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Conte moderne pour Végane

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Chloé Laroche

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C’était un matin d’automne, dans le Massif de la Chartreuse. Roméric, ce jour-là, se leva précipitamment ; il enfila son pantalon, se trompa de couleurs de chaussettes et avala son café à la hâte. Il avait un rendez-vous très important avec un vendeur de bétail.

Le mot “bétail” était, selon lui, le meilleur moyen de désigner la famille des animaux, toutes catégories confondues, sans penser à eux en tant qu’êtres vivants ; il avait employé ce terme des centaines de fois au cours de sa carrière de directeur d’abattoir ; son lieu de travail était pour lui semblable à un battoir à céréales, au “détail” près que c’était un battoir à bétail. Jamais il n’avait pensé aux flots de sang versé dans cette entreprise qu’il dirigeait depuis vingt ans ; jamais il n’avait pleuré de honte et de dégoût face aux cadavres accrochés dans les allées de son usine de la mort.

Pourtant il aimait son chien à un point tel qu’il l’emmenait partout avec lui ; c’était un chien très étrange, au regard de lune lorsqu’elle est pleine et à la démarche réfléchie ; le boucher l’avait recueilli alors qu’il était encore tout petit, perdu en pleine montagne ; il l’avait appelé Azur, car le ciel était si bleu que tout paraissait fleuri de myosotis au moment où il l’avait trouvé.

La première fois où Roméric emmena Azur avec lui à son travail, il se passa quelque chose de terrible ; un chat traversa la route devant la voiture et obligea le directeur de l’abattoir à freiner brutalement ; le véhicule se mit en travers, dérapa et alla s’écraser contre un arbre ; le jeune homme eut juste le temps d’attraper son chien et de sortir de la voiture en catastrophe avant de voir le moteur prendre feu ; quelques instants plus tard la voiture explosa mais l’arbre n’eut absolument rien ! Le chat avait grimpé au sommet de l’être arborescent et surveillait cet étonnant tableau d’un conducteur terrifié, agrippé aux poils de son chien qui, lui, paraissait détendu et serein.

Cet événement avait fait réfléchir cet homme sur sa vie car il s’était vu périr et, face à son décès éventuel, il avait pensé à l’entreprise de mort qu’il dirigeait. Cependant, cette prise de conscience ne l’avait pas fait renoncer aux bénéfices qu’il tirait de son abattoir ni à sa réputation régionale.

Ce matin-là, donc, alors qu’il avait bu son café à la hâte, il se rendit à ce rendez-vous où il devait signer un marché important ; lorsqu’il en ressorti, il avait signé ce contrat très intéressant pour son affaire : abattre deux mille veaux... Au moment de signer, Roméric avait pensé à la partie gastronomique du veau : la “noix”, puis à la fameuse “côte de veau” et il s’était dit en son for intérieur : “Mon métier sert à éviter à des âmes sensibles de devoir commettre un crime tout en leur laissant le choix du cadavre.” Il avait sourit alors pour cacher son étonnement de penser les choses ainsi.

Il ne se doutait pas encore de ce qu’il allait vivre. Quelque chose de magnifique et d’extraordinaire devait lui arriver, quelque chose qui ressemblait à un pré fleuri en plein hiver, mais il ne le savait pas ! Si, une fois, il avait fait un rêve qui l’avait bouleversé : un petit garçon lui disait de ne plus tuer de petits cochons, car les cochons étaient ses amis et les petits cochons leurs enfants ; il lui disait que lui aussi était un enfant, que les cochons étaient nos frères et soeurs et que c’était commettre un crime que de tuer ces animaux ; le jeune homme s’était réveillé brusquement, remué par les paroles si sages d’un petit garçon... mais plus tard il oublia ce rêve dans le grenier de ses souvenirs ; les araignées de ses illusions eurent tôt fait de recouvrir ce rêve de leurs toiles.

Enfin, quelques jours après avoir signé le contrat des deux mille veaux, Roméric partit à la chasse avec deux compagnons, en un lieu proche du Monastère de la Grande Chartreuse.

C’était une belle journée d’automne ; on pouvait apercevoir au loin les toits du lieu saint ruisselant de lumière ; les arbres tout autour faisaient un écrin si coloré à ce joyau humain que l’on aurait dit qu'une fée avait déposé ici un prisme divin, un morceau d’univers.

Le chasseur se ressaisit devant tant de beauté offerte à son âme, mais il n’eut pas le temps de reprendre son fusil ; un coup partit d’en haut et le renversa ; un de ses compagnons avait cru voir un animal plus bas dans la forêt et lui avait tiré dessus.

Le directeur de l’abattoir s’était écroulé ; il avait perdu connaissance et était entré dans un profond sommeil ; il demeura dans le coma durant les jours qui suivirent ; ses compagnons de chasse l’avaient emmené aussi vite que possible à l’Hôpital de Grenoble, mais il avait perdu beaucoup de sang, tant de sang que les médecins ne savaient pas s’il survivrait.

Roméric fit un étonnant voyage durant ce coma. Il se retrouva catapulté dans un monde peuplé d’animaux, de tous ces animaux qu’il tuait dans son abattoir : boeufs, veaux, cochons, chevaux, autruches.

Au bout d’un long chemin, il se retrouva devant une bête énorme qui se tenait majestueusement au milieu d’un grand pré. On aurait dit le Roi des boeufs ; celui-ci s’adressa soudain à l’homme ébahi :
-Homme, n’en as-tu pas assez d’arroser les sillons de ta contrée avec notre sang, notre souffrance, notre frayeur d’être massacrés ? Homme, n’en as-tu pas assez fait ? Renaîtras-tu à la vie avec des idées de mort, des pensées de sacrifices de notre race, des concepts de viande fraîche ? Homme, ne veux-tu pas arrêter de prendre le petit veau à sa mère, son enfant à la vache ? L’enfant d’Abraham est sans cesse tué à travers nos enfants. Homme, ne sens-tu pas cette frayeur dans chaque veau qui va à l’abattoir, ne sens-tu pas son sang se figer ? Homme, pense à notre vie, à celle des cochons, à celle de chaque mammifère. Médite sur la vache sacrée en Inde. Contemple les tableaux du peintre Chagall. La vache est symbole de paix et elle donne le lait, comme la femme donne aussi le lait à son enfant.”

L'homme vit le boeuf disparaître dans un épais brouillard et ouvrit les yeux sur une femme médecin penchée sur lui.
-Ah ! Enfin ! Vous vous réveillez ! Quel bonheur, après tous ces jours d’incertitude et de combat pour vous tenir en vie ! C’est un véritable miracle que vous ne soyez pas mort sur le champ. Vous aviez perdu tant de sang !”

Roméric sourit timidement et pensa : “J’ai fait ce que l’on appelle une NDE, expérience proche de la mort, mais là je crois que c’est assez particulier ! Pas de tunnel, pas de lumière, pas d’anges, mais... un boeuf ! Si je raconte cela, on va croire que je suis fou ! Un paradis des animaux, c’est un concept insupportable pour les hommes qui s’approvisionnent dans les abattoirs ou les boucheries. Pour eux, un animal, c’est un objet. On peut lui ôter la vie, lui couper la tête, le corps ou les pattes, ça n’émeut personne... sauf peut-être les enfants. Tiens, ça me fait penser à ce petit garçon qui m’avait parlé en rêve !”

Le jeune homme demeura quelques jours à l’hôpital ; son chien lui manquait terriblement ; il décida de fermer son abattoir et de prendre une année pour réfléchir. Lorsqu’il rentra chez lui, Azur lui fit la fête ; il l’emmena alors avec lui dans une grande course alpine, sur les routes et les chemins.
Il arriva au bout de trois semaines à Théus, près de Gap, et grimpa les pentes raides qui séparent ce village pittoresque de la Salle de Bal des Demoiselles Coiffées, rassemblement étrange de cheminées de fées.
La nuit, les Fées s’y donnent rendez-vous pour parler des humains ; elles dansent autour des hautes cheminées de sable figées par le temps. Chaque cheminée au long cou étiré vers le soleil représente en réalité un amour pétrifié. Un amour impossible entre deux êtres.

Ainsi, Roméric découvrit la Demoiselle Coiffée de la romance de Rosemonde et Oreste, deux êtres mariés qui s’aimaient secrètement sans être pourtant unis l’un à l’autre. Oreste n’avait pu divorcer car sa compagne Lydie lui avait annoncé qu’elle attendait un enfant. Rosemonde ne put supporter ce choix que la vie imposait à leur destin et se jeta dans les eaux tumultueuses de la Durance, à l’endroit nommé “le Rabioux”. On ne retrouva jamais son corps car les Fées l’avaient recueilli et déposé au coeur de la forêt de la Salle de Bal des Demoiselles Coiffées. Elles aspergèrent son corps avec l’eau du torrent et la lune sécha la douleur de sa peau noyée. Puis elles placèrent la belle à la base d’une nouvelle cheminée de fées, recouvrant sa dépouille de sable et de rayons de soleil pétrifiant chaque atome de l’amour. Quelques mois plus tard, les Fées de Théus se penchèrent sur le berceau de la petite fille venue au monde, l’enfant d’Oreste, et lui donnèrent toutes les qualités de Rosemonde.

Car les Fées ne jugent pas l’amour... Elles jugent seulement la souffrance...
Ainsi, la souffrance d’une femme aimée par un prêtre... Irma, qui mourut du cancer dans l’isolement, la solitude et le secret le plus total.
Seul un ange vint la voir à l’hôpital. C’était l’enfant de choeur qui vint lui dire : -J’ai caché des roses dans mon sac. Elles sont pour vous de la part du Père Jean-Hugues.”
L’enfant vit Irma sourire puis mourir sans bruit comme elle avait aimé durant toute sa vie.

Les Fées savaient que Roméric allait venir un jour ou l’autre dans leur Salle de Bal de Théus. Car elles avaient élevé une cheminée en souvenir de ses parents. Lui ne le savait pas mais son coeur savait. Il l’avait attiré en cet endroit.
En réalité, le jeune homme était l’enfant d’Irma et du prêtre, donné dès sa naissance à un couple adoptif par les bons soins de l’administration de l’Aide Sociale à l’Enfance. Il était cet enfant de choeur qui venait servir la messe et qui adorait Jean-Hugues, le prêtre aimé d’Irma.
Il le regardait prier et essuyer délicatement le calice sacré après chaque cérémonie. Il l’épiait dans ses rêveries et recueillait le silence de ses regards. Ce Père l’intriguait profondément. Au fond, intuitivement, il savait qu’avant d’être le père de tous, il était son propre père.
Jean-Hugues lui parlait souvent de la montagne et l’emmenait parfois sur les hauteurs de la Chartreuse, celles de Chamechaude et du Grand Som. Ensemble, ils regardaient le soleil plonger dans le ciel vers la Terre et, au moment du crépuscule, ils redescendaient en courant et en riant. À mi-parcours, Jean-Hugues s’arrêtait et lançait mystérieusement une phrase comme celle-ci : “Ceux que nous aimons reçoivent toujours notre amour” ou bien comme celle-là : “Si un jour tu rencontres une femme, la femme de ta vie, sache que Dieu brillera dans ses yeux comme un précieux cadeau.”

Roméric avait grandi. Il avait aimé une femme. Une femme qui avait décidé de rompre leurs fiançailles pour s’engager comme moniale dans un couvent. Clarissa était son grand amour. Il voyait Dieu dans ses yeux chaque fois qu’il la regardait. Dieu brillait tant en elle qu’Il l’enleva pour toujours. Le jeune homme demeura inconsolable et devint boucher. Un boucher célibataire.

Il repensa à sa vie face aux Demoiselles Coiffées de Théus. Aujourd’hui, il avait trente ans et il aimait toujours Clarissa. Les Fées saisirent ses pensées d’amour et en firent une jeune et vigoureuse cheminée de sable. Mais la cheminée ne voulut pas tenir debout. Elle s’écroula aussitôt construite. Les Demoiselles ailées surent alors que Clarissa aimait toujours si fort le jeune homme au bout de vingt années que leur union future gardait en son coeur l’espérance d’un chemin : le choix.

Les Fées virent dans l’eau claire du torrent deux alliances entrelacées qui dormaient au fond du ciel. L’une appartenait à Roméric et l’autre à Clarissa. Sur chaque anneau chantait une mésange ; mille agneaux entouraient les bagues comme un lit de blancheur cotonneuse empruntée au Mont Colombis.
Lorsqu'il rentra chez lui, notre héros trouva un bouquet magnifique de roses rouges et blanches, avec un petit mot coloré écrit par Clarissa : "J'ai appris pour ton accident de chasse. Je suis toujours là pour toi et suis sortie de ma retraite pour t'aimer. Cette fois-ci pour toujours et sans interruption."
Roméric fut fou de joie et alla frapper à la porte de sa belle, avec Azur à ses côtés.
Ils vécurent des dizaines d'années heureux tous les trois. Ils n'eurent pas d'enfants mais ils créèrent ensemble un refuge pour animaux, dans lequel ils accueillirent des tortues, des chevaux âgés, des chiens venus de Chine, sauvés de la cuisson, des chats en fin de vie, des serpents évadés d'un avion, des vaches sans lait et des félins adoptés bébés mais rejetés par leur maître.
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