Conte du Laboureur Maudit

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Je m'appelle Joséphine Malko, j'ai 21 ans. Mes passions: littérature, équitation, histoire, art, dessin et art manuel (ex: origami et montage papier). J'aimerais être publié. Venez lire et voi  [+]

Après minuit retentissait dans les bois isolés, une créature battant le chemin tout juste sillonné. Son souffle râle de dragon âgé s'échappait de son nez de couleur charbon et ses bois longs se brisaient et repoussaient sans cesse après le fracas contre les vieux chênes. Si l'on voyait ses crins blancs lavés teintés de gris, on viendrait à donner au monstre un âge fort avancé. Toute épuisée qu'elle était, la Bête ne pouvait s'arrêter de tracer un sillon infini s'étendant sur tout le pays. Sur la pression de la douleur provoquée par le collier d'épines qu'elle portait, ses yeux sombres s'opposaient à s'accorder une larme de répit.

Mais pourquoi ces sillons infernaux? Que voulait-elle planter? La misère et la mort? Le froid et le malheur? Certains disaient même que, là où elle passait, la Bête amenait tout cela, insensible et se moquant du travail de l'Homme et apportant la désolation sur Terre. On tenta de la tuer à plusieurs reprises mais on la revit encore, indifférente. La magie et la foi n'ont pu à elles seules la détruire tant l'animal était indestructible. Non la misérable n'était pas décidée à mourir! A cause de cela, on la nomma le Laboureur Maudit car elle semait ce qu'il y a de plus mauvais en ce monde.

Il y avait à cette époque un village non loin de la demeure supposée du Laboureur Maudit, une femme dont l'âge et le nom n'étaient pas connus y vivait. Ses yeux noirs recherchaient toujours ce que les autres ne voulaient ou ne voulaient pas voir avec intérêt. Mais seules ses lèvres ne remuaient pas une seule fois. Jamais on ne la voyait s'ennuyer de quoi que ce soit., même de sa tendance à explorer au-delà de ce que quelqu'un de "raisonnable" aurait fait, rester à sa place.

Elle s'égara un jour dans la forêt après s'être trop aventurée sur les chemins inondés de feuilles aux couleurs flamboyantes du trépas. Puis déjà la pluie s'abattait sur la elle et les feuilles. Elle ne sut où se se réfugier et tremblait de tout son corps avec ce froid amenant mille lames la transperçant. Il ne lui restait plus qu'à s'accroupir et à s'allonger sur les feuilles... Le retentissement de pas de géant la fit sursauter; une tête sombre lui faisait face...c'était le Laboureur qui s'était penché sur elle, couchée sur son chemin.
Une personne saine d'esprit se serait enfuie pour ne plus la revoir. Il y avait quelque chose dans les yeux sombres de la Bête qui invitait à la pitié plutôt qu'à la crainte. Ses naseaux, elle les touchaient car ils étaient chaud et doux. Elle agrippa à son nez avant de se relever. Il était plus grand au garrot qu'elle, mais cela ne l’impressionnait pas. Cela ne faisait que renforcer l'admiration que l'animal lui inspirait. Elle se disait que les bois de l'animal pouvaient soulever du bois si ils étaient mieux alignés. Ce fut la première fois que le Laboureur s'était arrêté pour regarder quelqu'un dans les yeux, à cet instant il n'essaya de la pousser afin de poursuivre sa route. Il allait même jusqu'à oublier la douleur que lui procurait le collier d'épines que celle qu'il venait de rencontrer essayait d'arracher en vain. Ne pouvant le lui retirer, ils partirent ensemble vers la maison où elle vivait.

En route, la pluie semblait s'arrêter au fur et à mesure qu'ils avançaient. Arrivée chez la jeune femme, cette dernière avait une habitation vide près de sa maison qu'elle n'utilisait pas, suffisamment grande pour le Laboureur. La fenêtre donnait sur la chambre de l'hôtesse. Elle la convertit en une étable confortable avant de l'installer. A l'aide de ciseaux, elle coupa les cordes qui le liait à la charrue qu'il traînait derrière lui, puis enleva le collier avant de retirer les épines restées plantées dans sa peau à mains nues. Son invité eu droit ensuite à un baume calmant les plaies autour de son encolure. Il y eut alors quelques larmes qui sortirent des yeux de la Bête soulagée d'être débarrassée de ces instruments de torture. Des caresses allant du garrot vers la croupe équivalaient au plus grand réconfort qu'elle puisse trouver avant sa première nuit de repos. Il y avait quelque chose dans la relation de ces êtres, la solitude les liait inlassablement. Elle le rassurait comme pour lui faire oublier son horrible passé d'éternel laboureur acharné à détruire son énergie et le monde. Lui l'aidait dans ses occupations, transport du bois (qui lui semblait trop léger pour son dos par rapport à sa charrue infernale désormais jetée au feu). Là où l'animal avait traîné sa charrue, tout fut reconstruit et replanté. Plus personne n'eu peur lui désormais.

Mais il semblait hélas que quelqu'un ne l'avait pas oublié... Un jour, un étranger vint se présenter chez la jeune femme et réclama la bête sous prétexte qu'elle l'avait volé à son propriétaire dont il était le serviteur. Il insista malgré le refus de cette dernière de le lui céder car elle ne comprenait pas pourquoi on viendrait reprendre le Laboureur, lui qui avait choisi de la suivre et de rester près d'elle. Le visiteur lui expliqua que son ami apportait tous les maux du monde pour que le Temps, son maître, puisse prendre toute chose dans sa bouche et que, depuis qu'elle l'avait libéré de son fardeau, il ne pouvait plus "réguler" selon ses termes la destinée de chacun par sa faute. Elle lui répliqua que le Temps ne devrait pas forcer une pauvre bête à semer le chaos pour son plus grand appétit. Voyant qu'il n'avait réussi à la convaincre et qu'insister plus longtemps serait inutile, il l'avertit que le Temps viendrait la défier si elle continuait à s'obstiner. "Ce n'est pas cela qui va nous séparer... car il a autant le droit que moi de vivre", lui répondit-elle.

Le jour suivant, l'émissaire revint :"Tu as décidé de garder ce monstre, soit tu en paieras le prix. Si tu souhaite le garder, tu vas devoir offrir à mon Maître le Cadeau le précieux du Monde. Il te laisse quarante jours pour le trouver et le lui offrir." Il n'avait pas ravi de lui annoncer cela, c'est pourquoi il partit sans la saluer. Non sans lui rappeler que si elle ne remplissait pas sa tâche, elle serait obligée de rendre au Temps l'animal et de lui donner son âme.

Dix jours, elle médita sur le présent à offrir :elle savait qu'Il était exigeant car tout glouton qu'il était, le Temps prenait tout de manière paradoxale. Si Il n'était pas satisfait, ce serait la fin de tout, pas seulement pour elle et lui. Elle ne le souhaitait pour personne. Puis l'illumination vint à elle ;elle savait ce qu'elle allait trouver. Elle enfourcha le Laboureur et partit de sa demeure. Ils parcoururent tout le pays puis le reste du Monde. Des hommes et des femmes rejoignirent leur projet :construire une immense basilique où seraient recueillis divers objets: livres, objets de lecture, outils divers, papyrus, rouleaux, dessins, croquis, peintures, meubles, sculptures, maquettes... Pendant sa réalisation, les humains qui l’aidèrent commençaient à ne plus craindre le Temps. Le Laboureur était un symbole de renouveau puisque il les avait aidé à planter de nouvelles choses qu'ils se partageraient.

Vint le moment où le Temps réclama son dû :après qu'Il eu vu tout ce qu'elle avait réalisé Il essaya de prendre tout ce que la basilique contenait.

"-Je sais bien que Tu es avide de tout prendre mais dis-moi, pourquoi cet acharnement?

-Il faut bien me nourrir, non? C'est le prix pour que Je continue à exister et eux aussi.

-Justement, il ne reste plus rien pour les humains mis à part le peu de vie qu'il reste . Ils ont besoin de certaines choses aussi.

-D'où viens-tu Me faire la Leçon, misérable humaine? D'abord tu me prends le Laboureur puis tu refuse de payer ta dette. Aurais-tu oublié qui Je suis et ce que Je peux te faire?

-Tu devrais m'appeler Cuimhe* d'abord. Ensuite, j'aimerais te rappeler que c'est lui qui a choisi de vivre avec moi. Puis, détruire un cadeau n'est pas ce qui était convenu entre nous. Enfin, je sais bien ce que Tu es capable de faire... mais que m'importe. Tu ôtes aux hommes l'espoir à travers les bons souvenirs en les remplaçant tous uniquement par les plus néfastes et la bonté dans la réconciliation en leur offrant un être à haïr pour le désigner responsable de leurs malheurs. Je leur ai alors proposé un projet commun, une sorte de temple où ils montreront et viendront voir ce qu'ils ont fait de plus beau et de plus tragique car ils doivent se remémorer leurs erreurs. Le Laboureur, ton bouc émissaire, n'était pas responsable de leurs souffrances mais une victime du mépris et de l'ignorance humaine. Alors je l'ai soulagé de ses souffrances pour mieux montrer aux miens qui il est vraiment. Ce n'est plus le Laboureur Maudit, son nom est désormais Samliaut, Celui qui plante les rêves et transmet les histoires**."

Le Temps lui laissa alors son Laboureur, son âme et la basilique. Samliaut planta les rêves pour soulager et inspirer les hommes dans leur travaux, les cauchemars pour éprouver leur courage, avant de les récolter. Même si ce fut une victoire écrasante contre le Temps et sa gourmandise incontrôlable, Cuimhe n'avait pas encore gagné cette guerre qu'Elle poursuivait sans cesse pour les humains.


Notes de l'auteur:

*mot gaélique signifiant Mémoire. Se prononce "Cuimé".

** Imagination en gaélique. Se prononce "Sal-Iot" et s'écrit Samhlaíocht (pour des raisons linguistiques l'écriture a été simplifié).
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