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Toute ma vie a été bercée par la littérature, la poésie, et le théâtre. J'ai pris la plume très tôt, et bien que légère elle donna du poids à mes mots, qui devinrent des récits, des  [+]

Image de Automne 19

Le fluide spatio-temporel que l'on vient de m'injecter commence à faire effet. J'ai l'impression que des milliers d'années circulent dans mes veines, que mon corps mesure plusieurs kilomètres de long, qu'il est immensément grand, infini, qu'il embrasse tout l'univers. Je ne bouge pas d'un iota. J'ai peur qu'au moindre mouvement, ma main ne balaye les étoiles comme de simples mouches. À chacune de mes inspirations, il me semble que toute l'atmosphère terrestre rentre dans mes poumons. À chaque expiration, je crois déclencher cyclones et tornades. Je sais que ce ne sont que des illusions. C'est pour cette raison que le sarcophage de métal dans lequel je suis allongé, recouvert d'un couvercle en verre blindé, n'a pas volé en éclats. Je me concentre sur mes exercices de méditation, je me recentre mentalement sur mon corps, et lui redonne une dimension humaine.
Mes orteils, mes pieds, mes bras, mes jambes... je scanne intérieurement chaque membre, chaque organe de mon être. Autour de moi, des yeux m'observent dans un tourbillon. Je n'arrive pas à distinguer les visages, mais je sais qui est là. Le professeur Averroès et Dimitri, le concepteur du caisson de temporalisation, assistés de quelques dizaines de techniciens et du Président.

Le grand jour est arrivé. La chose attendait depuis quelques heures dans une cage de Faraday, au deuxième sous-sol de notre laboratoire de chimie et de physique quantique de Zanzibar.
Tout a commencé par un virus informatique, ou plutôt, ce que l'on prenait pour un virus.
Les ordinateurs ont reçu des formules mathématiques impossibles à déchiffrer, puis, un de nos chercheurs a trouvé la solution. Il s'agissait d'un plan et d'une formule permettant la matérialisation d'un être venu du futur. Il a fallu pour cela construire un bassin contenant du sang humain et du liquide amniotique, traversé par un courant de faible intensité, une tour Tesla pour recueillir son esprit et les particules de son corps, ainsi qu'une imprimante 4D de grande dimension
pour confectionner le scaphandre conforme aux plans qu'il nous a transmis.

La chose, c'est comme ça que nous l'appelions, avait repéré depuis son époque lointaine notre équipement de pointe. Notre laboratoire était équipé du plus grand collisionneur de hadrons du monde ; d'un accélérateur de particules, pour faire simple. Sa circonférence de trente kilomètres de diamètre en faisait le plus puissant que l'homme n'ait jamais conçu. Cette créature en a déduit qu'à ce stade de notre développement technologique, nous nous investissions probablement dans des recherches en physique quantique, et que le voyage dans le temps devait faire partie de nos spéculations hasardeuses, de nos théories. C'est pour cela que nous avons été choisis.
Le liquide que l'on m'a injecté a été mis au point grâce aux données transmises informatiquement par cet être. Sans lui, tout contact avec une présence extra-temporelle risquerait de me disloquer. Voilà comment tout a commencé :

Une voix étouffée résonnait dans mon sarcophage :

— Brejnief, comment vous sentez-vous ?
— Bien professeur, tout tourne autour de moi...
— C'est normal, votre organisme va métaboliser le fluide et tout rentrera dans l'ordre.
— Bien professeur.
— Nous allons procéder à l'ouverture du couvercle, la pression atmosphérique ne vous sera en aucun cas fatale, vous allez juste percevoir quelques variations sensorielles.

Je balayais de mon regard l'immense hangar blanc. Sa hauteur sous plafond était d'une trentaine de mètres. Des lueurs blafardes semblaient provenir de nulle part. Des visseuses électriques s'affairaient à libérer le couvercle de mon sarcophage. Un énorme bruit de dépressurisation étrangla l'atmosphère. Une sorte de sifflement strident qui vous déchire les tympans. Il me semblait à ce moment être victime d'une avalanche de neige, submergé par une déferlante. Des mains m'agrippèrent et sans savoir comment, je me tenais enfin debout, ma perception n'était plus altérée. Je suis à présent devenu atemporel. Le Président me tend une main solennelle : « bonne chance Brejnief » . Des militaires armés pointent leur fusil vers la cage de Faraday. Mon attention n'est attirée que par la chose en face de moi, en sustentation derrière des barreaux noirs et dorés. Un frisson d'horreur parcourt mon corps. Je ne prêtais plus aucune attention à tous les membres de mon équipe. Rien d'autre ne comptait plus à mes yeux que cette vision immonde. L'espace d'un instant, je me retourne, comme pour chercher du réconfort auprès de mes semblables. J'aperçois des cameramen, des centaines de techniciens, physiciens, chercheurs, informaticiens, tassés dans cette énorme base souterraine. Des centaines de mètres d'un blanc immaculé, noircis par tout ce que la science pouvait compter de cerveaux. Des yeux incrédules, effarés, me fixaient. Une voix me sortit de ma stupeur :

« Ce n'est pas la chose à proprement parlé, mais sa projection holographique que vous avez devant vos yeux. Elle lui est nécessaire pour que cet être puisse reprendre ses repères corporels et suivre le schéma de rematérialisation. »

Cette nouvelle aurait dû me paraître rassurante, mais il n'en fut rien. J'étais la pièce maîtresse de cette expérience scientifique, et j'en savais moins que le dernier des techniciens de cette base.
J'essayais de reprendre le contrôle de mes émotions. J'étais devenu un étranger à mon propre corps,
métaboliquement reconditionné, reprogrammé jusqu'à la plus petite molécule. Je ne savais même plus si j'avais encore un cœur.

« Brejnief, nous venons de recevoir le signal informatique de la matérialisation de la chose. »

Derrière moi, tout le monde avait reculé d'une bonne dizaine de mètres.

« Brejnief, quatre secondes, trois, deux, un, contact ! »

Une formule mathématique s'affiche sur tous les ordinateurs. Elle est transmise au convertisseur.
L'énorme bobine magnétique de la tour Tesla commence à émettre un vrombissement insoutenable.
Des ondes de lumières se propagent dans tout le hangar, qui se met à osciller comme une vague.
Un halo vert englobe l'étrange totem de métal. Le code génétique de la chose passe de l'état mathématique à l'état magnétique. Les deux antennes, plongées dans le bassin de sang humain et de liquide amniotique, d'une circonférence de dix mètres, transmettent l'information aux fluides vitaux.
Un tumultueux et inquiétant bouillonnement agite la surface de l'énorme réceptacle.

« L'ADN de la chose, comme une graine en pleine germination, va restituer la morphologie de cet être ! Depuis le temps que nous rêvions d'un projet d'une telle ampleur ! C'est là, sous nos yeux ! »

Un spectre rouge d'une intense luminosité émerge du bassin, et déclenche des éclairs dans la cage de Faraday. Il se met à tourner autour de l'hologramme, représentant la forme de cette créature :
un hominidé d'environ 1,47 m de haut, recouvert de ce qui ressemble à des algues brunes sur tout le corps. Deux gros yeux entièrement noirs sur une tête d'apparence humaine de taille normale physionomiquement proportionnée, des mains et des pieds griffus, ressemblant à des pattes de plantigrade. Une énorme gerbe de fluide explose du bassin, le vrombissement est insupportable, une odeur pestilentielle envahit l'énorme base souterraine.
Les gardes du corps maintiennent le président au sol, tout le monde est face contre terre, en état de choc. Seul Brejnief, dans un corps préparé à cette expérience, est debout.
Devant le bassin, l'homme génétiquement modifié et la chose se font face. Les fumées se dissipent, les rayonnements s'estompent. Le contact avec un être du futur est établi.

J'ai l'impression d'être un surfeur sur une énorme vague. Je me sais immobile, mais il me semble que je m'enfonce dans les fondements de la base puis que je m'élève à une quinzaine de mètres de hauteur. Ce sont les effets du fluide que l'on m'a injecté. Il me sert de bouclier contre les rayonnements temporels qui pourraient émaner de cette chose, et qui seraient susceptibles d'endommager ma structure moléculaire. Les techniciens, scientifiques, et tout le staff technique se relèvent. Le président est sur ses deux pieds. Les caméras enregistrent ce premier contact. Selon le protocole que j'ai appris, je dois établir le contact. Je ne sais si nous parlons la même langue.
Nous n'avons communiqué qu'au travers d'échanges mathématiques, le langage de l'univers.
Je ne dois faire aucun geste brusque. Je commence par remuer ma tête de droite à gauche, puis d'avant en arrière, comme dans une séance d'échauffement.
Figé, il me fige de ses deux gros yeux ronds et noirs. Son regard noir et froid me transperce. Calmement, je continue de suivre mon protocole de communication. Je prends une profonde inspiration pour maîtriser ma peur.

Je tends mes bras latéralement un à un, sur le côté, puis déploie mes doigts. Je soulève un pied, puis l'autre pied en restant immobile, puis je fais un pas en arrière. Ce protocole me permet de m'identifier morphologiquement auprès d'une créature en provenance d'un autre plan de l'existence, et de montrer que ni mes membres ni aucun de mes mouvements ne représentent un danger pour lui. C'est maintenant autour de la parole. Je dois émettre des vocalises, censées lui faire comprendre que je dispose d'un organe de communication verbale. Ensuite, je dois prononcer des syllabes, et des mots désignant chacun de mes organes et membres, en bougeant la partie en question: main, bras, pied...
La chose m'observe et ne dit rien. Soudain, une énorme gerbe verte jaillit de sa bouche, dans un hurlement terrifiant, et l'être s'écroule...

« Les médecins, vite, dépêchez-vous ! »

Aussitôt des hommes en scaphandre déposèrent une civière à quelques mètres derrière moi.
Je partis enfiler ma combinaison pour pouvoir toucher la créature et l'installer dessus.
Elle fut évacuée dans une salle d'analyses médicales robotisée. Les médecins se tenaient en face d'elle, séparés par une épaisse cloison blindée anti radiations. L'odeur putride de cette chose ne pouvait les atteindre. Ils déclenchent les lumières des scialytiques, et des bras métalliques articulés, équipés de capteurs et de mini caméras, livrent les premières images. L'équipe médicale est en état de sidération.
Ce qu'ils observent défie toute logique. De la tête aux pieds son corps est recouvert d'algues brunes, qui constituent sa carapace. Ses yeux sont noirs, ronds et globuleux, sans aucune paupière. Deux orifices font office de nez et d'oreilles simultanément. Il a une mâchoire ronde, constituée d'une triple rangée de dents de couleurs marrons et acérées, d'une longueur de 1 cm, ainsi qu'une langue râpeuse. Ses mains sont telles des pattes de plantigrade, palmées, avec quatre griffes au bout. Ses pieds sont des pattes griffues.
Les divers tests réalisés sur la chose ont révélé la présence de bactéries inconnues, un liquide séreux de couleur verte contenant de l'ammoniaque coule dans ses veines. Les radiographies, échographies et scanner ont révélé qu'il possède un squelette semblable à celui des mammifères amphibiens.

— L'enregistrement de son cri révèle qu'il est sur une fréquence inconnue à notre monde. Son environnement doit être très dense, ou liquide. Il ne peut supporter la lumière du jour et les rayons ultraviolets. Préparez son scaphandre, il faut le protéger. Nous devons tout faire pour qu'il le maintenir en vie, et l'interroger, si nous pouvons nous comprendre. Il doit communiquer autrement que par des mathématiques !
— Si c'est le cas professeur, pourquoi ne nous a-t-il pas envoyé des messages dans notre langue ?
— Pour ne pas que nous pensions à un canular, je suppose. Les équations qu'il nous a fait parvenir n'ont pas encore été découvertes par nos chercheurs. Elles ont mis à mal toute notre intelligence artificielle. Cette chose, c'est notre futur, c'est nous, c'est l'évolution de notre humanité...

Tous se regardaient, médusés, derrière l'épaisse cloison vitrée qui les séparait de la chose.
D'un air solennel, le professeur Averroès se tourna vers moi, après avoir regardé le Président.

« Brejnief, enfilez-lui sa combinaison, il reprendra peut-être conscience une fois préservé de notre atmosphère et de notre spectre lumineux, et ça lui évitera d'empuantir notre environnement ! »

J'avance de quelques pas, à présent mieux assurés dans mon corps spatio-temporalisé. La combinaison de la chose se trouve dans une mallette. J'ouvre la première porte du sas. Je referme aussitôt derrière moi. Le signal rouge de fermeture est presque aussitôt suivi du témoin vert lumineux de la deuxième porte, que j'ouvris aussitôt. Une puanteur démentielle me saisit à la gorge ! Une odeur de sanies, d'égouts ; des relents fétides. Pas à pas, je continue ma progression vers la créature, sanglée sur un lit. J'extirpe le scaphandre, et malgré l'appréhension d'établir un contact tactile avec cet être, j'exécute un à un les gestes qui permettent de le libérer de ses sangles. Je le fais basculer sur le côté. Son poids est énorme. Il a peut-être subi une condensation organique lors de son transfert moléculaire. J'enfile la combinaison sur son corps recouvert d'algues. J'ai l'impression de toucher un tatou, ou un crocodile. Je termine par son casque, que je clipse d'une demi-rotation dextrogyre, et je me retire dans le sas, à reculons. Je ne peux quitter cet être des yeux, impossible de lui tourner le dos.

« Enclenchez la procédure de décontamination !» Lance le professeur Averroès.

Je disparus quelques instants, masqué par l'épais gaz chimique blanchâtre, propulsé sous haute pression. Après sa dissipation totale, le signal vert d'ouverture me permit d'ouvrir la porte et de rejoindre le poste de contrôle de la salle d'analyses médicales.

— Zednez, Zednez... 2302...Zednez...2050...

— Il reprend conscience ! Il parle ! s'étonna Dimitri.

— Taisez-vous, laissez-moi l'interroger ! Comment vous appelez -vous ?

— Zednez.

— Qui êtes-vous ?

— Je suis un être humain.

— D'où et de quand venez-vous ?

— Je viens de notre monde, de l'année 2302.

— Que voulez-vous, pourquoi nous avez-vous contactés, pourquoi avez-vous souhaité vous déplacer à notre époque ?

— Je veux voir à quoi ressemblait la Terre avant sa destruction et sa reconstruction par l'intelligence artificielle en 2050. L'année 2025 est l'année où l'être humain a la possibilité de comprendre tout son environnement, et d'accepter ma présence. Je vous ai contacté car je souhaite demander à vos autorités... l'asile temporel... je veux vivre et mourir dans la beauté de ce monde, à la surface, en plein air, sans machine... j'ai faim... nourrissez-moi...

— L'asile temporel ????

— Oui, je ne veux pas retourner à mon époque. Je suis le seul scientifique à avoir compris le déplacement dans le temps, la formule mathématique qui a permis ce voyage peut permettre mon retour, mais rien d'autre, car elle est adaptée à mon ADN. Pour que tout le monde puisse voyager dans le temps, il faudrait construire une machine par personne. C'est impossible, et si ça l'était, le monde se détruirait car chacun influerait sur le cours du temps à son avantage. L'univers ne pourrait
alors plus supporter les différents changements. Sur le plan humain, le voyage temporel est tel un cancer qui détruit vos cellules. Nourrissez-moi s'il vous plaît.

— Bien sûr, de quelle nourriture avez-vous besoin ?

— De vos détritus, de vos déjections, de vos poubelles.

— Pardon ???

— Vous m'avez bien compris, dois-je répéter ?

— Non, bien sûr que Non Zednez, nous allons vous préparer votre... repas... en quelle quantité ?

— Le contenu d'une poubelle.

Le président et la communauté scientifique demeuraient interloqués. Un être venu du futur, un être humain, ayant l'apparence d'un monstre hideux, d'une sorte de croisement entre une taupe et un tatou, d'une insupportable puanteur, se nourrissant de déchets et de fèces, qui demande l'asile temporel après s'être matérialisé dans du sang et d'un liquide amniotique.

Derrière la baie vitrée, nous assistions à ce spectacle monstrueux. Le repas d'un être extratemporel.
Une fois terminé, Zednez reprit la parole :

« Amenez-moi à la surface, laissez-moi voir le monde, je n'en ai plus pour longtemps... à mon époque, l'intelligence artificielle et les machines dominent la surface de la Terre. Toute vie organique s'organise sous la surface du globe. Les machines sont contrôlées par des robots, appelés skaléens, cela vient de scale, l'échelle qui mène au sommet de l'évolution. Elles ont créé une couche chronosphérique qui empêche le temps de s'écouler sur la surface du globe. Cette chronosphère est une sorte de champ photo-plasmique diffusée par d'immenses antennes situées à des endroits stratégiques de notre planète : les pôles, l'équateur et d'autres lieux connus par elles seules.
Dès 2050, des chercheurs ont mis au point des armes temporelles... des guerres ont décimé des peuples. Les bombes chronomorphiques faisaient vieillir les victimes à chaque explosion. Ils mourraient de vieillesse avec plusieurs décennies d'avance. Ces bombes ne détruisaient pas l'environnement. Les rayonnements atemporels provoquaient la disparition de peuplades entières dans la non-existence, c'est-à-dire qu'ils ne sont jamais nés. Ceux qui enfreignaient les lois de la surface chronosphérique se voyaient expédiés dans des centres de régression temporelle. Selon la peine prononcée, ils régressaient non pas d'années de vie, mais d'années d'évolution. Quelques siècles plus tard, la machine a pris le contrôle de la surface du monde, et ce qu'il restait de l'humanité s'est adapté à la vie dans l'infra-monde, ou monde souterrain. Toute forme de vie biologique a disparu sur le globe terrestre. D'autres se sont développées en dessous. Des vers géants qui creusent des galeries, des oiseaux volants dans la pierre, des formes de vies animales inconnues à votre époque. Amenez-moi à la surface et laissez-moi voir à quoi ressemble le vrai monde, le vrai temps... le futur n'est qu'un enfer de créatures rampantes et souterraines, le futur c'est le monde des machines, laissez-moi voir le vrai monde... s'il vous plaît. »

« Amenez-le dans l'ascenseur, Brejnief, accompagnez-le ! »

L'ascenseur pressurisé fut avalé par le tube à une vitesse extraordinaire. En trois secondes, les cent mètres qui nous séparaient du sous-sol de la base furent gravis. À quelques centimètres de moi, Zednez engoncé dans son scaphandre me fixait de ses yeux noirs globuleux. J'étais plus inquiet que lui. Lui savait qui il était, d'où il venait, et ce qu'il attendait, tandis que je ne suis que le produit d'une expérience temporel, un être humain modifié par un fluide insensé, un presque immortel.
La décélération est spectaculaire, la porte s'ouvre, l'air s'engouffre dans la cabine, le soleil, les odeurs. Au sommet de cette falaise d'une centaine de mètres, nous surplombions la baie de Zanzibar. Seul un muret, situé à quelques pas devant nous, nous séparait du vide. J'aperçois pour la première fois une lueur de vie dans les yeux de Zednez. Il se tient immobile, envahi par la beauté de ce qu'il appelle le vrai monde. Un soleil spectaculairement beau, un ciel d'un bleu magique, une vue imprenable en plongée sur une magnifique plage, infinie, enrubannée de sable jaune, bordée par une magnifique forêt. Une image de carte postale. Les parfums de sel, d'iode, de chlorophylle et de sable chaud. Zednez porte ses mains gantées à son casque...

— Brejnief.

— Oui Zeldnez ?

— Merci... je vais ôter mon casque, je vais respirer, laisser la lumière déchirer mon visage, plonger dans la mer, et mourir de vivre !

Un signal strident entrecoupé, suivi d'un hululement de sirène lacèrent la magie de l'instant silencieux. Une voix résonne dans les haut-parleurs de la plateforme extérieure :

« Le collisionneur de hadrons est en surchauffe ! Alerte ! Nous avons reçu une séquence codée.
Les skaléens vont envahir notre espace-temps par l'accélérateur de particules. Regagnez immédiatement la base Brejnief, emmenez Zednez avec vous, nous avons besoin de lui !

— Restez Brejnief, tout est fini.

— Que dites-vous là ?

— Les Skaléens maîtrisent la technologie de l'anti-temps, c'est une notion que vous ne pouvez même pas approcher en imagination. C'est une sorte de temps-pensée, véhiculé à une vitesse supérieure à la lumière, par l'esprit. Soit votre équipe, qui ne dispose plus du fluide spatio-temporel qu'ils vous ont injecté, vous sacrifie en vous plongeant dans l'accélérateur de particules, ce qui aura pour effet de bloquer la téléportation et de souffler la planète, soit les Skaléens vous envahissent, et c'est la fin de l'humanité.

— Comment savez-vous pour le fluide, comment savez-vous qu'ils vont me sacrifier ? »

— C'est écrit dans leurs pensées. Ils vous ont injecté le fluide car il est instable à l'air libre, tandis qu'en vous il se conserve tant que vous vivez, c'est-à-dire pendant deux mois, avant que les effets secondaires ne vous disloquent. Je n'avais pas prévu ce risque, mais votre collisionneur ne supportera pas leur technologie et se détruira, avec votre monde, dès la phase de téléportation des Skaléens terminée.

— Brejnief, regagnez la base immédiatement, c'est un ordre !

— Ôtez votre casque, prenez ma main Zednez.

— Brejnief, regagnez la base où nous vous ramenons par la force ! »

L'air s'empare de nos corps, la lumière bleue de la mer et du ciel tourbillonnent dans nos yeux.
La liberté, la vie, l'éternité, la beauté, la plage de sable jaune se rapproche dans un sifflement puis le ciel se superpose, puis la mer se rapproche, puis la forêt tournoie, puis le sable jaune. Une aveuglante lumière blanche, tel un soleil en fusion, une onde de feu, brûlante. La jolie goutte bleue s'éteint dans l'univers.

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LaNif · il y a
Ah, c'est superbe ! même si j'ai parfois décroché. Bravo, très contente d'avoir lu cette histoire assez philosophique d'autant qu' elle nous plonge dans un monde de science-fiction très bien raconté.
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Felix Culpa · il y a
Merci LaNif ! Désormais je n'écris plus que de la Science-Fiction ! ( ou presque ) J'ai trouvé deux réalisateurs à qui je vais proposer deux scénarios inédits ! La Science-Fiction met l'auteur au défi d'inventer quelque chose d'inédit, du jamais vu, c'est ce qui est intéressant !
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Regine Fournon · il y a
Quelle imagination féconde! je suis admirative de ce texte à la fois science fiction et philosophie
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Felix Culpa · il y a
Merci beaucoup Régine ! La science-fiction est un domaine de prédilection pour moi ! J'ai été élevée bercé aux séries Américaines du genre !
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Sam Delazzi · il y a
Ah je suis arrivé trop tard pour ce concours, désolé, bonne continuation Felix
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Felix Culpa · il y a
Merci beaucoup Sam !
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Jennyfer Miara · il y a
Avec beaucoup de retard mais aussi beaucoup de plaisir à vous lire, bravo pour votre qualification en finale!
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Felix Culpa · il y a
Merci beaucoup Jennyfer ! Je vous invite à lire : " L'accident " sur ma page !
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Denis Souly · il y a
Bonne histoire, bien rythmée.

Saloperies de Skaléens !

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Felix Culpa · il y a
Merci beaucoup Denis d'avoir lu et apprécié cette histoire !
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M. Iraje · il y a
Oups ... ! "Contact" assuré .
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Felix Culpa · il y a
Merci M.Iraje ! Maintenant, après le contact, il faut que je mette le turbo ! ;-)
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Fred Panassac · il y a
Beau récit de SF, mes voix en finale Félix et bravo !
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Felix Culpa · il y a
Merci beaucoup Fred ! Après le contact, il va falloir que je mette le turbo ! ;-)
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Aristide · il y a
Tu as combien de texte de ce niveau... As-tu pensé te faire éditer en numérique ?
Bon... tu es constant... moi aussi... +5 points !

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Felix Culpa · il y a
J'ai plusieurs textes de ce type. Merci Aristide ! Je serais intéressé par une édition numérique. Voilà un poème en compétition :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/aveugle-amour

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Aristide · il y a
Tu n'as pas répondu à ma question, Félix... je la pose autrement... habituellement j'édite des livres de 100 à 500 pages comme celui-là.
https://www.dropbox.com/s/d6tmho1fzmb0h61/Babel-Love%20Int%C3%A9gral%20-%20v%201.0.exe?dl=0

Mais cette technologie est obsolète (Flash) il faut que je refasse une centaine d'ouvrages (en HTML5).

En ce moment je suis très occupé sur un énorme projet ailleurs, mais si je trouvais des bonnes âmes pour me donner la main (tiens voila encore un bon sujet pour ta sagacité.)

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Felix Culpa · il y a
J'ai effectivement pensé à me faire éditer en numérique.
Je suis curieux de savoir quel est ton nouveau projet. Peux-tu m'en dire plus ?

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Aristide · il y a
OK on se fait ça en privé
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Cristo · il y a
Quelle imagination, et si c'était ainsi le transhumanisme qui nous attend ? Darwin doit se retourner dans sa tombe, à moins que son esprit soit parti dans ces univers parallèles atemporels
mes 5 voix

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Felix Culpa · il y a
Merci beaucoup Christo d'avoir pris le temps de lire et de commenter ce qui est mon premier récit de science-fiction ! Le transhumanisme, je l'attend de tout mon coeur, j'aimerais tellement que l'on arrive à rendre l'homme invulnérable au attaques du temps !

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