le vent. En y regardant de plus près, je m’aperçus que le passage sur lequel s’était ouvert le livre annoncé que le héros était sorti indemne de sa mauvaise passe. Sur l’instant, je pensai m’être assoupi, quoique en regard de la situation, cela puisse paraître surprenant. Mais au bénéfice du doute... »
« Je jetai un regard à ma montre : 23h43 déjà et je décidai donc de remettre à plus tard la suite de ma lecture. En éteignant, mes yeux tombèrent sur le radio réveil : 23h25. Je me relevai et téléphonai à l’horloge parlante pour tirer cela au clair et devais constater une fois de plus que ma montre avait pris de l’avance - et j’insiste tout particulièrement sur ces termes. En fin de compte, mon assoupissement n’avait pas dû excéder la minute. Pour l’heure, je me contentai de me dire qu’il faudrait décidément que je fasse réviser ma montre et ne devais plus repenser à cet incident, jusqu’au jour où la somme de tout ce qui se produisit par la suite fut suffisamment conséquente pour m’amener à conclure que quelque chose d’étrange était en train de m’arriver. »
« Je ne vais pas te raconter par le menu détail chacun des incidents survenus, il y en a beaucoup trop et cela prendrait des heures. Il me suffira de te dire, pour être complet, qu’à chaque fois cela se déroulait suivant le même schéma : une douleur, un mauvais moment alors survenait cette perte de conscience fugitive et le problème disparaissait. Et chaque fois que cela se produisait, ma montre se mettait à avancer de façon significative. Au début, j’en vins à penser qu’elle était détraquée. Et j’eus préféré qu’il en allât ainsi, mais je pense que tu commences à voir ou je veux te mener et peut-être penses-tu que ton vieil ami est devenu fou. Pourtant, laisse moi te conter ce qui m’est arrivé il y a deux mois. »

3 -... ne se rattrape jamais.

« Au cours des semaines qui suivirent, le rythme de mes « absences »devenait plus rapides, leur fréquence augmentait. Je dirais presque qu’elles devenaient plus sensibles aux événements. Elles survenaient maintenant pour un oui ou pour un non. Aussi, commençais-je à entrevoir la vérité de tout ce qui était en train de m’arriver. Mais je ne parvenais toujours pas à y croire tant cela me paraissait invraisemblable. De plus, je n’avais aucun moyen de vérifier la chronologie des événements : les mauvais moments prenaient fin sans qu’il ait été complètement impossible qu’ils le fissent de telle sorte. Aussi, persistait-il toujours un doute en moi. De plus en plus petit, mais un reste de rationalité rebelle tout de même. Mais là... »
Mon ami s’arrêta quelques secondes, humecta ses lèvres sèches d’avoir parlées si longtemps, puis reprit.
« Je roulais tranquillement sur l’autoroute, m’aiguisant les oreilles et la voix à un petit groupe de rock français prometteur. Je changeais la face de la cassette lorsque soudain, je me mis à zigzaguer dangereusement : mon pneu avant droit venait d’éclater. Je branchai immédiatement mes feux de détresse, ralentis et me rapprochai de la bande d’arrêt d’urgence tant bien que mal et m’y immobilisai. Je descendis de la voiture, et fis le tour pour constater les dégâts : un clou d’une dizaine de centimètres était partiellement enfoncé dans le pneu. Probablement provenait-il du chantier que j’avais dépassé quelques instants plus tôt. »
« Je pestai contre le sort. J’ai horreur, tu le sais, des petits riens qui empêchent la vie de s’écouler normalement en nous faisant perdre du temps inutilement. Je m’apprêtais à sortir la roue de secours quand, soudain, nouveau trou noir. Lorsque je revins à moi, je me trouvais assis au volant de ma voiture. »
« 14h12. J’étais sorti de la voiture à 14h10. A ma montre, 14h30. Oui, depuis que ce phénomène a commencé, je ne peux m’empêcher de regarder l’heure à tout instant. Comment était-il possible que je me retrouve ainsi installé au volant de mon véhicule ? De deux choses l’une : ou bien je m’étais évanoui à l’extérieur et aurais donc dû me réveiller sur le goudron, ou bien quelqu’un m’avait secouru et aurait donc dû se trouver à mes côtés. Dans un cas comme dans l’autre, quelque chose clochait. »
« Je descendis de la voiture, en fis le tour, et restai là, les bras ballants, hébété : la roue avait été changée. Cette fois, plus de doute. La voilà ma preuve irréfutable. Je tenais mon explication si longtemps entrevue et trop longtemps repoussée. Ma montre qui avançait, les douleurs qui s’estompaient, les mauvais moments qui disparaissaient. Tout devenait clair. Vingt minutes m’avaient échappé comme l’attestait ma montre, alors que pour le commun des mortels, de simples poignées de secondes de vie ne s’étaient envolées. Mon fantasme s’était réalisé. Je n’avais qu’à battre des cils pour que le moindre petit ennui ne s’évaporât. »
« Sur l’instant, je trouvai cela extraordinaire. Je bénis Dieu pour le don qui m’était ainsi offert. Mais quand le soir arriva, que le temps de la réflexion me fut permis, je ne savais plus si je devais louer le ciel ou maudire l’enfer : en me livrant à un petit calcul grossier, en ajoutant toutes ces minutes de décalage que ma montre, seule témoin de ce mystère, m’avait révélé, je m’aperçus qu’en deux jours de temps terrestre, s’étaient écoulé pour moi près de trois jours. Un tiers de ma vie s’était ainsi évaporé. Cela signifiait désormais que mon espérance de vie allait diminuer de plus de trente pour cent. Dans le meilleur des cas ! Car en effet, en quelques jours, la sensibilité de ce phénomène ne s’était-elle pas déjà accrue ! Je perdais de ma vie le temps nécessaire à la résolution de la moindre peccadille venant assombrir mon horizon. Et en réalité maintenant, le faisant à peine pâlir. »
« Depuis que cette réalité s’est imposée à moi, je m’en suis accommodé tant bien que mal. Mais depuis trois jours, je n’ose plus fermer les yeux. En effet, ce don m’est devenu fardeau. S’il m’a été donné jusqu’à ma mort, le temps nécessaire à sa disparition n’est autre que celui de ma propre vie. Aussi, si je fermais les yeux, il est fort probable que cela ne serait que pour les rouvrir sur l’au-delà. »

4 - Pour le meilleur et pour le pire.

Lorsqu’il eut achevé son propos, je ne savais plus que dire, que faire ni que penser. Quelque temps auparavant, je m’étais proposé de l’écouter disant qu’ensemble nous trouverions bien une solution à ses soucis, mais là...
« C’est insensé... commençai-je. C’est impossible... mais comment... que... je ne sais que dire. Ton histoire est inimaginable.
- Et pourtant, poursuivit-il.
- Face à un tel phénomène inexplicable, que pouvons-nous faire ?
- Malheureusement rien je le crains. »
Alors, lentement, il ôta son imperméable, son chapeau et enfin, ses lunettes. Je fus stupéfait et pour tout dire, quelque peu horrifié de ce que je découvrais : ses yeux étaient gonflés, rougis ; ses traits étaient creusés, tordus par la fatigue et la souffrance morale qu’il endurait. Cela faisait un mois et demi que nous ne nous étions pas vus, et il paraissait plus vieux de quelques années. J’étais bien obligé désormais de croire l’incroyable.
« Que comptes-tu faire maintenant ? Que puis-je faire pour t’aider, bon sang !
- Cela fait près de trois jours que je m’applique à ne fermer qu’un oeil à la fois afin d’en conserver toujours un ouvert sur la réalité. Trois jours que je ne dors pas, je n’en peux plus. J’ai compris qu’il n’y avait rien à faire. Tout au long de ma vie, je n’ai fait que fuir les instants qui me semblaient trop pesants, me plaindre sans arrêt du temps qui ne passait pas assez vite à mon goût, à rêver d’un moyen qui me ferait gagner du temps facilement. Trop facilement ! Jamais je n’ai voulu profiter de l’instant présent. Je ne voulais que le meilleurs et éviter le pire. J’ai trahi la vie en oubliant que les mauvais moments en faisaient aussi partie et que les affronter pouvait apprendre à surmonter les suivants. »
« Oui ! J’ai trahi la vie. Je lui ai été infidèle en oubliant tout cela. Alors, maîtresse déçue, elle va maintenant me quitter. J’ai joué avec le temps et j’ai perdu. J’ai voulu le distancer, il m’a rattrapé. Je vais payer le prix qu’il en coûte : je n’ai pas su apprécier la vie à sa juste valeur, on me la reprend. »
« Ce que je vais faire ? Je suis épuisé, alors je vais m’allonger, là, sur ton canapé et je vais fermer les yeux lentement, très lentement. Et je vais savourer cet instant de paix, de repos, sans penser pour une fois à ce qui va se produire après. »
Mon esprit, mon âme, mon être tout entier refusait ce qu’il entendait. Je ne voulais pas de cette fin tragique. Je ne voulais pas perdre un ami si cher.
« Non attends, m’écriai-je. Attends encore un peu. Il y a sûrement une échappatoire, une solution possible. Nous n’avons rien tenté. Pourquoi ne pas consulter un spécialiste ?
- Un spécialiste ! Grand Dieu ! Mais un spécialiste de quoi ? Tu es toi-même médecin en quelque sorte, alors que préconises-tu ? Que peux tu y faire ? Tu vois bien qu’il n’y a rien de rationnel ici, rien de concret. Rien à faire. Crois-moi. D’ailleurs tu le sais bien.
- Tu pourrais voir un généticien spécialiste dans le vieillissement. Peut-être tout cela n’est-il qu’un problème de vieillissement accéléré. Cette maladie existe.
- Et la roue alors, qu’en fais-tu ?
- Peut-être cette maladie a-t-elle affecté ton psychisme. Ton esprit c’est réfugié dans le somnambulisme et a créé toute cette histoire abracadabrante pour te faire accepter la maladie. Peut-être...
- Arrête ! me coupa-t-il. Toi aussi tu vas me manquer crois-moi. Tu es la seule personne que j’apprécie ici-bas. Ta déférence me touche mais il faut accepter l’inacceptable. De plus, si comme tu le dis il ne s’agit que d’une maladie, je ne risque rien à aller m’étendre et à me reposer enfin un peu. »
Il avait raison, aussi, n’ayant aucune autre issue à lui proposer je le laissai faire. Il alla s’allonger et j’allai prendre place sur une chaise à ses côtés. Il me regarda d’un air triste.
« Adieu mon ami. Si de tels phénomènes existent sur cette terre, pourquoi douter de l’existence d’un Dieu quel qu’il soit. D’un Dieu et d’un au-delà. Alors à bientôt. »
Sur ces mots, lentement, très lentement, en un mouvement d’apaisement et de plaisir visible, il ferma les yeux. C’est à l’instant précis où ces paupières furent closes que sa peau commença de s’altérer, de se flétrir. Ses joues commencèrent de se creuser, ses cheveux de blanchir.
J’étais horrifié tant par ce que je voyais que pour ce que je ne comprenais pas. Il avait raison, si l’on peut parler ici de raison alors que la mienne montrait quelques signes de défaillance à le voir ainsi se rabougrir, se d’écharner.
Non ! Ce n’était pas possible, il ne pouvait finir ainsi. Alors je lui saisis la main et je me mis à prier silencieusement ce Dieu auquel il avait fait allusion précédemment. Je criais intérieurement qu’il avait assez souffert. Que son discourt montrait qu’il avait compris la leçon. Que les punitions de la vie étaient des expériences qui nous rendaient plus fort, nous donnant une seconde chance pour modifier nos comportements, pour nous racheter. Qu’ici, mon ami n’avait pas eu droit à sa deuxième chance. Qu’un Dieu, quel qu’il soit se devait d’être juste et qu’ainsi il ne l’était pas.
J’étais révolté. Je voyais mon camarade qui ne cessait de vieillir sous mes yeux impuissants. Je serrais toujours sa main dans la mienne comme pour lui communiquer la force de lutter contre le sort qui le frappait. Une chance, rien qu’une seconde chance, c’est tout ce que je demandais.
C’est alors que je ressentis comme un picotement dans le creux de la main qui tenait mon frère de cœur. Simultanément, un flash éclata dans ma tête, derrière mes paupières.
Lorsque mon éblouissement se dissipa enfin, et que mon regard se posa sur ce corps étendu à mes côtés, je ne sus tout d’abord si je devais croire ce que mes yeux me montraient ou s’il s’agissait du contre coup de mon étourdissement.
Il me sembla en effet que le processus de vieillissement qui frappait mon ami était en train de s’inverser. Mes prières avaient-elles trouvées écho quelque part dans l’immensité des cieux ?
Mais je ne rêvais pas. En quelques minutes mon ami retrouva l’apparence que je lui connaissais. Il était, du moins je l’espérais, sauvé.
La vie nous avait effectivement donné une leçon que nous n’étions pas prêts d’oublier. Et mon ami ne l’oublia pas. Il profita de, de ce jour, de chaque instant que l’existence lui offrait sans plus jamais se plaindre. Prenant chaque nouvel obstacle comme le moyen d’effectuer un saut pour aller de l’avant.

5 - Don ou maléfice ?

Mon ami était heureusement sauvé, mais cette histoire ne s’arrêtait pas là. Quelques jours plus tard, nous nous revîmes et je lui avouai que je sentais qu’au moment de mes prières et de sa rédemption, son don ou maléfice, nous ne savions toujours pas comment le qualifier, était passé en moi.
Sur l’instant, il en fut bouleversé, disant que s’il avait été guéri pour que j’en pâtisse moi-même, c’était comme de tomber de Charybde en Scylla. Que son meilleur ami soit touché, c’était sa punition qui se poursuivait. Mais je le rassurai immédiatement, lui disant que ce phénomène n’avait pas d’emprise sur moi, puisque je n’avais jamais eu comme lui une vision noire du monde et de la vie. Que je n’avais jamais fui. Et pour preuve, depuis le jour où j’avais été investi de ce pouvoir, il ne s’était jamais manifesté. Je ne lui cachai pas que malgré tout je ne me sentais pas totalement rassuré à l’idée d’avoir une telle chose en moi.
Je dois tout de suite dire que durant les années qui suivirent, cette... chose ne s’est jamais manifestée même aux heures les plus noires de ma vie.
C’est alors que j’effectuais mes années d’internat que me fut offerte la possibilité de me débarrasser de ce que je peux désormais, et pour cette occurrence, qualifier de don.
Mon internat se déroulait dans un service qu’entre nous nous appelions, pour dédramatiser, « la porte ». Ce que l’on pouvait prendre pour la première ou la dernière selon que l’on était croyant ou pas. Ou selon son humeur du moment. Il s’agissait en fait d’un immense mouroir où étaient regroupés les cas les plus désespérés que l’on aidait tant bien que mal à franchir le seuil de cette fameuse porte.
Je suivais depuis quelques mois déjà un jeune patient d’une trentaine d’années dont l’état n’avais cessé de se dégrader. Depuis plusieurs jours maintenant il suppliait à chacune de mes visites que je l’aide à partir en douceur et rapidement. Il n’en pouvait plus de se voir régresser et diminué de la sorte. De plus, son cancer en phase terminal lui causait d’atroce souffrance que la morphine ne parvenait même plus à atténuer n’eusse été que pour quelques minutes.
Cet après-midi là, j’étais à ses côtés pour échanger des propos anodins, pour tenter de lui faire passer un moment plus paisible. Mais à chacun de ses gémissements, mon cœur se serrait. Je ne pouvais m’y faire, c’était plus fort que moi, d’autant plus désormais, sachant que certaines choses pouvaient se produire, s’infiltrer dans notre réalité.
Lui, entre deux gémissements me demandait de l’aider à mourir et moi, j’étais là à lui expliquer, plongé dans les affres de la souffrance qu’il était, que cela n’était pas la solution ; à lui répéter que la science peut-être, un jour... Je n’y croyais pas, en tous les cas plus pour lui, mais j’étais là pour ça, pour tenter de le soutenir, mais je devais bien me rendre à l’évidence : je n’y parvenais pas du tout. Et comme s’il ne m’entendait pas, il balayait mes propos hypocrites d’une nouvelle sollicitation d’aide. Alors je reprenais aussi inlassablement que lui mes propos pontifiants. Il ne s’agissait pas d’un dialogue mais de deux monologues incompatibles. Mais qu’aurais-je pu faire d’autre ?
C’est alors que la solution se fit jour en moi, si simple, presque évidente et naturelle. Il me fallait lui donner ce don qui sommeillait en moi. Alors je pris sa main aussi délicatement que je le pouvais afin de ne pas lui infliger d’autres douleurs inutiles et en mon for intérieur, comme je l’avais fait pour mon ami, je me mis à prier. Je me mis à implorer je ne sais qui ou je ne sais quoi, arguant que c’était là la seule chose humaine à faire pour ce malheureux étendu à mes côtés. Que ce phénomène ne devait pas rester en moi inutilisé, mais qu’il devait être cédé à quelqu’un à qui il pourrait servir. Et si possible, comme ici, pour faire le bien.
Etait-ce parce que mes prières avaient pour objectif d’ôter la vie, je ne le sais. Toujours est-il que dans les minutes qui suivirent, rien ne se produisit. Ni le picotement dans la paume de mes mains, ni le flash derrière mes yeux. J’étais dérouté mais ne m’avouai pas vaincu. Je continuai ainsi mes prières pendant de longues heures. La nuit vint. Toujours rien, si ce n’était les râles de mon patient qui ne faisaient que décupler ma volonté et mes certitudes quant au bien fondé de ma décision.
C’est à l’aurore, lorsque les premiers rayons de lumières firent rosir l’espace blanc de la chambre d’hôpital que cela survint. Picotements. Flash. Etourdissement. « Il » venait de me quitter. Je n’étais ni heureux ni soulagé de me savoir ainsi libéré de ce sort car en fait, je m’y étais habitué. Je le sentais là, à mes côtés, prêt à me saisir au moindre dérapage, au moindre manquement de respect à l’encontre de la vie. Comme un garde-fou.
Je regardai alors avec douceur cet homme perclus de douleurs qui gémissait toujours et n’avait pas dû fermer l’oeil de la nuit. Je lui posai la main sur le front et dis calmement : « Fermez les yeux maintenant, soyez apaisé, votre voeu a été entendu. »
Il me regarda intensément. Je lisais la confiance dans son regard. Il exerça une pression sur ma main comme en un merci ou un au revoir. Puis il ferma les yeux et s’éteint silencieusement, un léger sourire de satisfaction aux lèvres.
Voilà ! Le don était reparti vers le néant d’où il avait surgi. Le don oui. Aujourd’hui je m’emploie à l’appeler ainsi car lorsque la vie ne respecte plus l’intégrité d’un être ; lorsqu’elle engendre plus de souffrances et de désarroi que d’espoir de renouveau ; lorsque la vie n’est plus la vie mais une simple antichambre de la mort, un couloir à sens unique ne conduisant qu’à une fin certaine, alors peut-être, oui, peut-être dans ces conditions doit-elle elle-même s’effacer pour céder la place à un ailleurs ; à...
... une nouvelle vie.
3

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Mauvaise Passe

Thierry Covolo

Le chemin est étroit. Accroché au mur de roche, il surplombe le vide.
Les nuages se massent dans le ciel, et leur ombre s’attarde de plus en plus longuement avant que le soleil revienne. La... [+]