Constriction

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A mes heures perdues, volontiers je tricote les mots afin qu'ils entrent en vibration et endossent à mon profit une mission unique et précieuse : celle de devenir les vecteurs intemporels de  [+]

- Maghrébin ?
- Non, pas du tout. Vraiment blanc, maigre, grand, des lunettes.
- Européen ?
- Oui, c’est ce que je vous dis.
- Je suis désolée pour vous Madame. Vraiment.
Elle raccroche.
Dans l’allée, les lueurs de deux phares transpercent l’obscurité. Un véhicule immobilisé. La nuit, dense, m’oppresse malgré la vitre de la fenêtre qui m’en sépare. Je frissonne.
...
Un ficus ? Pourquoi pas, c’est classique. Sans surprise aussi évidemment mais on sait à quoi s’en tenir.
Evidemment, un ficus a de grande chance de nous rester sur les bras pendant plusieurs décennies si on a la main verte.
Non, pas de ficus.
Pourquoi pas une fougère ?
Nephrolepsis, annonce l’étiquette. Neuf euros cinquante, en promotion. De graciles plumets érigés invitent à la caresse, ça me plait. Frêles mais gracieux, fournis ou élancés, différents modèles se partagent la vedette. J’extrais plusieurs pots de l’exubérante foultitude végétale et les dépose entre les pieds de ficus dont ils se distinguent objectivement par leur originalité. Lequel choisir ? Puis un doute : la chaleur du bureau ne sera-t-elle pas néfaste à cette plante des sous-bois ?
Non, décidément non. Pas de nephrolepsis.
- Madame ?
Une voix m’interpelle. A travers un écran végétal, je distingue une veste grise et, nettement au-dessus des feuillages de ficus, un visage.
- Oui ?
Un sourire.
- Vous êtes très séduisante.
L’espace d’un instant, je me sens prise de court.
- Merci.
J’entreprends de ranger les pots de nephrolpsis à leur place.
- Madame
Je lève à nouveau la tête.
- Non mais, vous être vraiment très séduisante. Charmante même...
Il sourit vicieusement – que répondre alors ? - et se fond à nouveau dans la verdure luxuriante, tourne en rond entre les allées sans vraiment s’éloigner tout à fait. Même du coin de l’œil, c’est évident et évidemment suspect. Un rapace n’en ferait pas autant.
Involontairement, je songe à l’incongruité de la présence d’un tel homme ici. Un tel homme, et même un homme, point. Un homme tout court. Un homme n’a que peu de probabilité de se trouver ici à cette heure de la journée. Quinze heures. Un mardi. J’imagine alors, encore clémente, qu’on a dû l’y obliger ; je ne vois que cette explication. « Eh, Charles, va nous chercher une belle plante pour le bureau et ne reviens pas les mains vides surtout ! ». Alors pour tromper l’ennui et appeler l’inspiration, un peu de drague ne fait pas de mal. Et quitte à ne pas rentrer bredouille, autant faire montre d’ambition.
Cependant, j’ai du mal à déglutir et encore plus de difficultés à poursuivre mes réflexions botaniques. L’homme ne devrait pas tourner en rond comme cela, ça n’a aucun sens. Ses allées et venues concentriques se resserrent autour de moi.
- Madame, excusez-moi...
Il allait me demander mon avis, évidemment j’avais l’air de m’y connaître en plantes. Un conseil pour un achat de saison, une recommandation quant à la variété la plus adaptée à un ensoleillement limité, les modalités d’arrosage des orchidées, le terreau adéquate pour rempoter un camélia, me parler de sa femme qui l’avait mandaté pour fleurir le salon.. Evidemment, rien de tout cela :
- Comme vous êtes si charmante, je peux vous offrir un verre ?
J’ai le souffle coupé, abasourdie par la lourdeur du propos. Puis, étonnamment, un flash fulgurant en bichromie : Londres, moi en tailleur. Moi qui papillonne dans une jardinerie et là, incroyable mais vrai, entre rosiers et hortensias en fleurs, Hugh Grant m’accoste pour m’offrir un thé (voir plus si affinités). Galant, classe. Oui, ce genre de choses peut arriver. Mais aux autres. Hugh Grant n’est pas à Botanic et je ne suis surtout pas du tout intéressée. Le ton est sirupeux. Le regard pénétrant. Hugh Grant doit être plutôt au rayon bricolage.
- Je suis désolée Monsieur, je suis mariée et mère de famille. Cela ne sera pas possible.
L’homme hausse les épaules en souriant. Difficile d’affirmer s’il a compris le sens du propos, s’il se rend à l’évidence de la défaite ou si, prosaïquement, il s’en bat le coquillard.
Il reprend ses rotations autour de l’étal des cactées. De toute évidence il ne feint aucune comédie. Il sait que, derrière mon assurance de façade, je me sens traquée. Je fais mine d’avoir pris ma décision, celle évidente de ne rien choisir, et je me hâte vers la caisse. Après deux rayons de bibelots, je traverse au pas de course le secteur de l’alimentation bio, bouscule une vieille femme en train de peser quelques citrons, et parviens tout au fond du magasin, près de la serre des plantes d’extérieur, devant les godets et pastilles de tourbe. Je respire mieux. Personne alentours. Je m’accroupis devant les étagères, compare les prix, reprend mes esprits. J’exagère bien entendu. Que ferait un cinglé ici ? Les cinglés n’arpentent pas les jardineries les après-midis de semaine.
Une ombre passe sur les pyramides de godets en terre cuite. Accroupie, je ressens une onde glacée courir le long de ma colonne vertébrale. L’image d’un lièvre pris au piège a remplacé le visage souriant de Hugh Grant et traverse mon esprit.
Je n’entends aucun bruit pourtant. Juste cette ombre immobile.
Je me redresse et sursaute. L’homme est devant moi et me surplombe de toute sa stature. Cet homme est étonnamment grand. Il a de petites lunettes et un rictus de guingois.
- Quelle coïncidence ! s’exclame-t-il. Ca tombe bien. Je voulais vous dire, j’espère que je ne vais pas vous choquer, mais de derrière, vous êtes encore plus charmante.
Sans pudeur ou retenue, il balaie mon corps du regard et s’attarde sur mes cuisses et au-dessus, mes fesses. D’un mouvement sec du menton, il souligne son propos en vomissant un râle de satisfaction.
Mon sang se glace et je transpire soudain abondamment, saisie d’un effroi primitif. Je ressens intuitivement une onde de danger. Je suis seule. Aucun vendeur dans ce secteur peu fréquenté du magasin et aucun client intéressé par les pastilles de tourbe en cette saison hivernale. Juste moi. Et lui.
Je ne puis feindre la politesse, ni le détachement. Chacun sait.
Alors je me précipite vers la sortie. Je marche si vite qu’à moins de galoper derrière moi, il est impossible qu’il puisse me suivre. Je ne me retourne pas. J’imagine les caméras de surveillance, si elles existent, et la vision d’une femme quadragénaire traversant au pas de course le secteur alimentation, contournant au petit trot les portants de tabliers, cavalant entre les caddies pour atteindre essoufflée le parking. Une femme qui n’a rien acheté et qui prend néanmoins la peine de saluer l’agent d’accueil. Dans quelle mesure une telle femme peut-elle n’attirer aucune attention ? Et que dire de l’homme ? Est-il envisageable qu’un homme puisse courir ainsi derrière cette femme sans éveiller de suspicion ?
Les hommes peuvent-ils poursuivre les femmes à travers les rayons des magasins ?
Evidemment, non. De telles choses sont impossibles. Nous ne sommes pas au cinéma.
J’arrive à ma voiture. Je farfouille fébrilement au fond de mon sac à la recherche de mon trousseau de clés. J’entends avec gratitude le bip salvateur des portes déverrouillées. La peur ne m’a pas lâchée et pourtant j’ai la conviction, paradoxalement, qu’il est impossible que l’homme puisse m’avoir suivi jusqu’au parking. Le magasin est vaste, les allées sinueuses et jamais une course poursuite aussi flagrante n’aurait pu avoir lieu. Inspire, expire.
Inspire.
Expire.
Il est là. Devant ma voiture. Rictus.
Je perds mes moyens. Des secondes interminables s’écoulent : impossible de me remémorer comment activer le verrouillage des portes. Alors je démarre.
Dans le rétroviseur, je le vois courir à sa voiture. Immatriculée 39 ou 69. Il fallait savoir.
Droite.
Gauche.
La poste.
Se garer. Attendre et repartir.
Surveiller les rétroviseurs.
La maison.

La nuit est tombée. Mon mari m’a dit que c’était comme ça quand on était jolie. Puis il est sorti.
La nuit est tombée. J’ai téléphoné.
Et ces phares qui trouent l’obscurité. Comme cette peur qui me transperce.
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Valérie Colonel · il y a
J'aime que l'humour côtoie l'angoisse. Très prenant.
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Zérial Nicole Lairez-Sosiewicz · il y a
l'angoisse! j'aime le rythme soutenu de ce texte.
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Sonia · il y a
Merci beaucoup Zérial ! Ravie que le texte vous ait tenue en haleine.

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