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Conte du vent de foehn

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Il y a longtemps, dans un pays lointain, vivait une petite fille appelée Eolène.

Elle était le soleil qui réchauffe et éclaire. Elle était la pluie d’été qui désaltère la nature engourdie ; la fraîche rosée qui orne le monde de ses perles ; le nuage voyageur qui promène son ombre sur de petits morceaux de campagne.
Elle était surtout la brise douce, qui se faufile, joueuse, égaye les feuilles des arbres, incline les herbes hautes, enlève aux roses leurs pétales fanés pour que leur beauté dure un jour de plus. Celle qui passe, imprime son mouvement sans jamais rien briser, s’en va plus loin, revient puis recommence.

Eolène, simple, vive, toujours gaie, répandait ce climat sur tout son petit monde.
Au lever du soleil, le jardin la voyait sortir pieds nus dans sa chemise blanche, courant dans le matin, pour faire voler derrière elle sa longue chevelure blonde. Ses parents riaient en la regardant, émerveillés que le destin leur ait donné un si joli papillon.
Tout le jour, elle était en mouvement. Butinant entre les visiteurs toujours nombreux dans la grande maison, les régalant de son rire cristallin, elle partait tout à coup grimper dans un pommier ou tremper ses petits pieds dans le ruisseau voisin. Puis elle revenait, posait une question et écoutait passionnément la réponse en tournant sur elle-même pour sentir l’air qui glissait sur son corps.
Le soir venu, les joues rosies, les yeux brillants, elle s’apaisait enfin pour profiter des bras aimants de ses parents, dans lesquels elle se blottissait, petit oiseau repu de courants aériens.

À mesure qu’Eolène grandissait, ses courses folles et ses explorations prenaient de l’ampleur et son monde s’étendait. À trois ans, le jardin à lui seul était pour elle un continent à découvrir. À six ans, elle se risquait jusqu’à la colline d’en face pour prendre son envol depuis le sommet en criant de joie. À neuf ans, elle connaissait les champs, les bosquets et les ruisseaux à deux lieues à la ronde.

Lorsqu’elle eut dix ans, elle eut envie de savoir si le vent apportait les mêmes parfums dans le pays au-delà de la rivière. Elle partit un matin, levant son visage vers le ciel, souriant à l’idée de nouvelles découvertes. Elle marcha sans effort et franchit le pont alors que les prés n’étaient pas encore secs.
Sur l’autre rive, elle grimpa en haut d’une colline toute blonde de blés. Là, face au vent, elle huma longuement. Elle perçut les senteurs qui lui étaient familières : herbe mouillée, humus, fleurs des champs. Elle distingua aussi un picotement inconnu : le foehn, qui frôlait les montagnes, apportait avec lui le parfum des glaciers. Il chantait pour elle.

Je suis le vent de foehn et je viens de la mer
J’ai pris à la montagne un peu de sa fraîcheur
Pour toi, jolie oiselle, qui joues avec mon air,
Qui danses et ris sans fin, et qui n’es que bonheur.

Grisée, Eolène ouvrit quelques boutons de sa robe, en dégagea le col, remonta ses manches. Bras écartés, tournant sur place, relevant ses cheveux, elle ne rouvrit les yeux que lorsque chaque parcelle de sa peau dorée eut été caressée par ce souffle frais et neuf. Alors elle redescendit la colline, en rêvant des neiges éternelles.

À mi-chemin de la rivière, elle vit qu’un homme était là, debout, adossé au parapet du pont. Il semblait l’attendre.
Quand elle approcha, il souleva son chapeau pour la saluer. Son sourire montrait de grandes dents blanches et d’étranges yeux jaunes brillaient dans son visage mangé par une barbe grise. Eolène pensa, sans trop savoir pourquoi : « le loup a faim. »

— Bonjour, petit nuage, lui dit-il. Tu te promènes seule ?
— Bonjour Monsieur, répondit la fillette. Je suis venue goûter l’air d’ici. Pourquoi m’appelez-vous petit nuage ?
— Parce que j’ai vu ta danse, là-haut. Tu te laisses porter par le vent de foehn. Tu le laisses te prendre, faire de toi ce qu’il veut... Comme un nuage d’été.
Eolène sourit. Le loup avait raison : c’était exactement ça. Elle était enchantée que quelqu’un la comprenne si bien.
— Tu veux bien recommencer ta danse un instant, pour moi ? demanda-t-il. C’était si joli.
Alors elle ferma les yeux, écarta les bras, tourna lentement sur elle-même.

Et ce fut la nuit.
***

Eolène s’éveilla dans une pièce sombre. Une bougie mourante en éclairait un angle. On l’avait allongée sur une paillasse humide qui, seule, meublait l’endroit. Elle ne vit aucune fenêtre et l’atmosphère de la pièce, immobile, viciée, s’abattit sur elle. Elle se recroquevilla dans un coin et pleura.

Après de longues heures, la porte s’ouvrit et l’homme-loup entra. Les lèvres retroussées sur ses crocs, les yeux avides, il semblait encore plus affamé qu’au matin.
— Viens, lui ordonna-t-il en lui tirant le bras. D’autres que moi veulent te voir danser, petit nuage.
Il l’entraîna dans un long couloir, lui fit gravir un escalier et la mena devant une porte capitonnée de velours rouge. Sans rien ajouter, il l’ouvrit, la poussa à l’intérieur et verrouilla derrière elle.
La pièce était très grande, tendue de draperies écarlates, éclairée de lampes couvertes de soie cramoisie. Partout, des sièges moelleux, des coussins invitaient à s’alanguir. L’air était écœurant de chaleur et de parfums sucrés.
Le centre de la chambre était occupé par un immense lit recouvert d’oreillers, d’édredons et de voiles. Face au lit, une porte-fenêtre s’ouvrait sur un balcon. L’espace d’un instant, Eolène, les yeux résolument tournés vers l’extérieur qui lui manquait déjà, distingua dans la nuit les sommets blancs de pics montagneux, loin derrière les vitres.

— Bonsoir, petite biche, dit une voix grave et voilée.
Un ogre venait d’entrer. Immense, rougeaud, suant, sa chemise à demi ouverte tendue sur son énorme ventre, il s’approcha lentement. Il la regardait tout entière de ses yeux pleins de convoitise. Ses lèvres épaisses et molles s’ouvraient en un sourire gourmand.
La joie et l’envie se figèrent dans le cœur d’Eolène, pour la première fois de sa vie. Une peur sombre, aiguë, violente les anéantit comme un orage de grêle piétine les jeunes pousses. Elle ne savait pas qu’une telle frayeur existait, ni même que celle-ci pouvait encore grandir.
Mais elle enfla pourtant lorsque l’ogre passa la main dans ses cheveux et, soufflant comme un bœuf son haleine lourde, lui soupira :
— Danse pour moi, petite biche. Il paraît que tu danses dans le vent. Regarde, je le fais entrer pour t’accompagner.
Et il ouvrit la fenêtre.

Eolène écarta les bras et se mit à tournoyer lentement, tremblante de terreur. Elle serra les paupières sur ses yeux bleu ciel aussi fort qu’elle le put. Elle ne voulait rien voir de l’ogre qui la léchait du regard. Elle essayait de n’en rien entendre non plus. Ni ses mouvements, ni ses gémissements, ni ses phrases doucereuses qui se collaient à elle comme le jus épais de fruits trop mûrs.

Elle dansa longtemps, ses jambes ne la portaient plus. L’ogre lui tapota la joue, et l’air repu, la congédia :
— Va-t’en, petite. Tu as bien dansé.

À la porte, le loup l’attendait. Il la ramena à la chambre aveugle et l’enferma. Elle se laissa tomber sur le matelas sale et fixa longtemps la nuit.

Le lendemain, le loup revint. Il la conduisit de nouveau au boudoir rouge. Un autre ogre attendait. Plus petit que l’autre, il se faisait plus impératif. Ses ordres claquaient comme des fouets. Eolène sentit qu’il désirait sa chair, à mordre ou à déchirer. Il en frémissait. Elle dansa comme la veille, une ronde infinie, et fut enfermée de nouveau.

Et ainsi chaque nuit, elle tournait et tournait devant la fenêtre ouverte, pour un ogre ou plusieurs. Ils lui donnaient des petits noms, ils étaient cajoleurs ou cruels. Certains la regardaient, et d’autres la touchaient, la palpaient de leurs grandes mains moites. Parfois, ils arrêtaient sa ronde et, dévorés d’envie, ils la dévoraient, elle ; ils la broyaient, la mâchaient sous leurs grands corps de monstres. Puis ils la recrachaient vers sa prison humide.

Le vent qui accompagnait son ballet devint plus âpre, mordant, à mesure que les jours se succédaient. Ce n’était plus le doux air des collines qui l’avait accompagnée toute sa vie. C’était la bise, piquante, râpeuse.
La peur avec le froid atteignit son paroxysme et le joli papillon fut emprisonné dans une glace épaisse. Eolène était vide. Elle ne sentait plus rien. Ni le souffle gelé ni l’angoisse ; ni la douleur, le désir, le mépris ; ni même le temps qui passe.

Pourtant l’hiver s’écoula. Il mollit, s’adoucit et ne se défendit pas trop lorsque le printemps voulut prendre sa place.
 
***

Une nuit, alors qu’Eolène valsait pour rassasier l’appétit d’un géant, son visage fut caressé par un souffle tiède. Il portait sur son aile le parfum fragile de l’herbe tendre qui paraît sous la neige. Le vent de foehn. Sa douceur dégela un tout petit morceau du cœur de l’enfant. La glace en fondant forma une larme. Elle coula sur sa joue, la ranima. Puis Eolène perçut une mélodie qui n’était chantée que pour elle.

Je suis le vent de foehn, je dégèle la terre.
De mon haleine tiède, je ramène à la vie
La nature et ton cœur, prisonniers de l’hiver.
Renais, Petite Oiselle, ta vie n’est pas ici.

Une douce chaleur irradia dans son être. Tout le jour suivant, le glacier qui la piégeait se transforma en ruisseaux, puis en torrents. Ceux-ci bouillonnaient, éclaboussaient, coulaient dans ses veines, affluaient vers chaque partie de son corps amaigri. Ils charriaient avec eux des émotions nouvelles : la colère, le dégoût, la tristesse. Et une étincelle d’espérance.
La nuit revint et avec elle, le loup qui la mena dans la chambre rouge. À peine eut-elle commencé à danser que la chanson se fit entendre.

Je suis le vent de foehn et je parcours le monde.
Courage, mon Oiselle ! Chaque nuit, je viendrai
Te murmurer mon chant, rapportant sur mes ondes,
Les plus jolis trésors : des plumes, du duvet.

La rage et l’espoir renaissants l’aidèrent à supporter la nuit et son lot de souffrances. Au matin, elle sentit des frissons le long de son échine et comprit le sens des paroles du vent.
Elle dormit tout le jour : elle reprenait des forces. Elle mangea même jusqu’à la dernière bouchée l’affreux brouet qu’on lui jeta et auquel elle ne touchait d’habitude qu’à peine. 
Quatre jours et quatre nuits passèrent ainsi. Fidèle, le foehn tenait sa promesse et chaque soir devant la fenêtre, il lui jouait sa sérénade. Eolène sentait sur son dos la magie opérer, alimentée par ses offrandes.

La cinquième nuit, l’homme-loup, comme à l’accoutumée, déverrouilla la porte de sa cellule et la conduisit vers la pièce écarlate. Eolène y entra et, surprise, le vit la suivre et refermer derrière lui. Très lentement, pas après pas, il avança vers elle.
– L’hiver ne t’a pas réussi, petit nuage, déclara-t-il de sa voix rocailleuse. Tu as perdu ta couleur, ta substance.
Il se rapprochait, dardant sur elle ses yeux jaunes et sauvages.
– Les ogres, bientôt, ne voudront plus de toi. Ils aiment la chair fraîche.
Dans un instant, il serait assez près pour la toucher.
– Mais moi, petit nuage, je t’aime comme au premier jour, quand je t’ai vue voler en haut de la colline. Alors cette nuit, c’est pour moi que tu danseras. Je t’admirerai, je te graverai dans ma mémoire. Et ensuite, je te goûterai, petit nuage. Je prendrai ce que les monstres ont laissé…
 
Il tendit la main vers son cou, ses lèvres retroussées sur ses dents acérées. Eolène sentit l’espoir s’échapper comme une brume. Mais quand il lui effleura la mâchoire de sa griffe, le foehn entra par la fenêtre en une bouffée salvatrice. Il secoua les tentures, s’engouffra sous les rideaux, en murmurant à la fillette :

Je suis le vent de foehn et je peux t’emporter.
C’est l’heure de t’élancer maintenant sur mon dos.
Va, cours, envole-toi, reprends ta liberté,
Moi je serai ton guide vers ton nid, mon oiseau.

Elle n’hésita pas. Elle courut vers le balcon, monta sur la rambarde de pierre, et s’élança. Le loup la poursuivit, il frôla sa cheville quand elle s’envola. Et il vit, fasciné, la toile de sa robe se déchirer au dos, laissant se déployer deux ailes blanches, immenses, brillant dans un rayon de lune.

Le foehn se gonfla, se mua en bourrasque, et de toutes ses forces, il souleva de terre le loup qui, lui, dépourvu d’ailes, tomba dans un long hurlement et s’écrasa en bas dans la ruelle noire.

Le vent tiède se fit douceur à nouveau et emmena Eolène loin de la chambre rouge, des ogres, de la peur et du froid. Il la déposa dans les bras de ses parents, dans le jardin de la grande maison, abîmée, mais vivante.
***

Eolène jamais plus ne fut la brise, le nuage ou la rosée. Mais elle devint le feu de cheminée, le thé au miel, la douceur des caresses, l’histoire avant de s’endormir, la chaleur du foyer. Elle fut heureuse ainsi. Parfois, quand la maisonnée sommeillait et qu’elle seule veillait encore, elle entrouvrait une fenêtre et écoutait, reconnaissante, la chanson du foehn.

PRIX

Image de Automne 2018
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Gali Nette · il y a
Beau texte, touchant, j'aime !
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Angélique Guyot · il y a
Je suis comblée par le cadeau , ce conte est magnifique !! De la belle ouvrage ^_^ avec ce qu'il faut de merveilleux et les multiples couches de lecture. Les contes n'appartiennent décidément pas au passé mais parent l'avenir d'un heureux présent !! Merci infiniment
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Mathilde de Lagausie · il y a
Je suis ravie qu'il vous ait émue. Merci pour votre joli commentaire
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Kristin · il y a
Superbe !
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Mathilde de Lagausie · il y a
merci !
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JiJinou · il y a
Quelle belle histoire et si bien écrite! Cette nouvelle pleine de poésie est mon petit bijou du lundi matin. Merci Mathilde...
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Mathilde de Lagausie · il y a
Avec plaisir ! Merci pour ce retour qui fait chaud au coeur
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Francine · il y a
Un conte qui comme tous les contes serrent le cœur. Le vent tentateur caresse et si l'on n'y prend garde, la chute est douloureuse. ça change du grand méchant loup !
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Mathilde de Lagausie · il y a
Merci !
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Cruzamor · il y a
Très beau récit, on imagine tout, on voit tout, on ressent tout et justement quand tout se gâte : comme on souffre ! Heureusement, le but n'était pas l'horreur et même si on pressent qu'elle est là et existe, on veut croire que ça va mieux, à la fin, et que sans recommencer tout peut continuer encore sans trop de dommages et avec espoir, bonté, et douceur. Merci. J'ai voté.
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Mathilde de Lagausie · il y a
Merci à vous !
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Bertille Berthier · il y a
Adaptation poétique de différents thèmes de contes mais sans trop de frayeurs et de cruauté. C est cela qui nous reconcilie avec tous les monstres ett toutes les hantises de nos enfances . Et pui la danse d Eolene ressemble à la danse soufi ouverture au monde. Bertille
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Bel oiseau · il y a
Tres poetique et original . Un peu de longueur pour moi dans le recit dans la cabane du loup. Sinon belle ecriture et belle imagination . Bravo
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Mathilde de Lagausie · il y a
Merci ! Je note la remarque
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Annie-France Pongitore-Gaujard · il y a
Magnifique! Belle écriture, poétique et recherchée à la fois...j'espère que vous serez dans les gagnants de la finale
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Mathilde de Lagausie · il y a
Pas finaliste malheureusement, mais merci pour votre soutien enthousiaste!
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Mard · il y a
La beauté, la fraicheur de l'être humain et sa noirceur... Mais la terre et les éléments veillent.... Veillons sur eux!
Martine

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Mathilde de Lagausie · il y a
Merci beaucoup
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