Côté cuisine

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Pas très bricoleur, plutôt rêveur, je me suis mis hier à écrire des histoires et j'éprouve aujourd'hui le besoin de les partager.J'aime lire les textes des amis qui ne sont pas forcément  [+]

Image de Hiver 2020

Ce soir je joue à domicile. Le sien.
Le mien, je le déserte pour cuisiner chez les autres. J’aime mon métier, et surtout je dois beaucoup travailler pour, un jour, monter ma propre affaire.

Je prends mes marques dans la cuisine d’un propriétaire qui y cherche encore les siennes. Je suis la surprise d’anniversaire de sa chère et tendre. Elle ne devrait plus tarder.
Le gars a vu grand. Menu princier pour ses six invités. Huit couverts en tout. J’adore. Le type me demande si j’ai pensé aux bougies. J’ai pensé aux bougies. Trente-six trôneront sur le dessert prévu en l’honneur de madame.
La préparation de l’Opéra m’a pris du temps. Je suis cuisinier de métier. La pâtisserie c’est différent. Qu’importe ! Le client n’en doit rien deviner. La moindre fausse note me dévasterait.
18H30. La porte s’ouvre. C’est elle !
Bisous… Ils chuchotent dans l’entrée…

La maison en jette. Du sol au plafond, que du blanc. Déco épurée, fonctionnelle, bien dans l’air du temps. Ces gens-là ont le goût et l’argent.
Ma tenue, veste et pantalon, se fond dans le décor. La toque qui me consacre chef fait son petit effet. Les convives apprécient toujours le folklore.
Une verrière sépare la cuisine de la salle à manger. Idéal pour orchestrer le déroulé du dîner pour lequel monsieur Marié a mis le paquet.

La voilà qui pénètre dans son antre, intimidée par ma présence. Effet de surprise ?
Je m’incline.

— Marc Lautrémont pour vous servir Madame.
— Lola Marié, enchantée…

Elle s’avance vers moi, soudain si rouge que je dois, aussi discrètement qu’urgemment, vérifier si par hasard ma braguette ne serait pas restée ouverte…
En un éclair, je réalise !
Nous avons dîné ensemble la semaine dernière au domicile de Pierre, médecin et ami de Wendy ma compagne. Lola formait avec Pierre un couple détonnant. Les fonctions de Lola, commerciale d’un grand labo, avaient été déterminantes dans leur rencontre.
Nous fêtions déjà ce jour-là l’anniversaire de Lola.
Wendy et moi avions été ravis de faire la connaissance de la femme délicieuse que Pierre nous vantait.

***

Ce soir, seules les trente-six bougies me rappellent la Lola éperdument amoureuse de Pierre.
L’exubérante Lola !
Cheveux soigneusement attachés, déguisée en grenouille de bénitier, j’ai bien failli ne pas la reconnaître.

Avant de filer enfiler une tenue descente, le cocu déposa un tendre baiser sur les lèvres de sa bien-aimée. Des relents de tanière attestaient que monsieur macérait depuis plusieurs jours dans son Lacoste fuchsia. Deux énormes balles déformaient le short affreusement moulant du maître des lieux. Probablement que monsieur Marié pratiquait le tennis. Profitant du départ de son champion, Lola chuchota :

— Je t’en supplie Marc, pas d’impair, je t’expliquerai…
— Pas nécessaire, j’ai bien compris et je connais mon métier très chère Lola. Commençons par nous vouvoyer, tu verras tout ira bien.

Parfois ému, parfois surpris, souvent étonné, l’étrange métier de chef à domicile me confronte à d’improbables situations. De mes recettes que je garde secrètes, je ne dévoilerai rien. Par contre, je ne m’interdis pas d’écrire un jour sur l’intimité de mes invités. Ce sera pimenté, doux-amer, écœurant. Ce sera savoureux, raffiné, exquis. Ce sera un régal auquel un seul livre ne suffira pas.

Une coupe de champagne bien calée entre le pouce et l’index, des bobos, genre gravure de mode, salissent consciencieusement le beau parquet des Mariés. Ils s’écoutent, mais n’écoutent pas. Ils reniflent l’air du temps pour en gober les tics. Ils se montrent « déso », sont « trop pas »… se méfient des « cassos » détectent les fakes… Se comparent avec pour seul mètre étalon la réussite. Ils m’amusent et me font vivre.

J’enclenche le turbo. Il me reste à essuyer deux minis verrines, tachées de vinaigre balsamique, avant d’entrer en scène.

Monsieur Marié, paré d’un pantalon de golf à carreaux bleus et d’un polo Ralph Lauren vert anis, s’est chargé du dressage de la table.
Nappe en lin couleur lavande, assiettes de porcelaine blanche, verres en cristal, porte-couteaux et couverts en argent. Je déteste le goût des couverts en argent. Enfin, coupelles piquées de roses rouges en guise de chemin de table.
Un visuel aux allures de Fête nationale ! Ne manque plus que la Marseillaise.
Lola déroutante en versaillaise cul pincé, nuque à guillotine, n’aurait sans doute pas survécu à la révolution.
La vraie Lola habite-t-elle encore ici ? A-t-elle vampirisé Pierre pour mieux l’escroquer ?

La semaine passée, un trait de poudre blanche sous le nez, elle se déhanchait presque dénudée sur la piste glacée. Dieu qu’elle était désirable. Les cheveux bouclés, blonds et défaits. Les pommettes roses d’avoir trop dansé, les pupilles dilatées, d’un bleu plus profond que la turquoisie. Lola embrassait goulûment Pierre médecin malade de trop aimer.
Soirée mémorable. Wendy, très excitée, avait exigé que je lui fasse un enfant devant témoins. Je l’aimais trop pour obtempérer.
Nous sommes rentrés faire semblant d’en fabriquer un dans l’intimité.

***

Je me concentre sur mes préparations. Lola est là. Je ne vois qu’elle.


Ce soir, Lola ne dansera pas.
De sa peine, personne ne fait cas.
Elle se perd au milieu des sourires polis.
La surprise l’ennuie.
Monsieur Marié réclame le silence. Je récite :

— Afin d’éveiller vos papilles, je propose une verrine de tomates cerises rôties, agrémentée de pépites de fromage de chèvre, d’huile d’Argan, de basilic, de piments d’Espelette, et d’un trait de vinaigre Balsamique. Bonne dégustation.

Je regagne la cuisine. Les préparations disposées sur le plan de travail sont bien avancées. Il s’agit maintenant d’assembler, de surveiller les cuissons, doser les assaisonnements et de soigner particulièrement la présentation à l’assiette. Quand les invités passeront à table, les assiettes devront être chaudes.
Préparer, servir, ranger, nettoyer tout doit se faire vite et en même temps.
Maître mot : Organisation.
Je remonte doucement en température le velouté d’asperges blanches, œufs mollets, haddock fumé, pomme verte et croustille de pain préparé ce matin.
Le four préchauffe. Les homards ouvriront le bal.
Mes filets de poularde de Bresse transpirent. La sauce aux cèpes et oignons nouveaux est mixée au blinder. Elle se doit d’être onctueuse, donc chinoisée. L’accompagnement, un gratin de pâtes Zita persil et amandes, simple en apparence se révèle complexe à réussir. Travail délicat qui, au moindre écart, peut tourner au désastre. Interdiction de décevoir.

Champagne aidant, les langues se délient. Je reste concentré, mais j’entends. Économie solidaire, circulaire, volontaire… En écho cuisine : shaker, blender, toaster…
Lola me rejoint. Elle me propose une coupe. Délicate attention, mais je ne bois jamais d’alcool en service. Dommage, le champagne acheté 42 euros, facturé 85 euros est un pur bonheur. Je lui raconte, nez épicé, touche de chêne, crémeux, millefeuille, poires…
Épatée, elle vérifie, dans la coupe qui m’était destinée.
Elle murmure :

— Je suis désolée… Mon mari est un con, mais il sera bientôt député. Je ne me résigne pas à le quitter. Même si auprès de Pierre tout devient magique, son monde me fait peur. À l’un comme à l’autre, je ne fais que mentir…

Lola semble d’un coup si malheureuse que je voudrais la serrer dans mes bras. Il ne faudrait pas qu’elle pleure…
J’évoque le délire de Wendy l’autre samedi… Elle sourit. Avoue qu’elle aurait aimé voir. Je lui fais goûter le velouté d’asperges. Elle termine ma coupe. Ses pommettes rosissent. L’espace d’un instant, elle redevient Lola.

J’annonce : velouté d’asperges blanches et œufs mollets…
Cérémonial bien rodé. On boit mes paroles. Je termine par « Bonne dégustation » plus stylé que « Bon appétit ». Je m’éclipse.
Je suis aux fourneaux, mais mes yeux voient dans mon dos. Les visages parlent. Ça fonctionne ! Je me détends.

Les hommes font les paons, les dames enjôleuses entrent dans leur jeu.
La hotte aspire condensation et futiles conversations. La fenêtre de la cuisine ouvre sur un vaste jardin que la nuit grignote gentiment. Les senteurs d’herbe coupée entrent en résistance.
Monsieur Marié et son jardinier n’ont pas fait les choses à moitié. Pelouses fraîchement tondues, hauteur de coupe trois centimètres ! Le futur député actionne l’interrupteur… L’ombre, dérangée par le feu des projecteurs, s’en va jouer ailleurs.
Étonnant homme politique ce Marié qui n’aime que ce qui brille.
Ma voiture aurait fait tache ! Chez les Mariés on ne roule pas Opel. Les prestigieuses berlines stationnées dans l’allée centrale en imposent. Monsieur Marié aime quand ça clique. Tant pis pour la planète !

La baignade en eau bouillante ne figure pas à ma recette. Les quatre homards ne sauront donc rien du réchauffement climatique. Pinces emprisonnées par des élastiques, ils sont à bout de force. La fin du supplice approche.
Pareil au torero dans l’arène, je leur assène le coup de grâce. Ollé ! La lame transperce la carapace juste au-dessous de la tête. Malheur… ils continuent de bouger ! Pour la littérature culinaire il s’agirait d’une réaction nerveuse. Je hais les mises à mort. Mon futur restaurant sera végétarien !
Je m’empresse de couper l’animal en deux. J’ôte les viscères, réserve le corail, prépare une pâte beurre fondu, chapelure, piment, estragon, passe les homards au grill puis enfourne.
Les Marié ont une cuisine suréquipée.

Alors comme ça, les quatre femmes seraient sorties ensemble, samedi dernier ? Soirée théâtrale, à la comédie Bastille. « Pendant ce temps là Simone veille ». Une pièce féministe où chacun en prend gentiment pour son grade. Lola raconte la pièce. Ses amies complices en rajoutent. Nulle trace de coke sous le nez d’une Lola totalement désincarnée. Juste un sourire distant. Aux antipodes de l’extravagance qui, hier, la fit si flamboyante. Elle raconte à son homme une séquence bien différente.
À l’époux le théâtre. Au médecin la volupté.
Je cogite…
Les détails abondent… L’une d’elles a-t-elle seulement vu la pièce ?
Les hommes écoutent, par politesse. Leurs terrains de jeux à eux sont autrement plus sérieux. Ils se construisent à coups de placements financiers, s’achètent une virginité au travers de placements solidaires qui se révèlent au bout du compte complètement bidons.
Au fait, que faisaient-ils samedi dernier ? J’ai envie de jouer avec eux à qui ment le mieux.

Quand je raconterai tout ça à Wendy, elle n’en reviendra pas.
Tout à l’heure, bien après minuit, je rentrerai épuisé. Elle ne dormira pas. Wendy dit qu’elle m’attend. Que la télé lui tient compagnie. Ma seule envie sera celle de dormir. Elle ne m’en voudra pas.
La sophrologie l’a beaucoup aidé à surmonter ses émotions. Elle en a fait son métier.
La nourriture, pour elle, doit être celle de l’esprit. Wendy ne mange pas, elle picore. Son plaisir se niche ailleurs. Son appétit de caresses est immense. Wendy gourmande et jamais rassasiée. Moi, amoureux, mais souvent fatigué. Suis-je à la hauteur de ses attentes ?

Je m’applique. Un œil sur le gratin, l’autre sur l’assemblée. Je récure. Je pense…
Je suis satisfait de mes assiettes. La présentation des filets de poularde de Bresse découpés en lamelles, celle du gratin disposé en timbale, les zébrures que dessine le crémeux cèpes oignons, le fumet qui exhale… tout cela fait bel effet.

Monsieur Marié a insisté pour que soient servis fromages, salade et dessert. Je lui ai conseillé de faire plus léger, sauf qu’il voulait épater. Je débouche une septième bouteille de champagne. Au diable équilibre et diététique si mon tiroir-caisse sourit !
Souvent, je m’arrange directement avec le client pour les fromages et les vins. L’Assiette Etoilée, mon employeur, ne sera pas moins riche si je deviens moins pauvre.

Je n’ai pas pour habitude de téléphoner pendant ma prestation, mais je dois parler à Wendy. Ces abrutis ont semé le doute dans mon esprit. Je sais bien qu’elle m’attend, pourtant un mauvais pressentiment fait de drôles de nœuds à mes nerfs.
Fébrilement, j’appuie sur le portrait de Wendy. Sa peau couleur d’ébène me transporte dans l’océan de ses yeux. Là où brille l’îlot de mes rêves. Paradis privé où je suis seul à pénétrer.
Ça sonne quatre… cinq fois… C’est horriblement long ! Les battements de mon cœur s’accélèrent. Enfin elle répond. Nos voix ne sont pas tranquilles.

— Quelque chose ne va pas chéri ?
— Si tout va bien Wendy, mais peux-tu vérifier si mon portefeuille se trouve dans la poche intérieure de mon blouson ? Ça me tranquilliserait.

Je sais bien qu’il s’y trouve. C’est moi qui l’y ai rangé avant de partir.

— Euh… Ça ne peut pas attendre ? Je suis en plein milieu d’un film là…

Mon blouson se trouve normalement à deux mètres de Wendy. Pourquoi cet embarras ? J’insiste.
Long silence…

— Non il n’y est pas chéri.

Confrontation avec le mensonge.
Wendy n’est pas à la maison. Elle ne peut confirmer la présence du portefeuille. Je suis effondré.

Les invités ne tarissent pas d’éloges. Ils ont apprécié la volaille de Bresse. Je dérive, embarqué dans la galère du mensonge.
Le lave-vaisselle ronronne, je nettoie, je range. J’ai envie de pleurer.
Le cocu me rejoint. Il est cramoisi, mais il rit. Je l’envie de ne pas savoir pour Lola. On allume les bougies.
Les lumières s’éteignent. Happy Birthday, entonne la petite troupe. Lola souffle. Applaudissements. La photo sera belle !
Nouveaux clichés. Sourires obligés. Les Marié se touchent. Ils s’embrassent sur la bouche.
Je débouche deux nouvelles cartouches. Cette fois, c’est moi qu’on applaudit, pourtant je n’y suis plus.

***

Elle m’attendait comme à son habitude. L’histoire du portefeuille l’avait contrariée.
Pas autant que moi !
Pour accréditer son mensonge, Wendy s’en était probablement débarrassé.
Je n’ai rien dit. J’ai déclaré la perte de ma carte bancaire et de mes papiers d’identité.
Perdre Wendy m’aurait été insupportable.

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