Conte de Père Os

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Image de Hiver 2021
Est de la France, janvier 1920

C’est lundi et Martin n’a pas envie d’aller à l’école. Hier, il a neigé. Il s’est amusé dehors avec ses copains du village et a aidé son père à mettre du foin dans la mangeoire des bêtes. Mais aujourd’hui, il tombe une pluie glaciale. Martin a huit ans. Il trempe un quignon de pain dur dans sa soupe qui est déjà froide. Sa mère le houspille. Il souffle. Il ne veut pas sortir. Son père lui balance une calotte derrière la tête. Martin avale la soupe en fermant les yeux. Puis il se lève et se prépare à la hâte. Il revêt une pèlerine, coiffe son béret et chausse les sabots. La gibecière à bandoulière de son grand-père lui sert de cartable. Il est prêt. Dehors, les gouttes de pluie se plantent comme des aiguilles dans la peau de son visage. Martin se met à trotter dans la neige lourde. De temps en temps, il s’arrête pour souffler sur ses doigts. Il arrive bientôt au centre du village, tourne à gauche et passe devant l’église au moment où la cloche sonne les huit coups. Sur la route, il ne peut pas courir à cause des plaques de verglas que la pluie n’a pas encore digérées. Le voilà enfin arrivé à l’école. Il est tout essoufflé. Il voit les derniers élèves entrer en rang dans la classe. Vite, Martin traverse la cour et les rejoint juste à temps. L’école des garçons est divisée en deux salles de classe : celle des Petits et celle des Grands. Les deux pièces communiquent par un passage étroit fermé par une porte à chaque extrémité. Au milieu de ce passage, une autre porte ouvre à main droite sur un cagibi. Pour faire pipi, il faut sortir dans la cour et aller sous le préau. Voilà, c’est ça l’école de Martin.
Dedans, il fait bon. Les élèves ont accroché leur pèlerine et leur couvre-chef aux patères. Martin va s’asseoir à sa place, derrière Hubert, au fond de la classe. Quand les élèves travaillent, le poêle ronfle mais pas le maître. M. Baudry est un instituteur qui ne crie jamais. Ses yeux le font pour lui. Ils furètent d’un bout à l’autre de la pièce, comme deux chiens de chasse. M. Baudry est marié mais quand il discute avec la bonne pendant la récréation, ses yeux ne font plus peur.
Ce matin, le maître a écrit « Dictée » à la craie sur le tableau. Martin n’aime pas l’orthographe. Il fait souvent des pâtés tout noirs sur le cahier en écrivant. Pourtant une plume, c’est léger, ça doit courir sur le papier et s’envoler à la fin de la phrase. Mais la plume de Martin est lourde, elle transpire à grosses gouttes une encre épaisse qui coule sur les fautes, les enlaidissant davantage encore. Hubert a les mêmes difficultés, mais en plus il intervertit les lettres des mots. Les garçons ouvrent les plumiers et sortent les cahiers du cartable. Les porte-plumes font un aller-retour dans l’encrier. La main posée sur la table, ils attendent que le maître se racle la gorge. Les premiers mots de la dictée tombent sur les cahiers. Martin s’applique à tracer les lettres. Cette fois, il veut y arriver. M. Baudry détache bien les syllabes de la troisième phrase de la dictée. « Ma-ri-o man-ge les pâ-tes pré-pa-rées par sa ma-man. » Mais soudain Hubert se retourne vers Martin et demande en chuchotant si « pâtes » prend deux « t ». Martin hausse les épaules et lui répond que même les renards ne mangent pas les pattes. Hubert ne comprend pas ce qu’il a voulu dire. Pourquoi est-ce qu’il n’a pas répondu par oui ou par non ? Hubert lui en veut. Il se vengera. Pour l’instant, il se gratte la tête puis écrit « pâtates ». De son côté, Martin a fait un pâté à cause d’Hubert. Il est déçu et énervé. À la fin de la dictée, le maître ramasse les cahiers et entame le cours de grammaire. Quand il a le dos tourné, Hubert en profite pour tirer la langue à Martin qui réplique en lui faisant des grimaces. Bientôt les élèves se penchent sur leur exercice de conjugaison. Le maître est assis derrière le bureau et tourne les pages d’un livre. Hubert en profite pour lancer des boulettes de papier en direction de Martin. Elles pleuvent sur son cahier et ses cheveux, imbibées de salive. Martin ne dit rien mais il est de plus en plus dégoûté et énervé. Il est bientôt fou de rage. Il attrape l’encrier et veut jeter l’encre qu’il contient sur Hubert. Mais son geste est trop précipité. L’objet lui échappe des doigts.
L’encrier, en tombant sur le sol, dessine une fleur en colère.
Le bruit fait lever la tête du maître. Il lisse trois fois sa moustache du côté droit. Tous les enfants reconnaissent ce geste qui précède toujours la punition. M. Baudry se met debout sans un mot. Son pas fait craquer l’estrade. Il s’approche de Martin en fronçant les sourcils et lui saisit le lobe de l’oreille gauche. Martin fait « Aïe ! » en se levant. La tête penchée sur le côté, il suit le maître en grimaçant de douleur. Il entend un « Bien fait pour toi ! » et un « J’vais l’dire à ton père ! » en passant à côté de la place d’Hubert. Le maître se dirige vers le fond de la classe, fait tinter son trousseau et ouvre la porte. Martin a de plus en plus mal, mais il se mord la lèvre pour ne pas crier. M. Baudry enfonce une clé en laiton dans la serrure du cagibi et pousse l’élève dans la petite pièce. « Pour cette fois c’est une demi-heure, mais la prochaine, ce sera une heure », lâche le maître avant de refermer la porte. Martin a déjà été deux fois au piquet depuis la rentrée, mais il n’a encore jamais été enfermé dans le cagibi. Il se dit qu’il a dû faire une grosse bêtise. Il fait noir, il a peur. Il pleure un peu parce qu’il a mal à l’oreille et qu’il a été humilié devant les autres. Et en plus, si son père apprend ce qu’il s’est passé, c’est une raclée qui l’attend à la maison. Petit à petit, l’obscurité fait place à la pénombre. Un petit carreau placé au-dessus de la porte diffuse une pâle clarté dans le cagibi. Les yeux de Martin commencent à distinguer les objets qui l’entourent. Il y a là une table, des chaises empilées, deux balais et un seau, des grandes cartes de France suspendues à une ficelle tendue, une caisse avec des livres… Le garçon renifle et s’essuie les yeux. Il est rassuré de voir tous ces objets qu’il connaît bien.
Clac, clac.
D’où vient ce bruit ? La peur revient se nicher dans le ventre de Martin. Il s’immobilise, le cœur battant. C’est peut-être un rat ? Le garçon tressaille. Il déteste ces bêtes. S’inspirant de son père quand il monte au grenier, il attrape un balai. Il est prêt à repousser l’agresseur.
Clac.
Maintenant Martin en est sûr, le claquement provient de derrière les cartes de France. Prenant son courage à une main, il pousse du bout des doigts l’océan Atlantique vers la droite. Et soudain, il aperçoit, pendu à une potence par le haut du crâne, un squelette humain qui a l’air content. L’élève étouffe un cri et fait un bond en arrière. Son dos heurte un coin de table.
— Aïe !
— N’aie pas peur, mon garçon ! Voilà bien longtemps que je ne fais plus mal à personne.
Martin comprend que c’est la mâchoire du squelette qui fait « clac ». Il écarquille les yeux.
— Mais un squelette, ça… ça ne parle pas, répond Martin en repoussant la carte d’une main tremblante.
— Ah, mais j’ai perdu ma langue, pas la parole.
— Tu es gentil, c’est sûr ?
— Je te le promets. Mais je ne t’ai encore jamais vu. Comment t’appelles-tu ?
— Martin. Et toi ?
— On me nomme Père Os, mais avant d’être ici on m’appelait François Pognin.
— Qu’est-ce que tu faisais avant ?
— La guerre.
— Et maintenant ?
— Maintenant, je suis Père Os, celui qu’on invite en classe pendant la leçon d’anatomie des Grands.
— Tu leur parles comme à moi ?
— Oh non, je n’ai pas le droit d’interrompre le maître. J’écoute et je regarde pendant qu’il explique ou que les élèves dessinent mes os.
— Mais tu ne peux pas voir sans tes yeux !
— Chhhut ! Parle doucement, sinon tu vas recevoir des coups de règle sur les doigts… C’est vrai, mes yeux sont partis, mais il me reste le regard.
— Tu as plein de vis partout et celle qui est dans ta mâchoire, elle ne fait pas mal ?
— Elle me faisait mal quand je m’appelais François, mais maintenant je ne sens plus rien.
— En tout cas, tu as l’air content d’être ici.
— Je suis content de parler avec toi. Avant j’avais des tas de copains, mais je ne les vois plus.
— Pourquoi ?
— Les os, ça n’intéresse plus que les étudiants en médecine et les archéologues. Et peut-être, de temps en temps, les élèves qui sont punis. De toute façon, j’ai fait vœu de ne plus parler aux adultes. Je n’ai plus d’affinités avec eux. Les mondes qu’ils construisent et qu’ils passent leur temps à détruire sont trop… absurdes.
— Mais toi, tu n’es pas méchant ?
— Non, je te l’ai dit, je ne suis pas méchant. Plus maintenant.
— Alors, je peux être ton ami, si tu veux.
— Je veux bien, clac. Mais tu sais, pour devenir des amis, il faut se voir et se parler souvent.
— Oh, je serai encore puni et je retournerai dans le cagibi, ça c’est sûr ! Papa et mon maître disent que je suis un cancre, alors…
— Tu n’aimes pas l’école ?
— Non, je préfère aller à la chasse avec mon père, ou jouer.
— Quel métier veux-tu faire ?
— Je ne sais pas… Comme papa… M’occuper des vaches.
— Hum… Écoute, j’ai une idée. Tu sais combien d’os il y a dans un squelette d’être humain ?
— Euh… cent ?
— Deux-cent-six !
— Ouah ! Autant que ça ?
— Oui, mais tu sais, les os sont semblables qu’ils soient placés du côté droit ou du côté gauche. Alors finalement ta réponse est plutôt juste. Tiens, regarde mon crâne. Tu vois ces lignes en zigzag ?
— Oui.
— Eh bien, elles séparent des os qui sont soudés. Je vais t’apprendre leurs noms.
D’ordinaire le mot « apprendre » fait peur à Martin. Mais cette fois le mot glisse sur lui sans laisser de trace. Voilà des années qu’un squelette ne s’était pas adressé à lui aussi gentiment. Le garçon écoute puis répète en montrant les différentes parties du crâne.
— Os nasal… Os frontal… Euh, os pariétal. Lui, c’est l’os temporal et l’autre derrière, l’os occipital.
— Bravo ! Tu as tout juste, tu es doué !
— Qu’est-ce que ça veut dire, doué ?
— Que tu apprends vite.
— Ah…
— Mais oui, tu peux être fier de toi, clac !
— Pourquoi tu fais clac, des fois ?
— Je fais clac quand… je… je suis ému, voilà.
— Ému, ça veut dire quoi ?
— Eh bien, ça veut dire qu’il fait chaud là, à gauche, sous les côtes.
Un bruit interrompt leur discussion. C’est le son de la clé dans la serrure de la porte du passage. M. Baudry vient libérer Martin juste avant le début de la récréation.
— Tu reviendras ? demande Père Os.
— Oui, répond Martin. Tu fais clac encore une fois ?
— Clac, clac.
Le garçon n’a pas envie de quitter son nouvel ami, mais il sait qu’il le reverra bientôt alors, quand il sort dans la cour, il ne dit rien à ses copains. Il ne veut pas qu’ils se moquent de lui et qu’ils aillent embêter Père Os. Quand Martin enferme le secret dans son cœur, il ressent de la chaleur dans sa poitrine. Il se dit qu’il doit être ému, lui aussi. Et une drôle de question lui vient en tête : est-ce que les diamants brillent dans les coffres où ils sont enfermés ? Martin est sûr que oui. Cette certitude le fait sourire et le rend heureux.
Mais pour revoir Père Os, il faut faire des bêtises. Quand on a huit ans, c’est plus facile. Une semaine plus tard, Martin est bien obligé d’en faire une parce qu’il veut retourner dans le cagibi. Et pendant une heure, en plus ! Justement, il doit se venger d’Hubert qui lui a volé son cahier de dictée pour faire pipi dessus. Alors, pendant la récréation, Martin décide de lui faire un croche-patte. Son pire ennemi tombe par terre, la tête en avant. Il a une dent qui saigne et, pendant une heure, il ne se rappelle plus son nom. Le maître dit qu’Hubert aura peut-être des séquelles, mais que ça ne se verra pas trop parce qu’il en a déjà beaucoup, des séquelles. Martin fait semblant d’avoir peur quand M. Baudry l’enferme dans le cagibi. Mais il est tout content de retrouver son ami.
— Bonjour, Père Os. C’est moi, Martin.
— Bonjour mon garçon ! Tu as tenu ta promesse, je suis content de te revoir, clac !
— Aujourd’hui, je peux rester une heure avec toi.
— Tu te débrouilles comme un chef ! Mais je devine que tu as une question à me poser…
— Oui, c’est vrai. Je me demande depuis combien de temps tu es ici.
— Eh bien… depuis un an environ. Excuse-moi, je n’ai pas pris le temps de t’expliquer… J’ai été blessé à la mâchoire par une balle au mois d’août 1914, pendant la bataille de Lorraine. La blessure s’est infectée et les microbes ont envahi tout mon corps. J’ai dû faire un séjour sous la terre pendant cinq ans. Puis on est venu me chercher, on m’a nettoyé et suspendu à une potence. Et me voilà dans ce cagibi.
— Ah, ben… C’est une drôle de vie.
— Oui, répond Père Os en soupirant, il faut vivre la vie qu’on choisit et pas celle qu’on subit… Au fait, clac, tu te rappelles les noms des os que tu as appris la dernière fois ? Tu peux me les réciter ?
Martin récite sans hésiter.
— Bravo ! Maintenant on va découvrir les os des côtes et de la colonne vertébrale. Tu vas voir, c’est facile, ils portent tous des numéros. Tu sais compter jusqu’à combien ?
— Euh… mille, je crois.
— Alors tu peux même dénombrer les os d’un géant.
Avec un squelette comme professeur, Martin apprend facilement à appeler les vertèbres et les côtes par leur nom. Il ne se trompe pas en les désignant du doigt, une par une.
Quand on compte des os, une heure de punition ça passe vite. Déjà M. Baudry revient en espérant que cette fois Martin ne fera plus de bêtises.
Avant de repartir, le garçon serre Père Os dans ses bras et demande :
— Tu fais clac ?
— Clac, clac.
C’est ainsi que, jusqu’aux grandes vacances, l’élève apprend à connaître les noms de presque tous les os du corps humain. Pour y parvenir, il doit faire beaucoup de bêtises. Tiens, par exemple, pour se venger d’Hubert qui a transformé son cahier de mathématique en un tas de confettis, Martin lui a fait un pâté sous la peau en lui plantant la pointe de son porte-plume dans les fesses. Maintenant, avec sa dent noire, Hubert a deux tatouages. Il les montre aux filles pour les impressionner mais elles s’en moquent, sauf Ernestine qui pousse un cri à chaque fois qu’elle pose son doigt dessus.
Pendant les vacances, Martin est allé voir ses cousins, il a construit une cabane dans un arbre au bout du pré et s’est occupé des bêtes avec son père. Il a un peu oublié Père Os mais, à la rentrée, le garçon espère bien lui rendre visite avant les leçons d’anatomie, car il a été admis chez les Grands. M. Baudry a dit qu’il avait fait des progrès en fin d’année. Il est passé de justesse alors qu’Hubert a redoublé. Le maître des Grands s’appelle M. Raspert. Il sourit plus souvent que M. Baudry. Cette année, Martin veut essayer de bien travailler. Il s’arrange quand même pour être puni au début du mois d’octobre en arrivant en retard à l’école. Il retrouve Père Os au même endroit. Les deux amis sont tout contents et ont plein de choses à se raconter. Enfin, c’est surtout Martin qui parle. Le pauvre squelette n’a pas vu grand monde à part M. Baudry et la bonne qui se sont enfermés dix minutes dans le cagibi pendant la récréation, mardi dernier. Père Os fait réviser Martin qui se rappelle du nom de chaque os. Même après les vacances, il n’a rien oublié. Il retourne en classe, fier d’avoir appris ce que les autres élèves ne connaissent pas encore. Une semaine après leurs retrouvailles, un monsieur avec un chapeau, une canne et un beau costume noir vient parler avec M. Raspert alors que la récréation du matin vient à peine de commencer. Il sort une feuille de sa veste et la montre au maître. Tous les deux parlent à voix basse sous le préau avant de disparaître dans la salle de classe. Ils en ressortent un quart d’heure plus tard. Le monsieur habillé en noir a l’air content. Il serre la main de M. Raspert et s’en va. Deux jours plus tard, le maître extrait Père Os du cagibi pour la première leçon d’anatomie.
Martin ne sait pas que c’est la dernière fois qu’il voit Père Os.
La semaine suivante, le garçon arrive en retard à l’école. Il est de nouveau puni. Mais une fois enfermé dans le cagibi, il se rend compte que Père Os n’est plus là. Le jour même, il le cherche partout dans l’école, même dans la classe des Petits, mais ne le trouve pas. Alors, Martin attend le soir pour pleurer contre son oreiller, sans faire de bruit. Il comprend que son ami est parti pour toujours à cause du monsieur habillé en noir. Il comprend qu’un jour, il ne sera plus un enfant.

12 juin 1940

En ce début d’après-midi, un homme marche d’un pas rapide sur le trottoir. Il est brun, de taille moyenne et tient dans sa main droite un gros sac en toile qui lui bat le dos. Ses yeux sont clairs et brillants. Il regarde droit devant lui. Il est jeune, son torse est large, il a vingt-huit ans. C’est Martin. Il s’arrête au bord de la chaussée pavée, hésite puis traverse en courant. Il ralentit, et reprend sa marche à grandes enjambées. Il regarde autour de lui et s’arrête. Devant lui s’étend une pierre tombale. Martin pose le sac à ses pieds et reste là, immobile. Il attend que les gens à côté de lui s’éloignent. Alors d’une voix calme, il se met à parler. Ses paroles sont un murmure porté par l’air tiède.
— Bonjour Père Os ! Je t’ai enfin retrouvé. Voilà des années que je suis à ta recherche. Je suis même allé à Verdun. J’ai eu peur qu’ils t’aient jeté dans l’un de leurs sinistres ossuaires. Tu dois te demander ce que je suis devenu et pourquoi j’ai parcouru tant de kilomètres pour venir te voir. Eh bien, en quelques mots, voilà… Tu te rappelles ma première leçon d’anatomie avec M. Raspert ? Elle est restée gravée dans ma mémoire comme un jour de gloire. Vu que je connaissais les noms de tous les os, j’ai répondu à toutes les questions, j’ai même pris la place du maître pour faire le cours pendant quelques minutes. M. Raspert et tous les élèves étaient éberlués. Tu n’as rien dit mais je suis sûr que tu étais fier de moi. Ce jour-là, j’ai aimé l’école comme jamais. Alors, après les os, j’ai appris les organes, les fonctions biologiques, les maladies, les remèdes… Et finalement, je suis devenu médecin. Tu vois, je suis un cancre qui a mal tourné, grâce à toi… Dans trois heures, je prends le train qui part vers le nord. Oui, je rejoins la zone de guerre. Je veux soigner les hommes qui, comme toi, sont blessés au combat. Il paraît qu’on a besoin de médecins au front… Tu es quelqu’un d’extraordinaire. Le jour de notre rencontre a transformé ma vie. Je voulais te le dire avant de partir.
Martin tend l’oreille et, malgré le bruit de la circulation automobile, croit bien entendre un familier « clac, clac. » Ému, il lève les yeux vers la superbe voûte à caissons. Il n’a encore jamais vu l’Arc de Triomphe d’aussi près.
— Tu sais, Père Os, je veux te rendre hommage, je te dois bien ça. Alors je vais te faire une promesse : si je reviens de la guerre, je me battrai pour que tout le monde sache que tu t’appelles François Pognin.
— Clac, clac !
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Brigitte ERADES · il y a
La vieille dame à qui j'ai lu cette histoire a été particulièrement émue, elle voulait que je vous mette deux coeurs !! Merci de lui avoir donné ce bonheur.
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Patrick PORIZI · il y a
Votre commentaire me touche. En effet, j'écris des histoires pour apporter le plaisir de lire à des gens que je ne connais pas. Merci beaucoup !
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Christian VALENTIN · il y a
Est-ce le centenaire de l'inhumation du soldat inconnu qui vous a inspiré ? Je reste passionné par l'idée que certaines choses dans l'existence sont réservées aux enfants : parler avec les animaux de la ferme, entendre le grelot du Père Noël ou suivre un cours d'anatomie avec le Père Os. Vous avez réussi à lier les rêves de l'enfance et la plus terrible des réalités d'adulte. Félicitations !
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Choubi Doux · il y a
Un beau conte du réel bien ficelé.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un conte où l'imaginaire de l'enfance supplée aux drames du quotidien.
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Doria Lescure · il y a
Récit bien construit et bien écrit, dans une tonalité prenante tant les personnages sont bien campés et portent avec efficacité cette histoire en mode fantastique très originale. Cette histoire est touchante et pleine d’humanité.
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JD Valentine · il y a
Superbe histoire. Le père Os mérite toute notre considération.
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Lyne Fontana · il y a
J'ai bien aimé cette histoire. L'évocation du système scolaire de l'époque est bonne. J'aime aussi ce qui fait que soudain on a envie d'apprendre, et la volonté de redonner une identité perdue.

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