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Orpheus

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Quand John Barrett atteignit le sommet de la dune au point du jour, la mer était déjà haute. Il scruta longuement les petits points brillants sur cette masse écumante, et se perdit dans ses pensées, plus noires encore que l’océan. Noires comme le charbon, noires comme le costume qu’il portait, noires comme la mort. Dans son esprit, les longs rouleaux d’un souvenir douloureux se brisaient continuellement. Un vacarme assourdissant, qui portait un prénom, un sourire, une longue chevelure, et qui ne voulait se taire. Abigail. À elle il devait s’unir, après trois lumineux printemps et une myriade de pique-niques, dont elle raffolait. Elle aimait aussi la mer, beaucoup même, et s’en allait souvent seule dans les îles proches de la côte, à bord de son petit voilier. Un dernier voyage et elle ne revint jamais. John regardait l’immense étendue d’eau salée, devant lui, comme son ennemie, trop puissante pour être défiée et ne se souciant que de ses sempiternelles marées. Il voulut s’approcher de ce cruel élément, et dévala la dune, glissant par moment sur le sable. Les vagues vinrent lui lécher les souliers, et il promena son regard sur les flots bleus-noirs, comme s’il cherchait sa défunte amoureuse.

Du haut de la dune où il était resté, le médecin de Barrett, la barbe savante, observait cette plaie béante prostrée sur la crique, encore fraîche et endolorie par l’air marin, l’air de la réminiscence. Après de longues hésitations, il avait fini par accompagner le jeune homme sur le rivage où lui avait été ravie sa douce compagne. Le vieil homme, qui venait de déplier une chaise et de la planter dans le sable, fut alors le témoin d’une étrange scène, qu’il ne comprit que plus tard.

John, qui essayait de deviner quelques paroles que lui aurait susurrées Abigail, vit soudainement surgir de la mer une forme d’eau ressemblant singulièrement à un visage féminin, peut-être celui de l’être perdu. Largement dominé par cette tête, il resta stupéfait, et il lui sembla même que ses chevilles étaient engluées dans le sable. Cette forme se mit alors à parler, d’abord suavement, choisissant des mots qui réconfortent un peu le deuil, puis, les mots devinrent progressivement poison, et bientôt, de cette bouche haineuse jaillit une langue longue et épaisse, qui s’allongea jusqu’à s’enrouler autour du cou du jeune homme. Si la bouche n’articulait plus, la matière visqueuse qui enserrait sa gorge déversa dans son esprit une cascade d’images curieuses. Leur singularité exerça une telle fascination sur John, qu’il en oublia presque le lien qui commençait de l’étouffer. Il vit, sur fond noir et tournant sur eux-mêmes, une multitude de visages, tous identiques, celui d’Abigail, tantôt souriants et lumineux, tantôt chagrinés et voilés. Ils semblaient clignoter, alternant ainsi tristesse et bonheur. L’étrange vision psychédélique s’effaça, et laissa place à une autre, plus farfelue peut-être encore. Barrett pu distinguer une barque en bois à laquelle il manquait quelques lattes, se balançant, tel un pendu, à un robuste chêne. Sur le bois de cette barque, on pouvait deviner des écritures tracées en rouge, qu’il ne parvint pas à déchiffrer. Il entendait le manteau feuillu de l’arbre bruisser dans le vent, et il croyait distinguer des lamentations, une complainte peut-être, ou un chant éploré, qui s’élevaient du petit bateau. Des branchages, il vit alors sortir une jambe à la blancheur cadavérique, vision terrifiante, puis un corps nu tout entier, décharné et putride, et qui entama une lente descente vers lui. Comme la silhouette se rapprochait, il parvint à reconnaître les traits altérés, décomposés, méconnaissables, absolument repoussants, d’Abigail, dont le regard empruntait le brasier de l’enfer. Toujours figé sur le sable, John ne put reculer à l’approche de ce corps aux charmes qui furent autrefois redoutables, et qui à présent n’offrait à la vue que des lambeaux de chair fétides, prêts à tomber à tout moment. La dépouille arriva à sa hauteur, et, de ses mains décharnées, lui saisit la gorge, lui rappelant la douloureuse étreinte précédente. Elle se pencha à son oreille et lui murmura : « De ma passion je t’étoufferai.» Et elle serra, serra, si fort que les dernières chairs de ses doigts en décomposition s’effritèrent. À bout de souffle, Barrett perdit connaissance.

Quand il se réveilla, il était dans son lit d’hôpital, loin de toutes visions horrifiques. La pluie martelait les carreaux, et, voulant se redresser pour mieux voir au-dehors, il s’aperçut que son poignet droit était attaché à un barreau du lit. Avant qu’il ne pût s’en étonner et appeler quelqu’un, son médecin rentra dans la chambre après avoir doucement frappé. Il s’assit près de lui, et évoqua « cette promenade », sensée apaiser quelque peu le chagrin de John, mais qui n’avait fait qu’éveiller d’effroyables délires dans son esprit. Quand le jeune homme demanda à son aîné pourquoi il était ainsi ligoté, la réponse fut la suivante :
— La promenade au bord de la mer vous fait du mal.
Ce à quoi le jeune homme rétorqua qu’au contraire, revoir Abigail le consolait un peu, même dans l’état où elle se présentait à lui.
— Non, vous délirez trop, lui répondit-on en face.
Comme Barrett insistait, le médecin dit fermement :
— Je ne vous le répéterai pas deux fois, c’est non. Reposez-vous à présent.
Puis il sortit, laissant John en proie à de grands tourments. La nuit vint, mais le sommeil, lui, tarda à lui rendre visite. Le jour commençait d’éclaircir le ciel quand il parvint à s’endormir. Une heure passa, peut-être deux, avant que ce sommeil profond et sans rêve ne fut interrompu par une voix céleste. Une caresse dans les cheveux, et ses yeux s’ouvrirent sur le jeune visage d’une infirmière, venue lui servir le petit déjeuner. Après avoir ouvert les volets de la chambre, elle se dirigea vers la porte, mais s’arrêta en chemin, hésitant un moment, avant de revenir sur ses pas, et libérer le poignet de John.
— Voilà qui sera plus facile pour goûter à ces croissants encore tout chauds, souffla-t-elle dans un sourire.
Une fois seul, John n’eut que faire des viennoiseries. Massant son poignet fraîchement disponible, sa pensée ne fut plus occupée que par les flots immenses de la mer. Le ressac résonnait dans sa tête, comme un appel, une invitation à faire le voyage vers les terres de l’imaginaire, certes lugubre, mais où il pouvait revoir l’être disparu. Alors toute son énergie lui revint, il se leva, et s’habilla de son costume noir, méticuleusement. Il lui fallait être présentable. Comme sa chambre se situait au rez-de-chaussée, il préféra sortir par la fenêtre, qui donnait sur le petit jardin, encore humide de la rosée matinale. Son cœur s’impatientait, il enjamba le rebord de la fenêtre.


De nouveau face à l’océan, il ferma les yeux, et attendit, les cheveux dans le vent, le premier frémissement des visions macabres. Cette fois encore, il sentit ses pieds s’ancrer dans le sable, et l’écume roulait sur ses chevilles. Le noir de ses paupières closes ne tarda pas à s’illuminer, et il eut devant les yeux une scène qu’il reconnut comme étant un souvenir, un des derniers qu’il partagea avec Abigail, un lit d’amoureux défait, un soleil dominical qui s’épanche sur ce théâtre de l’amour, et elle, paisiblement endormie, le drap reposant sur sa hanche nue. Lui, la regardant, jouait avec ses boucles, doucement pour ne pas la réveiller. Ce paisible souvenir, qui aujourd’hui lui paraissait lointain, se mua bientôt en cauchemar hideux, où il vit progressivement le corps aimé, beau et soyeux, devenir ridé et flasque, et arriver à l’état de poussières. Cette affreuse image ne dura pas, car très vite, de ces poussières s’éleva une longue et robuste fleur, luminescente dans l’obscurité qui s’était brusquement installée. La fleur s’ouvrit, et, à la place du pistil, le visage d’Abigail apparut, éclatant, prêt à murmurer des mots doux, comme elle aimait le faire au petit-déjeuner. John, émerveillé de cette petite version de son amoureuse, se pencha et déposa ses lèvres sur elle. Ce baiser fut pour le moins douloureux, car à peine embrassée, la jolie tête se transforma en tête de vipère, et celle-ci planta violemment ses petits crocs dans la joue du jeune homme. Il sembla que les crocs furent pleins de venin, car il se sentit soudainement nauséeux, et au bout de quelques minutes, un voile noir se fit devant ses yeux. Il s’enfonça dans de profondes ténèbres.

Dans sa tournée du matin, le médecin de Barrett avait noté la disparition de celui-ci de sa chambre. Il sut où le trouver et s’achemina vers le jardin, traversant les longs corridors baignés du soleil estival. Il prit à gauche, puis à droite, et toujours tout droit. La grande porte du jardin lui apparut, annonciatrice du triste spectacle qu’il trouverait derrière, quelque part entre les arbres. Il poussa la lourde porte, tout comme l’était le cœur de beaucoup de patients ici, et commença à marcher dans la pelouse verdoyante. Le parc était grand et agréable, propice pour aérer un peu les esprits torturés. Le soleil éclaboussait la verdure, quelques patients en profitaient, assis sur des bancs ou se baladant. Bientôt le médecin arriva dans une espèce de petite clairière, aménagée en espace de spectacle, avec des rangées de bancs et un écran géant, installé à l’occasion de l’été, et qui faisait office de cinéma, une fois le soir venu. Durant la journée, on faisait passer sur cet écran une multitude d’images, où le thème de la mer était récurrent, pour faire sentir un peu plus l’air de l’été dans le jardin. Le médecin s’arrêta avant les premiers bancs, et, l’œil triste, regarda l’écran, où l’on voyait de longs rouleaux de mer se brisaient sur une plage. Les rouleaux du souvenir. Aux pieds de l’écran, debout et la tête levée vers l’océan, John Barrett, absolument absent, les lèvres remuant parfois, rêvait d’un temps qui n’était plus. Le médecin, qui avait eu connaissance des effroyables visions du jeune homme, imaginait la nature du délire mental dans lequel celui-ci se trouvait prisonnier, en ce moment et de son plein gré. Le vieil homme soupira, et murmura, à mi-chemin entre l’affection et la désolation : « Pauvre fou ».

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Alsy · il y a
Très belle plume ! J'ai vraiment aimé l'ambiance donnée. L'histoire se lit très bien, en plus j'avais une musique mystérieuse en fond que jouait mon enceinte ;)

Si j'avais quelques remarques à faire ce serait sur l'utilisation des sens comme, par exemple, dans le paragraphe où John est face à la mer. On voit bien la scène, mais les autres sens sont délaissés alors que le touché et l'odorat serait très intéressant face à cette créature en décomposition qui l'étouffe ! D'ailleurs, les sentiments de Barrett sont presque absents ce qui manque dans les scènes où il pense à sa bien-aimée, je trouve. Il y a aussi énormément de préposition tels que "de", "et" ou "qui/que" ce qui peut alourdir le texte.

+ "où l’on voyait de longs rouleaux de mer se brisaient sur une plage" il faudrait écrire "se briser" non ?

Enfin bref, c'était ma petite analyse qui n'a bien sûr pas but de vexer ou quoique ce soit ! Mon vote !

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Orpheus · il y a
Merci pour ses remarques constructives ! Pour ce qui est de la faute, c'est juste, elle m'a échappé même après plusieurs relectures...
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Carine Lejeail · il y a
Comme j'ai aimé vous lire et découvrir l'ambiance particulière que vous avez su construire. C'est bien écrit, on est happé! Bravo et mes voix :)
Je vous invite à découvrir mon univers et à me porter plus loin si le cœur vous en dit:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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De margotin · il y a
Mes voix
Je vous invite à lire Ô amour et à la belle étoile

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Olivier Darcourt · il y a
Deuil et folie sont très souvent liés, et votre texte saisissant en est une jolie illustration !
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour décrire cette ambiance pathétique et déconcertante ! Bonne chance ! Vous voulez battre la chaleur caniculaire ? Venez vous détendre dans un bain de lumière séraphique, bleue et reposante “Sous la Pleine Lune” qui est en lice pour le Prix Ô 2019. Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sous-la-pleine-lune

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Samia.mbodong · il y a
Les mystères de l’amour et de la folie.
Des passages très prenant où l’on ne décroche plus, et des images bien trouvées
 
Bravo et merci je soutiens.

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Artvic · il y a
Mes voix +5 pour votre nouvelle un peu a part .
Je vous invite à lire https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-soufflet-qui-pleure

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Marie Quinio · il y a
Un monde de folie, ou quand la mort de l'être aimé nous fait toucher le fond... Belle histoire, Orpheus !!
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jc jr · il y a
Après Taxidermie, je retrouve votre plume, qui de nouveau bat son plein dans l'imaginaire. Quand une passion aux visions morbides mène à la folie.
Je vous réinvite.

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jc jr · il y a
Je suis en finale grâce à vous. Viendrez-vous me soutenir de nouveau ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-coup-de-foudre-5
Amicalement, JC

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michel jarrié · il y a
Etrange cette nouvelle, une belle écriture. Là où l'amour peut conduire.
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