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Correspondance.s

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Claire Fabre

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En compétition

Le vent s’est engouffré avec elle dans le hall quand elle a poussé la lourde porte de l’immeuble. Il faisait déjà nuit et la pluie froide a claqué sur les carreaux derrière elle. Elle a fouillé dans son sac à la recherche de ses clés, en tentant de ne pas lâcher les courses qu’elle rapportait.

La minuterie s’est éteinte au moment où elle ouvrait la boîte aux lettres. Elle a juré à mi-voix en entendant le courrier tomber à ses pieds. Elle a grimpé les trois marches à tâtons et posé ses sacs au pied de l’ascenseur, en priant pour qu’aucun voisin ne se prenne pas les pieds dedans en décidant, contre toute attente, de sortir à cet instant.

Elle a pressé l’interrupteur, est redescendue dans le hall et a trouvé étalés là, trois prospectus, une relance de son assurance ainsi qu’une élégante enveloppe grise en papier Vergé. Elle l’a retournée avant de se figer en découvrant son adresse tracée d’une écriture qu’elle reconnaît instantanément. Cela fait plus de onze ans qu’il n’avait plus écrit.

Dans un claquement sec, la minuterie s’éteint à nouveau. Elle remonte lentement la volée d’escalier en déchirant le papier du bout des doigts dans l’obscurité. Elle rallume la lumière et sort doucement de l’enveloppe le courrier imprimé.

« Madame et Monsieur... immense bonheur... vous faire part... sera célébré... partager leur joie... »

Elle entend son cœur s’arrêter de battre dans le silence de la cage d’escalier. Submergée par un flot de contradictoires pensées, elle rassemble ses affaires en apnée et se réfugie dans l’abri feutré que lui offre la cabine d’ascenseur. La porte glisse et se referme vers elle comme une lourde chape.


1er étage

Elle se rappelle encore parfaitement de la nuit où ils s’étaient rencontrés. Le hasard les avait réunis dans un de ces bus qui sillonnaient l’Europe. Une veille de réveillon de jour de l’an ; ils n’avaient pas encore 20 ans. Ils avaient échangé quelques mots à la faveur de la première pause. Sa voix grave, douce et ses yeux clairs teintés d’une discrète tristesse en réponse au sourire lumineux et au regard espiègle qu’elle lui avait lancés. A la deuxième halte, il lui avait proposé de partager un café. Ils avaient poursuivi le voyage côte à côte, dans une étrange et muette connivence.

Ils avaient échangé leurs adresses à l’arrivée et avaient commencé à s’écrire. De longues lettres dans lesquelles ils se racontaient sans crainte. De leurs plus minimes soucis jusqu'à leurs questions sans fin sur des choix qui orienteraient la suite de leurs existences. Ils se connaissaient si peu qu’ils pouvaient tout se dire.
Ils s’étaient mis au défi et lancés de concert dans la lecture de complexes ouvrages de Rilke et de Kundera. Sans être bien certains d’en avoir réellement compris le sens profond, mais pour le simple plaisir d’avoir tourné les mêmes pages aux mêmes heures.

Ils ne se lassaient pas de se bombarder d’absurdes pensées, de naïves idées et d’avis péremptoires encrés sur le papier. Leurs pensées serpentaient au fil de phrases alambiquées. Ils aimaient à discourir. Se plaisaient à se contredire. Ils s’apaisaient, ils s’intriguaient. S’insupportaient autant qu’ils s’attendrissaient. Ils s’endormaient repus des mots qu’ils avaient reçus l’un de l’autre. Ils ne se devaient rien, ne se tenaient rigueur de rien.


2e étage

Le ton de leurs échanges avait irrépressiblement évolué. Tissé au fil des lettres qu’ils s’envoyaient, le lien qui les unissait se raccourcissait. Elle attendait avec de plus en plus de fébrilité l’arrivée du prochain courrier ; il baissait chaque fois plus la garde dans les réponses qu’il lui adressait. Elle avait gagné le droit de savoir ; il se révélait désormais sans fard. Il l’émouvait ; elle l’attendrissait.

Ils avaient longuement hésité avant d’envisager de se revoir. C’était un pari risqué ; le besoin de savoir l’avait emporté. Ils s’étaient donnés rendez-vous un soir d’été.
Ils s’étaient reconnus de loin. S’étaient avancés lentement. Comme pour gagner un peu de temps. Quelques instants encore à s’observer. Quelques secondes à se demander s’ils parviendraient à se retrouver sans rien gâcher.
Ils n’avaient pas osé parler. Avaient hésité à sourire. Ils s’étaient encore rapprochés.
Dans un silence assourdissant, ils s’étaient tenus là.
Sa main effleurant sa taille, ses lèvres frôlant son épaule, son souffle agitant ses cheveux, son odeur déjà sur sa peau.
Dans un fragment d’éternité en suspens.

Avant de renoncer.

Elle se rend compte qu’étrangement, alors que tout lui revient si clairement, elle ne se souvient plus s’ils s’étaient ensuite encore écrits ou revus.
Peu importait in fine.


3e étage

Dans les semaines qui avaient suivi, elle s’était sentie comme amputée. Elle se désespérait de ce rendez-vous manqué. S’en voulait d’en avoir tant espéré. Elle s’était torturée, des heures durant, en cherchant à imaginer s’il aurait pu en être autrement.
Sa faute à lui ?
Son tort à elle ?

Quelques temps plus tard, elle déménageait.
Elle avait rassemblé, sans les rouvrir, toutes ses lettres éparpillées. Les avaient consciencieusement enfouies sous une lourde pile de souvenirs accumulés. Pour s’assurer qu’elles ne remonteraient pas aisément à la surface. Pour qu’elles lui laissent le répit dont elle avait besoin pour l’oublier.
Et les années avaient passé.

Au contact retrouvé de ce papier Vergé qu'ils avaient pour coutume d'utiliser, elle sent affleurer sous sa peau chacune des aspérités que leur rencontre avait provoquées et que le temps avait enfin réussi à émousser.
Elle résiste à grand-peine à l’envie d’atomiser cet ultime courrier qui vient, sans sommation ni aucune forme d’explication, lui infliger l’ « immense joie » et le « si grand bonheur » qui auraient pu être les siens mais lui ont été arrachés.
Elle balance un coup de pied rageur dans la cloison de l’ascenseur.


4e étage

Elle pousse la porte de chez elle. Une vague de lumière dorée l’accueille. Deux mini-tornades brunes déboulent du bout du couloir pour se jeter dans ses bras. Elle trouve la force, dans cette étreinte, de se recomposer le visage de circonstance, qui lui permettra de répondre au tendre sourire que lui adresse son mari en lui demandant, ce soir – comme tous les autres soirs – si sa journée s’est bien passée.


Rez-de-chaussée

Dans l’obscurité virevolte un papier égaré, tombé d’une enveloppe grisée, sur lequel dansent quelques mots griffonnés : « Je suis désolé pour cette rencontre de cœur à cœur que nous avons manquée. »

PRIX

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En compétition

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CLASSEMENT Nouvelles

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Jean-Pierre B. · il y a
Un beau parallèle entre l'intensité croissante du récit et la montée des étages.En plus de la maladresse de chacun, un pied de nez du destin!
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Dranem · il y a
La vie mode d'emploi entre quatre étages... et combien de RV manqués qui finissent au rez-de-chaussée ? peut être viendrez-vous sur mon rocher d'exil ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexil-3
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Samia.mbodong · il y a
Beau texte, et belle écriture rythmée par les étages à la vitesse de l’ascenseur qui remonte les souvenirs.
Bravo et merci je soutiens.

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JACB · il y a
J'aime beaucoup le rythme de la construction, l'ascenceur au diapason de la remontée dans le temps alors qu'en chute...Beaucoup de sensibilité dans votre texte Claire. Bonne chance à vous!
Pas de romance mais des paysages et du bricolage sur ma page si cela vous tente, à bientôt.

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Marie · il y a
Quand le destin s'emmêle pour parfois éloigné deux êtres. Joliment écrit. Mes voix
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Julia Chevalier · il y a
Magnifique !! Deux rencontres ratées mais elle en semble t’il réussie une autre. Votre écriture est fluide. On se laisse emporter.
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Nini · il y a
un bien beau texte ...
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Atoutva · il y a
Quand les souvenirs réapparaissent... Et combien de fois on manque les rendez-vous ! Une belle écriture.
Puis-je vous inviter https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/nature-morte-23

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Danse~hirondelle · il y a
La précipitation d'une lettre mal ouverte, tien à ci peu de chose.
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Michel · il y a
Ascenseur vers les souvenirs. On vous suit dans l'évolution de cette rencontre jusqu'au papier égaré au rez-de-chaussée. Vous faites preuve d'une remarquable maitrise qui sonne juste.
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