Conversation intime !

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Même à moi, il ne veut pas le montrer, mais je vois bien qu’il a les yeux humides.
Près de lui sur le canapé, je reste silencieux. Je ne veux pas le troubler d’avantage, d’autant qu’il n’a pas besoin de parler, je sais lire dans ses pensées.
Tiens, là, en ce moment, il est avec elle. Il lui dit : « Mais pourquoi es-tu partie ? C’est injuste de m’avoir laissé seul ! On a toujours tout fait ensemble !...Alors pourquoi ? »
Cependant, chaque jour, il remporte de nouvelles petites victoires. Il se force à relever la tête, à se raser, à changer régulièrement de chemise, à équilibrer ses repas en évitant de trop boire. Il avance pour ne pas tomber. Il s’oblige à distraire son chagrin. S’investit dans des programmes routiniers. S’affranchit de tâches ignorées de lui jusqu’ici et qu’il n’aurait même pas soupçonnées, tant elles étaient courantes et accomplies par celle dont la nature, mais aussi des usages iniques, lui ont attribué la charge.
Pas un instant, il n’aurait pensé que leur temps était compté. Au contraire, il imaginait aller jusqu’au bout. Enfin, jusqu’à l’âge où il est raisonnable d’intégrer la réalité d’une séparation et, par cette probabilité, accepter l’inévitable et ultime « au revoir », même si les épreuves du temps ne respectent pas toujours la chronologie des anniversaires.
Pourquoi cela ne s’est-il pas passé comme au premier jour de leur rencontre ? Puisqu’il y a eu un premier jour, le dernier ne devait-il pas être commun, lui aussi ?
« Et puis, pourquoi est-elle partie la première ? », alors que de savantes statistiques, démontrent le contraire ? Alors il s’interroge : « Oui mais si j’étais parti le premier, c’est elle qui aurait eu à souffrir ! »
Partagé entre ces vérités, aussi insupportables l’une que l’autre, il lui aurait été doux de la rejoindre.
Ou alors, perdre la mémoire. Oublier cette souffrance érosive. Oublier les nuits interminables où il peine à s’endormir, malgré les sédatifs. Oublier les petits matins, quand après une nuit agitée, l’esprit embué par l’insomnie, il vérifie la réalité de la place vide et de psalmodier son prénom en suppliant le ciel que cela cesse, ne serait-ce que pour ne plus avoir à se souvenir et par cette amnésie programmée, ne plus avoir à souffrir.

Mais paradoxalement, avec la famille, ses amis, ses relations, il trouve quand même la force de donner le change, il feint de sourire, de s’intéresser à l’actualité, à la vie. Toute cette esbroufe exubérante, rien que pour laisser croire aux autres que tout va bien.
Parfois, il m’interroge du regard avant d’accepter l’invitation de l’un ou de l’autre. Souvent, il s’associe à leurs projets, à leurs distractions, à leurs préoccupations aussi. Et il se plaît à dire que l’investissement est payant. Que ça marche... Mais moi, il ne peut pas me tromper, je sais bien que ça ne marche pas comme il le prétend !
Mieux encore, pour s’imprégner d'elle et à l’avoir près de lui, il essaie de faire sien le comportement qu’elle aurait eu en pareille situation. Comme un idiot, à voix haute, il la questionne. Il lui demande son avis, sur des sujets du quotidien ou des décisions plus importantes que seul désormais il doit prendre.
Dans la rue, lorsque, nous croisons un couple, plus très jeune qui se tient par la main. Je le soupçonne de l’envier. Je crois même qu’il le jalouse. Avant, ce comportement puéril ou sénile, le faisait sourire. Il trouvait cela si ridicule !
A présent, il fulmine de ne pas lui avoir témoigné plus d’empressement, plus d’amour, alors qu’il en était temps !
Pourquoi ne pas lui avoir offert des fleurs, comme ça, sans raison ? Geste anodin et si fort à la fois. Fleurs qu’elle n’a jamais, ou si rarement reçues. Ou encore, l’inviter dans un restaurant sympa et tant pis si c’est un peu cher. Peut-être aussi, passer un weekend, en Flandre, dans la romantique ville de Gand, comme il lui en avait fait la promesse, voici bien des années, mais sans jamais lui dire : « Chérie, on part demain ! »

Comme un sentiment naturel et récurrent, il s’était habitué au bonheur et plus par ignorance que par volonté, il a négligé de l’entretenir. Il n’a pas su l’identifier et donc en apprécier les délices. Et ce bonheur lui est apparu soudain, d’une aveuglante réalité, dès lors qu’il venait de le perdre.
Si, à des fins purement thérapeutiques, la médecine a déterminé un étalonnage sur l’échelle de la douleur, le bonheur lui, échappe à toute évaluation rationnelle. A-t-on jamais entendu dire par un positiviste « Sur une graduation allant de 1 à 10, à combien estimez-vous votre degré de bonheur ? »
Exaspéré, par tant d’interrogations demeurées sans réponses, il me demande, en haussant le ton « Toi qui es mon ami, pourquoi ne dis-tu rien ? Dis-moi donc que c’est un cauchemar ! Que je vais me réveiller ! »

Le temps est passé. Les acteurs, le décor, ont repris progressivement leur place, de même que l’histoire s’est réécrite avec ici et là, quelques arrangements, quelques rajouts, pour tenter de réduire, sinon de combler, ce qui n’est plus.
Il imagine alors que c’est le début d’une autre vie, avec d’autres perspectives, peut-être un peu moins sombres, n’ayant désormais pour seule option que celle d’y croire.
Et puis, las de trop de confidences, il se laisse tomber dans le canapé et me gratifiant d’un pauvre sourire, il me dit : « Heureusement que tu es là, toi »
De mes yeux tombants et larmoyants, je le regarde et comme pour me faire pardonner de mon silence coupable, avec affection, je lui lèche la main.
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