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La première fois que j’ai vu une âme errante, elle sortait de terre comme une brume en flamme, une sorte de lame solide tranchant l’espace. Montant lentement dans son éclosion inexorable, elle semblait figée dans son mouvement. Un chuintement léger émanait de sa forme massive. Si je l’avais vue aujourd’hui, après toutes ces années d’observation, j’aurais pris mes jambes à mon cou, de peur qu’elle ne me les coupe. Mais j’étais fasciné et sans doute avait-elle senti que je n’étais animé d’aucune mauvaise intention ; tous ceux qui ont essayé de leur nuire ont été lacérés. Et je contemplais ce phénomène avec l’innocence et la curiosité de l’explorateur que j’étais. Aujourd’hui, je sais que cette première âme errante massive rencontrée était une sculptrice de Montmirail. C’est en effet ainsi que l’on nomme ces entités qui dessinent de si belles formes dans les champs. Elles aiment que l’on regarde leurs œuvres et c’est surement pour cette raison que je ne fus pas tranché.

À partir de ce jour, je me consacrais à étudier ces étranges objets. Les plus grandes sculptrices de Montmirail avaient dessiné les pétroglyphes de Nazca au Pérou. Certaines se déplaçaient en vastes groupes et laissaient leur trace dans le sable des grands déserts, tandis que d’autres, plus légères n’oubliaient qu’une signature sonore, une chanson de vent ou un chant d’orage. Après avoir constaté les effets visibles de ces phénomènes, je me mis en quête d’étudier leur fonctionnement, leurs modes de vie, leurs habitudes les plus intimes. Je voulais tout connaitre des mœurs secrètes de ce qu’il est bien nécessaire de qualifier de nouveau règne. Quoique nouveau n’est sans doute pas approprié, tant certaines de ces âmes errantes semblaient anciennes. Leur étude ne me permit pas de connaitre leurs âges mais je parvins à saisir de quoi elles se nourrissaient. La plupart tenait leur énergie de leur propre mouvement.

Cette découverte fut décisive pour organiser leur classification. Ainsi fut choisie la définition de trois groupes : les ligneuses qui se déplacent dans une seule direction, les tortueuses dont le mouvement peut prendre des formes variées et les dimensionnelles qui vont jusqu’à voyager dans d’autres mondes. Prenons par exemple la première observation qui me fit les rencontrer. Il s’agissait d’une ligneuse. Elle émergeait lentement du sol après avoir traversé toutes les couches de la terre. Il y a fort à parier qu’elle avait sculpté la même forme en entrant dans le sol aux antipodes. Puis elle avait pénétré la terre, la roche et traversé ainsi les couches successives sur des milliers de kilomètres et, vue son allure, cela avait dû prendre un temps considérable. Chaque couche lui avait offert un peu de son énergie : des minéraux par-ci, de l’eau par-là et bien sûr du magma en fusion dont elle tirait ses qualités tranchantes.

J’avais eu l’occasion d’observer de près cette capacité à tailler la matière, un jour où je m’étais approché assez d’une petite éclosion. Il s’agissait d’une ligneuse de roche, de celles qui taillent les cheminées de fées. Dans son déplacement, elle avait coupé net une feuille d’aloès qui poussait sur sa route. La plante avait émis un son cristallin et la partie coupée était tombée sans résistance sur le sol, laissant apparaitre sur sa tranche son intérieur auréolé d’une lueur dorée. J’aurais aimé toucher mais je reculais à bonne distance pour ne pas sacrifier mes doigts. La partie coupée de la plante se posa sur la tranche et, lorsque je revins le lendemain, elle avait visiblement pris racine. Rassurant.

Les tortueuses ne semblaient pas si délicates et pouvaient provoquer des dégâts considérables. S’inspirant des formes de vents les plus violents, elles pouvaient raser une forêt en un rien de temps. L’une de leurs cicatrices les plus connues étaient la région des Tsings à Madagascar. Le troupeau à l’origine de ces profonds sillons de pierres devaient compter de nombreuses tortueuses. De petites modèles sévissaient plus modestement sur les côtes escarpées de tous les continents, comme à Ouessant. Les tortueuses aimaient déchirer les rivages et leur donner des formes acérées. Les plus petites soufflaient discrètement mais ne se contentaient pas de griffer des rochers ou de tailler des écorces. Elles vrillaient des troncs entiers, lentement mais surement et les pins témoignaient de leurs séjours espiègles. Il arrivait aussi que des tortueuses balafrent quelques animaux, voire des hommes, ou leur infligent des lésions plus internes. Les tortueuses s’insinuaient alors sous la peau, dessinant des eczémas et autres œdèmes scarifiés. Plus insidieuses encore, certaines pénétraient le système nerveux et imprimaient des humeurs changeantes sur les neurones de ceux qu’elles parasitaient. Hélas peu étudiés, ces phénomènes ne connaissaient pas de remèdes et laissaient les personnes atteintes et leur entourage désemparés.

Je soupçonnais les attitudes et les différentes manifestations provoquées par les âmes errantes, d’être autant de messages que nous ne savions pas déchiffrer. Mon intuition me poussait à m’attarder davantage sur les dimensionnelles. Je pressentais que leur compréhension permettrait de percer les mystères de toutes les familles d’âmes errantes. À force de les côtoyer j’avais acquis l’intime conviction qu’elles jouaient un rôle important dans la naissance de nos émotions et de l’expression de nos sentiments. Il me semblait d’ailleurs que l’humanité connaissait le développement de nouvelles formes de sensations. Ou plutôt que certains individus conservaient des archétypes émotionnels archaïques proches de nos origines animales, tandis que d’autres découvraient chaque jour plus de sensibilité. Ces changements paraissaient ouvrir les individus en question à d’autres perceptions et les âmes errantes dimensionnelles ne me semblaient pas étrangères à ce phénomène.

Au cours d’une expérience, pour laquelle j’avais réussi à isoler un spécimen dans mon laboratoire, je fus happé par le porteur et me retrouvais dans son corps ! Je sentais que j’avais quitté mon enveloppe habituelle et je reconnus en face de moi celui que j’étais avant ce transfert. Me fiant à une voix intérieure, je prenais congé du chercheur que je fus et me dirigeais vers le mur du fond de la pièce, le seul sans fenêtre. Je traversais la paroi comme si ce fut naturel et me retrouvais dans une pièce assez semblable à celle que j’avais quittée, bien que le matériel ne soit pas tout à fait le même. Je poursuivis mes pas d’un élan semblable à celui qui m’avait permis de jouer les passe-muraille et je me retrouvais à l’extérieur où je découvrais un paysage assez proche du nôtre mais plus luxuriant. La nature semblait ici davantage à son aise et l’air était plus sain. Alors que je commençais à m’interroger sur le sens de ces observations, je reconnus le déplacement d’air d’une petite tortueuse. Des poussières scintillantes s’agrégèrent sur son passage. Son vol pris la forme d’une belle calligraphie dans le ciel et je pus lire distinctement :
« Bienvenue dans votre 2e monde ! Prenez-en soin cette fois ! »
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