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CONVERSATION AVEC UN ARBRE

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CONVERSATION AVEC UN ARBRE


La parole n’a pas été donnée à l’homme : il l’a prise.
Louis Aragon.


Les parents d’Enzo occupaient un appartement de banlieue depuis une dizaine années et rêvaient de campagne en feuilletant les magazines.
Entre leur envie grandissante et le caractère de leur fils, ils finirent par se décider un jour à franchir le pas.

Enzo n’avait que cinq ans et avait du mal à se faire des amis à l’école. Il était d’un caractère discret et solitaire. La brutalité des autres enfants qui, disait-il à sa maman, étaient «méchants» le consternait et le plongeait dans un état d’incompréhension, parfois même de mutisme.

Ses parents se mirent en quête de leur bonheur sur internet et découvrirent ce dernier au sein d’un petit village médiéval de l’Aveyron. Exactement ce qu’ils cherchaient. Une maison ni trop petite ni trop grande avec un immense jardin.
Ils se déplacèrent aux vacances de Pâques et eurent le coup de cœur. Pendant la visite des lieux, Enzo s’était amusé dans la nature et en était revenu tout excité.
Il bavarda durant une bonne partie du trajet en voiture jusqu’aux environs de Paris puis s’endormit une demi-heure avant l’arrivée, plongé dans ses nouveaux fantasmes.

L’affaire fût conclue début juin et le père d’Enzo fit le voyage pour régler les papiers du notaire.
Pendant ce temps, la mère avait commencé les paquets. Enzo se mit également au travail, effectuant un tri savant de ses affaires, ce qui ne fit qu’accroître le capharnaüm de sa chambre.

Le départ eu lieu début juillet.
Meubles et cartons partirent par transporteur et le reste fut entassé dans la voiture et la remorque.
Le visage d’Enzo émergeait parmi les sacs sur la banquette arrière tant bien que mal. Il aurait pu même y aller à pied si on le lui avait demandé tant il était heureux.
Il dormit souvent durant le trajet et se réveilla quand son père coupa le moteur devant leur nouvelle maisonnée vers vingt et une heures.

Enzo sortit doucement du véhicule comme s’il pénétrait dans un temple sacré. Puis, il partit en courant et en poussant un cri de joie à travers le verger. Ses parents rirent de bon cœur.

- Bon, on rentre chez nous ? dit le père en passant un bras autour des épaules de sa femme.

Cinq minutes s’écoulèrent.

- Maman ? Il fait tout noir. C’est super, ça fait peur !
- Attends mon chéri, je vais allumer les bornes. Où est l’interrupteur du jardin ?
- A côté de la porte de la cuisine qui communique avec le jardin, cria son mari dans une autre pièce.

L’extérieur s’éclaira de petites loupiotes disposées savamment parmi la végétation.

- Ouais ! Maman, comme dans le film avec les martiens à la fin !
- Rencontre du Troisième Type ! dirent le père et la mère en s’esclaffant.

Enzo rentra trois quarts d’heure plus tard, harassé de batailles imaginaires contre martiens, pirates, cow-boys et autres adversaires imaginaires.
Il s’affala sur le matelas que son père avait disposé parterre dans sa chambre et sombra aussitôt au pays de Morphée.

Le petit enfant passa la saison estivale à explorer son nouveau terrain de jeu.
Ses parents profitèrent du congé mensuel pour repeindre quelques encadrements de portes et fenêtres et rafraîchir les murs. Le dimanche, ils chinèrent quelques anciens bibelots.

Les parents d’Enzo étaient émerveillés de voir leur fils aussi exubérant, d’habitude si réservé.
La vie à la campagne semblait l’avoir transformé.

L’enfant découvrait la nature avec ravissement et enthousiasme, comme si les années passées en appartement criaient en lui leur plaisir de pouvoir enfin s’épanouir.
Enzo fit connaissance avec le bonheur du chant des oiseaux à l’aube et du rayon de soleil venant caresser ses draps au travers des persiennes au petit matin.
Après avoir englouti son petit-déjeuner, il courrait se vêtir en toute hâte pour vagabonder au jardin.

Enzo adorait courir dans l’herbe encore humectée de rosée. Il pouvait écouter le bourdonnement des abeilles durant une heure entière assis sous le pommier.
Il s’allongeait à terre les yeux mi-clos. Parfois même, il se retournait face contre terre et emplissait ses poumons jusqu’à s’enivrer.
En pratiquant cet exercice, il observait la vie des insectes et tentait d’imaginer leur existence où se déroulaient d’incroyables aventures plus fantastiques les unes que les autres.
A table, il ne cessait de poser des questions à ses parents sur tout ce qu’il pouvait voir et entendre. Ces derniers lui répondaient avec patience et leurs réponses laissaient place à de grandes réflexions silencieuses de l’enfant.

La fin du mois d’août arriva vite et avec lui les préparatifs de la rentrée scolaire.
Enzo entrait en troisième année de maternelle.
Dix jours avant, l’enfant se fit tout à coup taciturne allant jusqu’à bouder. Ses parents eurent beau lui expliquer qu’il n’y avait pas que les vacances dans la vie et qu’eux aussi allaient devoir reprendre leur travail, rien n’y fit. Enzo se renfrogna davantage.

- Bah, cela lui passera quand il se sera fait des copains, dit le père pour rassurer la mère.

Mais cette dernière sentait qu’il y avait là, autre chose qui chagrinait son fils.
Un soir de septembre, alors que son papa le couchait, Enzo demanda :

- Et les arbres papa, ils parlent ?
- Non mon chéri. Les arbres ne parlent pas. Seuls les humains parlent. Pas les plantes, ni les rochers, ni même les animaux. Même si ces derniers ont leur langage.
- Et les arbres ? Ils ont leur propre langage ?
- Non... Allez bonne nuit mon bonhomme. Fais de beaux rêves.
- Bonne nuit papa. Je vais bien rêver.

L’enfant s’enfouit sous ses draps imprimés d’éléphants. On était début septembre et les nuits encore douces autorisaient encore l’entrebâillement des fenêtres. La lune projetait son halo blanchâtre sur le parquet de la chambre.
Enzo ne trouvait pas le sommeil. Il pensait aux insectes et se demandait ce qu’ils pouvaient bien faire à cette heure-ci. Il les imaginait rampant sur la terre humide.
Et les arbres... Ils n’ont pas de maison, se dit-il.
Il était tout absorbé par ses pensées quand il entendit un murmure :

- Enzo, Enzo...

Il se redressa sur son lit croyant avoir rêvé. Il dressa l’oreille et entendit de nouveau une voix susurrer :

- Enzo, Enzo...

Enzo rabattit son drap et sauta au bas du lit. La voix venait de la fenêtre. Il s’approcha de l’ouverture et demanda :

- Qui est là ?
- C’est moi, le pommier. N’aies pas peur. Je veux simplement parler.
- Mais mon papa il a dit que les arbres ne parlaient pas.
- Il a raison. Mais parfois, quand nous trouvons quelqu’un qui peut nous comprendre, nous sortons de notre silence.
- Ah oui ?
- Rejoins-moi, nous pourrons parler tranquillement.
- Heu..d’accord. Attends je prends mon pull.

Enzo courut prendre son sweat-shirt qu’il enfila en vitesse. Il s’aida d’une chaise pour enjamber la fenêtre et se réceptionna sur un fauteuil de jardin.
Il marcha tout en essayant de percer du regard la pénombre. A son approche, le pommier bougea une branche en signe d’invitation.

- Viens t’installer sous mes branches. Elles t’abriteront de la fraîcheur.

Enzo s’exécuta sans un mot, intimidé.

- C’est gentil d’être venu, cela faisait longtemps que je n’avais parlé à personne.
- Ah bon ? Et à qui tu parlais avant ?
- A mes semblables, les arbres. Mais beaucoup sont partis.
- Ils sont partis ? Mais où ça ? Vous n’avez pas de jambes...
- Il y a bien des façons de partir pour un arbre. Je me souviens d’un, parti sur un bateau...
- Un bateau ?
- Oui. Enfin, je veux dire qu’un humain est venu le couper pour en faire un mât car il était grand et fort. Il a vogué de longues années puis les humains l’ont remplacé par des matériaux plus résistants. C’est ce qu’ils ont dit.
- Et ton copain, qu’est-ce qu’il est devenu ?
- Je pense qu’il a été débité pour chauffer les tiens.
- Ah...

Enzo se sentit gêné et pendant un instant on n'entendit que le chant des grillons.

- Et les autres, comment ils sont partis ?
- Une année, ce fût affreux. Le feu. Nous ne savions pas encore ce que c’était. J’étais encore petit et je me tenais tout contre mon père. Nous avons été épargnés tous les deux mais les autres périrent. Ce fut terrible. Pendant des années, nous nous sommes retrouvés isolés pour affronter l’hiver. Les nôtres n’étaient plus là pour se rassembler autour de nous et nous protéger. La neige recouvrait tout et ce n’était plus qu’un désert blanc. Quand le printemps arrivait, nous étions si heureux. Puis, quelques pousses reprirent vie et nous eûmes de nouveau des compagnons. Papa m’apprit bien des choses.
Mais un jour, les humains sont revenus et tout recommença. Ils voulurent construire une route. Ils abattirent plein de jeunes que nous avions vus grandir pour faire passer leurs machines qu’ils remplissent de sève noire et qui sentent mauvais.
- L’essence ?
- Oui, c’est comme cela qu’il l’appelle.
- Ensuite, je fus séparé de mon ascendant. Ils dirent qu’il m’empêchait de grandir, que sans lui je m’épanouirai davantage. Quand je pense que c’est lui qui m’avait tout appris. Je me sens si seul depuis.
- Oh. Je suis si désolé.
- Tu n’as pas à l’être. Tu n’y es pour rien. Depuis quelques temps, je t’observe. Je t’attends tous les jours et malgré tes ascendances, je te trouve beau. Tu es si pur. Je n’ai pas l’impression que tu es des leurs et pourtant tu leur ressembles tant. Mais je dois t’ennuyer à te raconter ma vie ainsi.
- Oh non, tu ne m’embêtes pas. J’aimerai bien t’aider. Qu’est-ce que je pourrai faire ?
- Je ne sais pas. Mais regarde, le jour se lève. Rentre vite ou ta maman va te gronder.
- D’accord.

Enzo repartit en courant. Il se retourna pour murmurer.

- A bientôt.

Il regagna sa chambre au plus vite.

Au matin, sa maman lui déposa un baiser sur les cheveux. Enzo l’embrassa en la serrant très fort dans ses bras. En tirant les rideaux de la fenêtre, sa mère aperçut les chaussons tout crottés de terre.

- Enzo, tu as encore été jardin en chaussons ! Tu n’as pas honte ?
- Oui, j’ai honte.

La mère étonnée de le voir si triste, s’approcha avec douceur de lui :

- C’est pas grave. T’as fais de beaux rêves mon amour ?
- J’ai rêvé que je sauvais des arbres !
- Sans blague ! Rien que ça. Et tu faisais comment ?
- Je disais à tout le monde que les arbres ils sont comme nous.

Leurs voix se perdirent dans les couloirs de la maison.

Au fond du jardin, le pommier avait entendu.
Il reprit espoir.
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