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Emilie

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Tu es assis au bord de la piscine, très maigre, os saillants, jambes d’échassier. Huit mois se sont écoulés depuis le jour de ton hospitalisation pour quelques minuscules tumeurs dans ton ventre. « Une semaine et vous n’y penserez plus » avait affirmé le chirurgien... De complications en complications il avait fallu abandonner ton corps aux soignants, rôder misérablement autour de ta couche en évitant les tuyaux qui te permettaient de respirer, de t’alimenter, de chasser tes humeurs les plus intimes, dormir sur un lit de camp nuit après nuit aux aguets du moindre de tes mouvements. Au fil des semaines la vie avait repris ses droits. Premier lever du lit au fauteuil, première douche. Tu t’étais assis sur un tabouret dans le bac, je t’avais frotté le dos avec délice. Retrouver ta peau, enfin ! Mais tu étais si fatigué, si las... Il te fallait du soleil, de longues promenades.

Nous sommes d’un pays plat, pluvieux, pays de rivières paresseuses qui dans les courts étés nous offrent le clapotis de leurs eaux, leurs berges herbeuses emplies de cris d’oiseaux et du frôlement mystérieux des ondines. Et nous voilà en ce milieu de printemps, dans cette région montagneuse, ensoleillée, où les orages éclatent violents et laissent la place au ciel bleu, nuages balayés aussi vite qu’ils sont venus. Nous, habitués aux brumes, aux brouillards qui ne se dissipent pas pendant des jours et des jours, nous sommes caressés, enveloppés, enroulés dans une luminosité si forte, si aveuglante, que tu protèges constamment ton visage d’énormes lunettes noires. Du grand balcon de notre appartement nous sommes tout entourés de sommets, le plus haut doit culminer à trois-mille mètres, leurs pentes sont couvertes de forêts de hêtres, de sapins, de mélèzes, les verts se nuancent du plus noir au presque jaune des jeunes pousses. Quel éblouissement, mais quel étonnement aussi ! Tu viens derrière moi, m’enveloppes de tes bras dont je sens la faiblesse. D’un rien, d’un léger mouvement de la hanche, je pourrais les dénouer. Nous étions si peu sortis de nos contrées, si sédentaires que les montagnes n’étaient que vagues réminiscences scolaires, cartes postales, des lignes plus hautes que la côte qui nous séparait du village voisin. Nous avions bien étalé une carte de géographie et suivi de nos doigts leurs tracés, elles n’avaient d’existence que géométrique. Elles sont là sous nos yeux, belles puissantes, nous ne nous lassons pas de les contempler et pourtant quelque chose en elles te fait peur, te rebute.
— Je ne pourrai pas, murmures-tu.
— Pas quoi ?
— Regarde les donc, mesure leur pente, où m’as-tu emmenée ?
Brusquement tu devenais presque agressif, tu m’en voulais de te mettre face à toi-même.

Depuis ta sortie de l’hôpital, tu vivotes ; canapé, lectures rares, quelques pas dans le jardin, la rivière est bien trop loin. Toi qui aimes tant dessiner, tu n’ouvres plus ton carnet de croquis. Sous prétexte que ta cicatrice te fait mal, que tu as besoin d’espace, nous faisons lit à part. Je perçois ton mouvement de recul lorsque je m’approche trop près de toi. Aussi, quelle joie ce soir de te sentir appuyé à moi, tes mains légèrement posées sur mon ventre. Montagne amie, silencieusement, je te remercie.


Dès notre arrivée j’avais repéré la grande piscine dont le dôme transparent laisse les yeux s’égarer sur le paysage qui cerne la ville. Visages renversés, les feuilles viennent effleurer le bout de nos cils. Les frontières sont abolies, le miroitement de l’eau coule sur la montagne, liquidité ensoleillée sur les épaules des nageurs. La fréquenter aux heures tranquilles, laver ton corps et le mien de toutes les effluves aigres de ta chambre de malade m’étaient une nécessité, un rite de purification. Mes membres engourdis par tant de veillés immobiles à ton chevet se remettaient lentement en ordre de marche, ils grinçaient douloureusement à chaque battement de pied ou de bras, l’eau à peine chlorée me piquait les narines, sensation qui me devenait presque agréable. L’espace d’un aller-retour dans le bassin, je n’étais plus que moi-même et le souvenir de tes paroles résonnait dans ma tête, sois égoïste m’avais tu dis, ne penses plus qu’à toi. Des mains étrangères s’étaient posées sur toi pour te panser, te laver, tu étais devenu un corps-objet de soins professionnels. Froid, tout était froid autour de nous, les couleurs, les sons, les voix. Un sentiment de dépossession, une jalousie morbide m’avaient envahie, encore à présent l’amertume m’en poursuit, une rancune contre toi qui n’exige aucune explication, elle est, me dresse parfois ennemie face à toi, impatiente, ma force contre ta faiblesse. Un mépris insidieux s’empare de moi, il tord ma bouche de paroles cruelles, la paroi qui s’élève entre nous est bien plus haute que les sommets environnants.
Tu ne veux plus montrer ton corps. Porte close de la salle de bain, porte soigneusement poussée de la chambre dans laquelle tu dors seul. Toi qui déambulais nu dans la maison m’offrant sans vergogne tes fesses, ton sexe, ton ventre mousseux, le matin tu surgis strictement vêtu d’un pyjama à la couleur improbable. Certains jours un gros fou rire me prend, un homme en pyjama, ça peut être ridicule....

Quelle ruse, quelle force de persuasion a-t-il fallu déployer pour que tu consentes à mettre un maillot, à faire quelques brasses. Épuisé, tu gis dans un des transats qui parsèment la piscine. Ton regard erre sur la montagne, s’y accroche, s’y arrête. Le soleil est allé chercher un peu de l’ombre des sapins et nimbe ton front, ta chevelure, d’un vert très pâle. Je sais que tu calcules les altitudes, le nombre d’heures qu’il te faudra pour les parcourir, la hauteur à laquelle la neige encore présente t’arrêtera. Tu n’es pas prêt mais peu importe, nous attendrons. Le temps nous accompagne. Manger, nager, chauffer tes os, étirer tes membres jusqu’à ce qu’ils te fassent mal, en percevoir toute la matière, peau, muscles, organes qui battent, se contractent, se dilatent. Tu es vivant ! Revenu d’un long voyage en une contrée ceinte de murs si solides que les déconstruire nous a fait saigner les mains.
La montagne, tu l’apprivoises, tu la fais tienne. Crayons et carnets sont posés sur la table face à la porte-fenêtre de la terrasse et plusieurs fois par jour tu la dessines. Montagne différente suivant ton humeur, la couleur du ciel, l’heure du jour. Celle du matin scintillante des rayons du soleil qui s’y brisent en mille morceaux. Celle du soir, dont les lignes estompées apparaissent à peine sur la feuille blanche ; montagne qui s’échappe, rentre en elle-même dans une profonde méditation. Celle de la nuit, masse trapue, sombre, que la lueur de la lune n’arrive pas même à percer ; gardienne de ses secrets elle s’oppose à ta main qui voudrait la saisir, lui assigner des formes. Montagne proche chaleureuse, montagne hostile qui te repousse.
Tous les après-midi nous flânons dans la ville, dans son centre, ses rues étroites bordées de cafés dont les terrasses sont déjà installées comme si l’été était là. Je t’ai offert deux bâtons de marche. Sceptique quant à leur utilité, tu les as tournés dans tous les sens, les as réglés encore et encore, en as apprécié la hauteur, la solidité. « Nous irons nous balader dans les environs afin que tu puisses les faire à tes mains », tu as souri sans dire un mot.

Le soleil éclatant ce matin me donne une énergie débordante, des fourmillements parcourent tous mes membres, je suis cheval qui s’ébroue dans l’herbe mouillée de l’aurore, chien dont le maître équipé pour une longue marche ouvre la porte en le sifflant. Je te secoue « allons pique-niquer ». De plus ou moins bonne grâce tu saisis tes bâtons. En une heure nous sommes hors de la ville. Nous avons emprunté un sentier étroit d’herbes folles, tapissé de minuscules fleurs bleues, longé un ruisseau qui à certains endroits prend une allure torrentielle. J’ai vu passer dans tes yeux la nostalgie de notre rivière. Nous nous sommes arrêtés au bord de l’eau dans une flaque de lumière. Tu as marché sans fatigue, l’air est léger, il embaume la résine, le thym dont les touffes s’éparpillent autour des roches, l’eau nous berce de son chantonnement joyeux. Le vin blanc du pays pétille sur notre langue.
Tu esquisses les lignes du paysage, ma silhouette adossée à une pierre chaude... Le temps passe doucement ; crissement du crayon sur la feuille, bruissement des insectes dans la végétation, nous sommes tout entourés de paix. Je dors, je paresse, l’esprit vide, attentive seulement au pur plaisir d’exister. Oubliés maladie, hôpital, contrôle, scanner, analyses, tous ces mots qui emplissent ma bouche de cailloux se sont évanouis, le vent les a emportés là-haut dans un territoire qui n’est plus le mien. Une fraîcheur teintée d’humidité nous fait frissonner et songer au retour. Je lève la tête et là, à la bifurcation du sentier, un panneau jaune que nous n’avions pas vu indique le sommet à mille mètres au dessus de nous... Mille mètres de montée, le chiffre te parait énorme, il t’épuise à l’avance. D’un haussement d’épaule je rejette tous les arguments que tu m’opposes : le souffle perdu, les jambes que tu n’as plus, la douleur aux aguets, cachée au tréfonds de ton corps et qui n’attend qu’un faux pas pour resurgir, ennemie indomptée. Maussade, au retour tu te claquemures dans ta chambre dès le repas fini. Je n’irai pas te chercher. Je ne frapperai pas à ta porte. Je ne te supplierai pas de m’ouvrir. Garde ta bouche fermée sur un silence plus noir que la mort. Mes lèvres resteront closes, incapables de prononcer les mots de la réconciliation. Aujourd’hui, vois-tu, j’ai retourné mes poches, elles étaient vides. Mon cœur cogne, je m’accoude au balcon, la montagne disparaît dans le soir resserrant sa griffe sur la ville.

Matin pluvieux, tu te recroquevilles dans le fauteuil, une couverture sur les genoux... Vieux, tu es devenu vieux ! Frileux, continuellement fatigué. Tu traînes les pieds, tu chipotes ton assiette. Je sors, la pluie mitraille mon visage de ses pointes aiguës, l’eau éclabousse mes jambes nues. La ville miroite sous l’ondée et là-bas, les grands arbres se balancent dans le froissement soyeux de leurs branches.

La voix, la faible voix qui crie patience, prends patience, est revenue. Le soleil brille à nouveau, le bruit des voitures, le tap-tap des chaussures des passants sur l’asphalte, le brouhaha d’une classe en promenade, tout dans ma lente déambulation enveloppe d’un voile cotonneux ma fureur de la veille. Chatte qui fait le dos rond, je franchis en souriant le seuil de la porte, un guide de randonnées dans les mains. Tu aimes regarder les cartes, parfois tu prétends même qu’elles te dispensent de voyager, qu’elles laissent vagabonder en toute liberté le rêve et l’imagination. Tu as la science de leur lecture. Remonter les cours d’eau jusqu’à leur source. Repérer leurs affluents. Cheminer le long des sentiers, suivre leurs courbes, monter descendre avec eux. Arrêter ton doigt sur chaque hameau, chercher leur nom. Ubac, adret. Ensoleillement. Végétations étagées. Pâtures des animaux. L’architecture du paysage se met en place selon une alchimie qui t’est personnelle. Nous nous sommes évadés maintes fois penchés sur une carte ! « Regarde, nous ferons escale là, et une autre un peu plus loin sur cette avancée montagneuse. Nous ferons des étapes, nous reviendrons, nous recommencerons, un jour sans même t’en apercevoir, tu seras sur le sommet ». Tu hoches la tête tes yeux me fuient, un sourire en coin hésite sur ton visage. Je m’obstine, têtue. Nous y arriverons.

Nos journées ronronnent selon une routine bien établie. Paresse du matin qui te voit rêvasser devant les volutes de ton café brûlant. Tu manges si peu que je tente de séduire ta gourmandise de pommes au four, de brioches chaudes et beurrées, de chocolats épais et onctueux. La maison embaume la vanille, la cannelle, le miel. Nous devenons chrysalides enfouies dans un cocon émollient. Nous allons régulièrement nous baigner, mon corps se muscle et s’affûte, hanté de violentes envies de prendre le large, bateau qui fuit sur la mer, laissant l’autre sur le rivage. Mais où aller sans toi ? Il advient que tes lèvres deviennent bleues, que ta respiration se perde haletante, ténue, tu fermes les yeux, immobile tu attends... L’angoisse me noue alors la gorge mais j’ai appris à ne rien dire, à attendre moi aussi qu’une brise clémente chasse le maléfice dont tu es prisonnier.

Jour radieux ! C’est toi seul qui as décidé que nous irions jusqu’au village abandonné, à environ deux heures de marche. À pas lents et résolus nous commençons à gravir la pente pas très raide. Elle s’élève en longues courbes et amène ainsi doucement jusqu’au but de la promenade. La journée est tiède, l’ombre de la forêt nous protège, le sol est sec. Il n’a pas plu depuis plusieurs jours. Pas le moindre pépiement d’oiseau, pas même le souffle de l’air, ne troublent le silence absolu. Enchanté, accueillant, il pose sur nos épaules un voile de douceur. Le poids du sac à dos m’équilibre, ma foulée d’abord inégale a pris un rythme régulier, ma respiration l’accompagne en complète harmonie. Rapidement je te distance. Une pierre roule sous mon pied, je me retourne en criant « pierre », l’avertissement est venu spontanément à mes lèvres, il me fait montagnarde soucieuse de ceux qui me suivent. Loin derrière, tu ne m’as pas entendue. Mon corps ne pèse rien – je suis oiseau – libre. Ivre de bonheur, mon esprit cabriole devant moi, il danse, il rit, me crie que j’ai trouvé une nouvelle demeure. À intervalles réguliers je t’attends. Tu es essoufflé, l’ombrage des arbres te fait un masque gris. De la sueur perle à ton front et en même temps tu frissonnes, pris de froid dans le semblant d’humidité qui s’égoutte des feuilles. Tu ne veux pas que je t’attende, « laisse-moi aller à ma façon. Nous nous retrouverons au village... ».
Le hameau, ou plutôt les ruines qu’il en reste, est là au détour du chemin. Maisons écroulées dont ne subsistent que quelques pans de mur. Chambres vides où les herbes, les fleurs sauvages, ont fait leur nid. Toits dont les lauzes se sont éparpillées, verdâtres, tachées de mousse ; elles disent leur désolation de n’être plus celles qui protègent du soleil, de la pluie, des étés ardents, des hivers rigoureux. Depuis des années et des années, aucune main humaine n’est venue les gratter de leurs moisissures, leur redonner un lustre argenté, les réunir les unes aux autres dans la fierté de leur beauté retrouvée. Seul le four à pain est intact.

Je te regarde arriver à pas lourds, dos courbé, tête baissée sur tes bâtons. Tu t’appuies au mur de pierres sèches, il te réchauffe, soulage ton dos endolori de quelque blessure ancienne. Au-delà du village la pente se fait abrupte, la végétation plus basse, les arbres rares. Aujourd’hui nous n’irons pas plus loin. Ton crayon court sur le carnet dont tu ne te sépares jamais, les maisons béantes hurlent à la mort, orphelines des hommes tués à la première guerre. Les femmes et les enfants sont descendus vers des vallées plus clémentes, je les vois s’en aller le cœur arraché, avec déjà, dans leur mémoire, le bruit des murs qui meurent. Je m’allonge sur la terre chaude, le ciel s’est adouci, il embue ma pupille d’une eau transparente, je m’étire dans une bulle de bien être. Il me plaît à penser que des âmes me frôlent murmurant la tristesse de leur absence, la nostalgie de leur sol, l’injustice à errer dans des pays inconnus. Je leur réponds ma joie d’être là.

Tu étais harassé mais ton visage serein reflétait la victoire remportée sur toi-même. Nous sommes redescendus main dans la main, une douce euphorie s’était emparée de moi. La prochaine fois nous irions conquérir le sommet ! Et mon humeur était conquérante !

Face à notre appartement loge un couple plus âgé que nous. Chaque matin ils partent harnachés de pied en cap, parfois une corde et un piolet sont accrochés au sac de l’homme. Ces inconnus, avec lesquels nous n’avons échangé que rarement un vague bonjour, me sont devenus familiers tant j’ai pris l’habitude de m’accouder au balcon et de suivre des yeux, le plus longtemps possible, leur trace vers quelque course que j’imagine. Je les accompagne en pensée avec une envie qui fait barre autour de ma poitrine.

Repris le train-train quotidien, les heures paisibles tissent leur ouate, nous nous y enfonçons mollement. L’été approche, bientôt il fera trop chaud pour entreprendre de grandes balades, les jours sont longs, hirondelles et martinets percent le ciel de leurs stridences. Ce soir en rentrant, j’ai vu ton carnet posé bien en évidence sur la table. Habituellement tu me montres ce que tu veux bien que je vois, je ne suis jamais une intruse dans tes œuvres. Mais que pouvais-je faire, que pouvais-je comprendre là devant cette feuille où notre rivière coulait, où dans chacun de ses méandres le vent inclinait les roseaux, où enfin notre maison volets ouverts nous attendait ? Nous avons parlé retour, fixé des dates, envoyé des messages pour qu’elle soit prête à nous recevoir. Il pleuvait chez nous sans discontinuer depuis plusieurs jours. Les massifs d’hortensia coloraient les gouttes d’eau de rose et de bleu. Le potager dont ton frère avait pris soin n’avait jamais été aussi généreux de sa manne nourricière, le grand lilas explosait dans l’exubérance de ses fleurs blanches et de leur parfum entêtant. Tes yeux brillaient à ces nouvelles, ainsi tu étais, toi aussi, une âme en quête de sa terre qu’elle aspirait à retrouver. Il fallait vite, une fois encore, une dernière peut-être, repartir sur les pentes montagneuses.

J’ai posé le plateau à déjeuner sur ton lit, ouvert tes volets à la lumière matinale. « Je serai Orphée, tu seras Eurydice, je ne me retournerai pas, je ne t’attendrai pas. » Je suis partie avant toi, te laissant les clefs sur la table. Au pied du panneau, je me suis arrêtée quelques minutes, j’ai vu une silhouette se profiler au loin, j’ai repris ma marche aussitôt. J’avais acheté un rouleau de fin ruban rouge, je parsemai les branches d’arbre de nœuds semblables à des fleurs, à des petits mots d’amour que tu reconnaîtrais, qui te donneraient du courage. À certains endroits, les feuilles, les écorces, les brindilles de bois formaient un humus végétal qui glissait sous les pieds avec un chuintement d’eau courante. Je tendais l’oreille au loin pour en percevoir le bruit sous tes pas. J’ai dépassé le hameau, la pente plus rude, plus caillouteuse a ralenti mon rythme. Tu allais devoir t’arrêter là, laisser les battements de ton cœur se calmer avant de poursuivre, prendre garde aux pierres qui déséquilibrent le corps. Ce matin j’avais laissé tes bâtons appuyés près de la porte, ils te seraient une aide précieuse ici. Mon souffle devient plus court, les muscles de mes jambes tirent, les buissons ne dispensent aucune ombre, il faut se protéger des ardeurs du soleil haut dans le ciel. Des plaques de neige subsistent ci et là ; neige immaculée, luisante, pailletée, elle craque comme une soie qui se déchirerait, si froide à la main qu’elle brûle. Là, presque un névé qu’il faut contourner, je te fais un chemin de rubans coincés sous les rochers. La croix qui signale le sommet a surgi devant moi par surprise... Joie – respiration profonde – je m’allège du sac, remue épaules et cou ankylosés et bois avec avidité l’eau fraîche de ma gourde. Auras-tu pensé à mettre quelques gouttes de menthe dans la tienne ? Sinon tu ne boiras pas assez car tu n’aimes pas l’eau de la ville trop chimique à ton goût. Je tourne sur moi-même en un cercle parfait, éclat blanc de la neige, luisance grise de la roche, vert des pentes piquetées de jaunes, de bleus, de roses. Mes yeux s’emplissent tant du paysage qu’ils en deviennent aveugles. Je redescends par un autre chemin, toi la veille tu avais décidé de faire un aller-retour.

Je monte nos deux étages un peu alourdie par la fatigue. La porte n’est pas fermée, je la pousse, tes bâtons tombent bruyamment sur le sol carrelé, ton sac est contre le mur là où je l’ai laissé ce matin. Tu n’as pas touché à ton déjeuner, le beurre de tes tartines s’est répandu dans l’assiette, le café ne fume plus, une mouche s’est engluée dans la soucoupe de miel. Le temps s’est arrêté. Tu es couché dans la position où je t’ai laissé en partant ; allongé sur le dos, bras le long de ton corps, tes lèvres et ton visage sont encore plus livides, le sang ne court plus dans tes veines. Je me suis assise au bord de ton lit, tes yeux que j’avais fermés ce matin creusent ton visage cireux d’une pâle lueur mauve, ta main dans la mienne est plus glacée que la neige, je me suis penchée à ton oreille « tu vois, nous l’avons gravie »...

PRIX

Image de Eté 2016
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Thara · il y a
Une nouvelle teintée d'émotion, cette convalescence sonne comme une délivrance pour ce pauvre homme !
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Alain Adam · il y a
Ce texte est remarquable! Mon vote enthousiaste Quel voyage dans l'intime qui se confond avec la nature. Hymne à la vie! Bravo cette belle intelligence du coeur
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Naliyan · il y a
Très bien écrit. Beaucoup de sensations et d'émotions. Et la beauté de la montagne....
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Cris Birdy · il y a
Merci, pour ce magnifique texte déposé et offert !
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Macha · il y a
Remarquable texte, très bien écrit, sensible et plein de couleurs et d'odeurs.
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Moniroje · il y a
Touché... coulé... c'est beau, l'écriture, tout, vous deux
si beau, si triste, si amour...
gorge serrée.

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Magdasorel · il y a
C'est superbe... Merci
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Oufette · il y a
belle écriture, il faut continuer, un vrai talent où le choix et la précision des mots font jaillir l'émotion. Une grande générosité...bonne chance
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Denis Lepine · il y a
et doucement reprend la vie, j'ai voté, je vous invite à décourir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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Gibet · il y a
Approuvé par l'agent, chauuffeur et secrétaire
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