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Francoise Litou

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Ils étaient sept nains, c’est ce qu’on vous a raconté, admirateurs esclaves d’une neigeuse jeune fille, bûcherons dans une forêt idyllique peuplée de champignons rieurs, petites fleurs, gentils animaux, et bla bla bla...
Mais ce n’était pas aussi merveilleux, cette vie-là, vous pouvez m’en croire ! sept frères, parfois Joyeux souvent Grincheux Professant l’amour de la nature et du travail (!) Timides à l’excès quand ils ne Dormaient pas, la plupart d’entre eux un peu Simplets et trop souvent enrhumés par l’humidité de la forêt ; des Atchoum retentissants m’ont bien souvent réveillé.
Et même si l’inceste collectif était notre fantasme préféré simulé mais jamais tout à fait abouti, pas d’amour possible avec la pimbêche ! Un troubadour plus chanceux nous avait fait espérer la rencontre de sept femmes plus jolies les unes que les autres, un peu mortes de l’amour névrosé d’un vieillard bleu barbu,... mais où les trouver, plus vivantes que mortes ? Bon, vous seriez resté, vous ?
Encore jeune et vert je rêvais d’ailleurs et j’ai pris la tangente, envie de changer de lieu, d’époque, d’histoire, pour écrire ma propre légende. Les fées marraines, les lutins malicieux et les ogres véreux, et tout ça pour l’éternité, très peu pour moi. Un matin, sans attendre la visite suivante de Till, un espiègle gamin des environs qui venait nous voir parfois et avec qui j’avais commencé à échafauder un plan de fuite, j’ai choisi la route. Bon, je l’ai laissé tomber, c’est vrai mais j’ai quand même, ce faisant sauvé la mise à mes neuneus de frangins... il m’avait proposé d’utiliser son flûteau magique pour les séduire et les entraîner à la suite de sa mélodie vers l’étang voisin où sans se poser de questions ils se seraient noyés ; mais nous avions un point majeur de désaccord, un point de blocage comme dirait la Confédération Générale des Témoins de violence : le sort de l’innocente qui pouvait encore rendre un homme heureux ; n’importe quel prince ferait l’affaire !

Parti, j’ai marché et à chaque carrefour j’ai joué ma destination aux dés : nord ou sud ? soleil ou ombre ? mer ou montagne ?
A pied, c’est vite fatigant pour de petites jambes ! il fallait trouver mieux... j’ai imité un quidam qui faisait du stop et l’aventure s’est accélérée.
_ une carriole et 30 kms plus loin j’avais grandi de 10 cm, échappé aux avances scabreuses du cocher du châtelain, appris quelques idiomes du pays, décidé que la vie de service et de bassesse ne m’intéressait pas, pas plus que les travaux agricoles ! Merci pour la leçon, et à ne pas se revoir.
_ une torpédo verte, cheveux au vent j’avais passé la puberté, appris que distance et temps étaient des données toutes relatives, décidé d’aller vers le nord : de l’humidité de la forêt au dur soleil du midi dont m’avait parlé la jolie conductrice qui ne rêvait que d’aller se dorer sur une plage, le contraste m’a semblé trop violent. Si elle m’avait invité à partager son drap de bain j’aurais peut-être changé d’avis, mais je me suis pris un râteau dès les premières avances ! Apparemment dans ce monde là non plus la drague ne va pas de soi, et pourtant j’avais fait soft, rien de pénalement répréhensible, ma toute jeune virilité ne méritait pas de dénonciation féministe.
_ la DS 19 d’un PDG en mal de compagnie ; sa femme restée à Paris, belle endormie dans sa cage dorée, il allait déposer sa gamine chez mère-grand avant de partir en goguette sur la côte normande... je n’ai pas voulu en savoir davantage. Sur la banquette arrière la mioche un peu simplette et très grincheuse rejouait avec ses poupées barbies le sempiternel script de l’amour romantique...quel manque d’imagination ! Si j’avais eu le temps de faire l’aller-retour, la neigeuse de la forêt aurait fait pour elle une excellente babysitter, elle avait quelques petites choses à lui apprendre pour mille et une nuits coquines !
Trop d’ennui ! j’ai sauté de la voiture au premier stop. Ah non, alors ! j’ai pas posé ma hache et ôté mes braies pour en arriver là !

_ un 38 tonnes, un bon gros jovial chauffeur qui roule vers Dunkerque. Pas trop intello, mais sympa, et il conduit bien ; c’est le premier animal de ce genre que je rencontre, plus viril que raffiné, mais généreux, un prince de la route ! Par mimétisme je gonfle le torse, j’attrape des biceps, un rien de barbe, l’image renvoyée par le rétro n’est pas trop vilaine ; pas un play boy, juste un type pas trop laid, plutôt grand... enfin, normal !
Mer du nord, hôtel de la plage, je teste ma nouvelle apparence... deux jolies ogresses accoudées au bar, la blonde ou la rousse ? ou les deux ? d’œillades en galipettes,... merde, c’était tarifé ! ça alors, j’avais rien vu venir...
La plage à nouveau ; au-delà de la grande étendue d’eau les côtes d’un autre pays, des bateaux et des feries et une foule bigarrée, compacte, loqueteuse, hébétée qui se presse, se bouscule, m’engloutit plus efficacement que les branchages de la forêt dont j’ai le souvenir et me rejette sur le sable où me narguent des blocs de béton, des bunkers m’a-t-on dit, vestiges d’une guerre d’hommes en folie comme ceux à qui je viens d’échapper. L’une de ces constructions a une ouverture sur la mer et je m’y glisse ; le lieu a déjà été occupé, couverture moisie, reste d’un feu... çà ira pour ce soir, je suis épuisé.
Ah oui, mais le lieu est convoité, et très vite la surpopulation menace ! Ils sont arrivés seuls ou à deux, peureux mais déterminés, chargés de ballots, un pain, quelques branches sèches, un sourire furtif, comme moi ils ne savent où dormir. On s’est serrés, autour du feu ranimé,je les ai distraits de mon épopée, ils m’ont affligé de leurs pertes, de leurs douleurs. Ils s’appellent Adama, Mona, Samba, Mariama, Andreï, Yasmina, Ibrahim, Reza, Chang, Fang-Yin,... ils sont jeunes mais n’ont d’autre âge que celui de leur détresse,
leur forêt à eux, le désert,
leurs ogres, un dictateur, la drogue, la guerre, la misère, un fleuve qui a englouti le sampan familial et ne les nourrira plus,
leur marâtre, celle d’un mariage arrangé,
leur fratrie, perdue
Ils sont comme moi à la recherche d’un eldorado, mais pour eux vie ou mort, errance jusqu’au royaume princier où l’on voudra bien leur faire une petite place où se poser, travailler, aimer.
Oh comme tout à coup je me sens mal, mes privilèges me sautent au visage que j’ai maintenant fort joli, moi qui n’ai connu ni la faim ni les coups, moi qui peux à tout moment me replier dans les pages d’un livre !
Pour ce soir, ils sont à l’abri, mais demain ? Je ne peux dormir et vais marcher sur la plage, saute le périph, m’approche des parkings de départ des feries. Une cafétéria éclairée, Mario le chauffeur y dîne, nous nous reconnaissons, je lui raconte, il lève les bras au ciel, tous les jours, toutes les nuits ils arrivent, de plus en plus nombreux ! Non, il ne peut rien, non il ne veut pas. J’use de tous mes modestes pouvoirs, un peu de poudre de bienveillance, un nectar de courage parfumé générosité, et à l’aube, épuisé sans doute par tant d’insistance il embarque Samba et Mariama, deux, seulement deux, mais au moins deux chanterait le Colibri. Jeunes, amoureux, des étoiles dans les yeux tout à coup à l’idée de faire naître leur enfant dans un pays où l’espoir existe.
Adama, Mona, Andreï, Yasmina, Ibrahim, Reza, Chang, Fang-Yin,...un salut de la main, un sourire triste... j’ai glissé dans chaque baluchon un talent d’argent, un écu d’or, une perle d’allégresse, ils en feront je le sais le meilleur usage.
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