Constance

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Dès l'adolescence , c'est à dire il y a bien longtemps, je me suis essayée à des poésies et des petits textes en prose. J'ai continué à le faire plus tard de façon irrégulière en  [+]


Le soleil printanier jouait dans les branches des pins. Les jeunes pousses trouaient de vert tendre le roux des fougères fanées. Une brise douce lui caressait le visage mais rien ne l’apaisait, ni les couleurs, ni la respiration de la forêt, après toutes ces nuits d’insomnie. Constance vivait seule dans la maison des Landes depuis la disparition de son mari. Le scénario de ce qui s’était passé ces dernières semaines tournait en boucle dans sa tête, de façon obsédante... Pierre venait la chercher à Moliets chaque vendredi. Elle le rejoignait pour le week-end car il avait décidé de faire une retraite pour écrire un nouveau roman. Elle l’avait attendu longtemps sur le quai de la gare, en l’appelant constamment sur son portable, mais en vain. Elle s’était résolue alors à prendre un taxi.
Lorsqu’elle avait poussé la porte de leur maison, tout était en ordre, la vaisselle rangée, le lit n’était pas défait. D’un coup d’œil circulaire, elle s’était assurée que les peintures de Pierre et celles qu’il avait chinées dans des brocantes, étaient à leur place. Sur la commode, les vases Lalique et les coupes Lachenal n‘avaient pas bougé. Au coin de la table, elle aperçut sa pochette contenant de l’argent, ses papiers et son portable. Elle fit le tour des autres pièces. Aucune effraction, aucun vol. Son cœur s’était affolé. Elle se précipita sur son téléphone pour joindre la gendarmerie de Soustons, et dans un premier temps, elle eut du mal à s’exprimer. A la demande du gendarme, elle parvint péniblement à décliner son identité et le lieu exact où elle était. Constance était submergée par l’émotion. Elle reprit ses esprits et elle indiqua au gendarme que son mari s’était en quelque sorte volatilisé. Elle avait trouvé ses objets personnels et sa voiture garée derrière la maison. Elle éclata en sanglots. Elle expliqua qu’elle avait ouvert deux livres déposés à l’extérieur de la maison. Dans l’un d’eux, elle avait lu des notes que son mari avait écrites. Constance les jugeait inquiétantes.
– Vous pensez à une disparition? lui avait demandé le brigadier Paul Cazenave à l’autre bout du fil.
Le brigadier et son adjoint arrivèrent une demi-heure après l’appel mais pour Constance, le temps s’était arrêté. Les deux gendarmes avaient fait le tour de la maison et avaient exploré les alentours, sans rien trouver de suspect.
– Ce qui m’intrigue, avait-elle dit au brigadier, c’est le choix des livres. Chaque semaine, mon mari place des revues ou des livres sur la pierre d’écoulement de l’évier. Il propose ainsi aux gens de passage une pause lecture. Il y a un roman de Romain Gary : « Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable. » Et un livre, dont le titre est «Constance», qu’il a lui-même écrit. Paul Cazenave sembla intrigué.
– C’est un livre qui parle de vous?
– Non. C’est un essai sur la constance et l’inconstance des êtres.
– Tout un programme, murmura Cazenave.
– Ce sont surtout ses notes qui m’inquiètent. J’en ai relevé quelques unes. Puis-je vous les communiquer?
« Tout est vain. Inutile. Chaos. Fracture, séisme en moi. Que faire? Mensonge, je me mens à moi-même. Qui suis-je? Solitude. J’ai tout dit.»
Cazenave était très attentif. Ces écrits pour le moins pessimistes lui faisaient penser à un épisode dépressif et, étrangement l’autre livre choisi, celui de Romain Gary, évoquait le suicide de l’auteur. Cazenave connaissait bien l’œuvre de cet écrivain. Il l’admirait pour son talent mais aussi pour l’homme complexe qu’il était. Il se retrouvait en lui, dans cette enfance sans père, avec une mère si aimante et si étouffante. Sa mère avait rêvé pour lui d’un grand destin mais il n’avait été ni résistant, ni aviateur, ni diplomate, ni écrivain honoré de deux prix Goncourt. Il n’était devenu que simple gendarme. Cependant, comme Romain Gary, il avait connu une guerre et il combattait la cruauté du monde. Il avait également eu plusieurs compagnes mais aucune d’elles n’avait durablement apaisé sa soif d’amour. Paul Cazenave était une personne bienveillante, mais il ne contrôlait pas ses colères lorsqu’il était confronté à ce qu’il jugeait être de l’injustice ou de la bêtise. Il avait besoin de relire régulièrement les livres de cet écrivain car, à travers ces lectures, il comprenait mieux sa propre complexité. Il se sentait alors réconcilié avec lui-même et apaisé. Silencieux, il s’était isolé dans ses pensées. Soudainement, il revint à la réalité et s’adressa à Constance:
– Pouvez-vous me parler de votre mari?
Dans un premier temps, elle fut incapable de répondre à la question. Cazenave, d’un geste protecteur, lui posa gentiment la main sur l’épaule. Avec son visage carré, ses paupières tombantes qui lui donnaient un regard doux, c’était un vrai Saint Bernard! Constance se calma peu à peu et elle dit en hésitant:
– Pierre Nogues, 60 ans...1 mètre 90...cheveux poivre et sel, yeux bleus...beau sourire...chroniqueur, écrivain et...grand sportif. J’ai vérifié ses vêtements, il semble être parti avec un jean, un tee-shirt blanc et un gilet bleu marine...des chaussures de marche.
Elle avait fait une pause entre chaque détail énoncé parce qu’elle se sentait oppressée. Paul Cazenave avait noté avec soin la description qu’elle avait faite.
– Votre mari a-t-il des dettes? A-t-il des ennemis? Pourrait-il s’être réfugié chez des amis? Pensez-vous qu’il puisse avoir une double vie?
– Pas que je sache.
Il la sentait plus confiante, alors il osa aborder délicatement la relation de couple.
– Etes-vous proches l’un de l’autre?
Sans hésitation, elle avait répondu qu’ils s’entendaient bien. Ils avaient retrouvé une certaine complicité depuis le départ de la maison de leurs trois enfants. Elle ajouta:
– Pierre a beaucoup d’imagination et d’humour. Il invente des sketchs désopilants. Il est la plupart du temps drôle mais parfois, il peut se montrer irritable et triste. Depuis qu’il s’est isolé dans les Landes, il m’a semblé qu’il traversait une période difficile.
Après un échange d’environ une heure, le brigadier et son adjoint étaient partis en l’assurant qu’un avis de recherche allait être lancé, que localement on ferait des battues et qu’elle serait tenue au courant régulièrement. A leur demande, Constance leur avait confié des photos de son mari.





Chaque jour, ses enfants et des amis appelaient, mais toujours aucune trace de Pierre. Un jour, sans la prévenir, Paul Cazenave revint la voir. Il ne portait pas son uniforme. Elle vit avec inquiétude sa silhouette imposante s’approcher. Elle se demandait quelle nouvelle il allait lui annoncer.
– Je n’ai pas beaucoup de temps, je suis venu seul en dehors de mon service. Madame Nogues, les battues de proximité et les investigations dans tout le département n’ont rien donné. Cependant, votre mari reste inscrit au fichier des personnes recherchées et son signalement apportera sans doute des renseignements que l’on pourra exploiter.
Constance, à cet instant, eut l’impression d’un effondrement intérieur. Elle devint livide. Après un moment, elle dit que le plus difficile à vivre pour elle, c’était son impuissance à gérer la situation. Elle aurait voulu mener sa propre enquête. Par son intuition et l’amour qu’elle portait à son mari, elle imaginait qu’elle pourrait être plus efficace que les gendarmes dont c’était le métier. Constance, depuis cette disparition, était un peu en dehors de la réalité.
– Constance, je vous comprends. Une idée vient de me traverser l’esprit et j’ai une proposition à vous faire.
Cazenave s’était surpris lui-même à l’avoir appelée par son prénom. Il se rendit compte que c’était une faute sur le plan déontologique mais il avait prononcé «Constance» spontanément. Le visage de cette femme et ses expressions lui étaient familiers comme s’ils étaient de vieux amis. Peut-être correspondait-elle à un idéal de beauté féminine qu’il portait en lui. Une beauté certes « en automne » mais ses yeux noirs et vifs brillaient d’intelligence et de jeunesse. Elle avait des pommettes saillantes, des lèvres rouges qui s’ouvraient sur des dents régulières et blanches. Sa chevelure épaisse et sombre était clairsemée de blanc et ces fils d’argent luisaient au soleil. Elle était grande, se tenait droite et avait une belle silhouette. Son inconscient l’avait trahi. Ce n’était pas le genre d’homme à se torturer l’esprit. Il évacua la pensée qu’elle pourrait lui plaire.
– J’ai pensé à un ancien collègue, Eddie Mille, maintenant à la retraite, peut-être pourrait-il vous venir en aide. C’est une personne intègre, compétente avec qui j’ai travaillé pendant de longues années. Voulez-vous que je vous mette en rapport avec lui?
Elle accepta. L’aide de M. Mille se concrétisa rapidement. Il appela Constance dans l’heure et le lendemain une Méhari vert vif s’arrêta à proximité de leur maison. Un homme de grande taille se déplia pour sortir du véhicule. Un homme de couleur. Enfin, il n’était pas blanc.
– Mille, Eddie Mille, dit-il en souriant. Oui, cela dépend de la façon dont on le prononce. Eh! Dix mille! Dix mille cinq cents! Je ne vous raconte pas toutes les plaisanteries des copains à l’école. Certains se moquaient aussi de mon prénom Eddie. Ce n’est pas particulièrement landais, c’est davantage un prénom américain. Ils disaient que mon père était américain d’autant plus que j’ai toujours eu un sourire d’outre atlantique avec des dents bien alignées et ultra blanches, ce qui n’était pas fréquent à l’époque dans nos contrées. A vrai dire, c’est possible que ma mère ait pu avoir une liaison avec un GI américain compte tenue de ma date de naissance. Dans ce cas, il aurait été noir. Car sans doute cela ne vous a pas échappé, je suis bronzé . Mais ma mère, cette sainte femme, n’aurait pas pu mentir à mon père qu’elle aimait profondément. Il est originaire du Kenya.
Ce bavardage très anecdotique avait sorti Constance de ce cercle de tristesse, de peur, d’angoisse et même de colère que Pierre avait créé en disparaissant. Ces sentiments se succédaient rapidement en elle, parfois ils se superposaient. La colère prenait souvent le pas et elle se sentait coupable de l’éprouver. Elle invita Eddie Mille à s’asseoir devant une tasse de café. Il se pencha vers elle et lui chuchota:
– Que ressentez-vous? Acceptez-vous de vous confier à un bounty?
Elle lui dit qu’elle ne comprenait pas ce mot. Il lui expliqua que c’était une métaphore pas toujours bienveillante qui désignait qu’il était noir à l’extérieur mais qu’il agissait comme un blanc. Il était donc un bounty, coco blanc dedans, chocolat noir dehors, en ce qui le concernait, c’était davantage café au lait.
– Ce pseudonyme, dit-il, fleurit aussi bien chez les blancs que chez les noirs. Il est utilisé pour taquiner mais il a parfois un sens péjoratif ou une connotation raciste. Et il eut un grand éclat de rire. Puis il répéta la question.
– Que ressentez-vous?
Elle n’arrivait pas à lui répondre. Ses yeux ne pouvaient se détacher de deux insectes à la carapace rouge et noire qui couraient sur la table de pierre où ils s’étaient installés à l’extérieur de la maison. Les deux gendarmes, de la famille des punaises, se poursuivaient, se séparaient et s’éloignaient pour mieux se rejoindre ensuite. Elle pensait à une manœuvre de séduction, à un jeu, à une dispute. Un des gendarmes sauta dans l’herbe.
– Il a disparu, dit-elle.
Le petit insecte continua son chemin pour gagner la fougère la plus proche.
– Voilà c’est comme pour Pierre et moi, poursuivit-elle spontanément.
Eddie Mille ne lui demanda pas de s’expliquer davantage. Constance avait l’impression que ses pensées s’étaient figées. Elle n’avait plus aucune idée. Elle ressentait seulement de la chaleur, celle que lui procurait le soleil de mai mais surtout celle qui émanait de cet homme. Il prit une cigarette, avala bruyamment la fumée, la fit ressortir par ses grosses narines. Elle pensa: «Un vrai train à vapeur!». Tout en lui respirait une force de vie incroyable. Tout en lui était couleur, sa peau de métis, ses yeux vert doré. Il portait un pantalon rouge brique et un tee-shirt blanc qui faisait resplendir ses cheveux crépus argentés.
– Ça existe les regroupements de gendarmes, dit-elle machinalement.
Eddie Mille acquiesça.
– Oui, j’en ai fait partie pour des recherches ou des manifestations.
– Non, je parlais d’eux.
Et elle pointa du doigt une trentaine de ces insectes bicolores qui se carapataient dans l’herbe et les fougères dentelées. Elle esquissa un sourire. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas souri. Eddie Mille lui expliqua que le nom donné à ces petits insectes venait du fait que leurs couleurs rouge et noire rappelaient celles des uniformes des gendarmes et des gardes autrefois, puis il ajouta:
– Ils se nourrissent de plantes, de pucerons et sont donc bons pour les jardins. En somme, ils sont inoffensifs et utiles, comme nous les gendarmes humains.
Et pour la seconde fois, il eut un rire tonitruant.
– Si vous regardez avec attention, vous verrez que le dessin sur leur carapace fait penser à un masque africain. C’est pour faire peur aux prédateurs.
Il prit une grosse voix et imita un accent qui se voulait africain en transformant les R en L.
– C’est paleil poul nous les gendalmes.
Clémence rit franchement.

Eddie Mille proposa une stratégie qui consistait à explorer tous les coins où Pierre Nogues aimait se promener. Il lui demanda d’y réfléchir jusqu’au lendemain et d’établir une liste des différents lieux. Il se mettrait à sa disposition le temps qu’il faudrait. Après cette visite, Constance put enfin dormir une nuit complète.
Le lendemain, elle trouva Eddie Mille assis sur le banc de pierre, à la même place que la veille, calme et souriant. Il était à peine sept heures du matin. Ils burent un café ensemble et prirent la route de Messanges. Ils tournèrent à gauche vers Azur. Constance avait suggéré qu’ils se dirigent vers l’Etang de Soustons où son mari aimait pêcher et observer les oiseaux. Elle avait indiqué qu’on pouvait longer le lac à l’ouest et au nord, la végétation étant trop dense pour trouver un chemin faisant le tour. La forêt de pins faisait place à d’autres essences notamment à des cyprès majestueux vert sombre et à des chênes touffus. Après deux heures de marche où ils s’étaient souvent arrêtés pour observer un héron cendré surgissant des roseaux, des colverts filer à la queue leu leu pour prendre des envols poussifs, des bergeronnettes grises, ils prirent un peu de repos. C’est Eddie Mille qui, à chaque fois, attirait son attention, nommait les oiseaux et décrivait leurs mœurs avec beaucoup d’humour. Il proposa une collation. De son sac à dos, il sortit une bouteille thermos contenant du café chaud et du pain d’épices.
– Tout est bio, dit-il, je préfère mourir en bonne santé que glyphosaté.
Constance ne savait pas s’il avait l’habitude de prononcer ce genre de boutades ou si c’était pour la distraire. Il prit une cigarette. Elle suivit des yeux les volutes de fumée, toujours impressionnée par la force avec laquelle il les expulsait. Ils se taisaient en regardant des milans tournoyer au-dessus d’eux. Soudain, Eddie Mille se déchaussa. Il se leva. Il marcha pieds nus vers un grand chêne en écartant les bras. Il leva la tête vers le ciel bleu azur et poussa un cri puissant.
– C’est fait. Vous voyez, je ne peux plus bouger. Sous mes pieds, des racines ont poussé. Très, très profondément. Je peux vous affirmer qu’au passage, mes pieds ont senti qu’ici même à l’automne, des cèpes dodus auront poussé. Constance pensa que la présence d’un chêne, de fougères et d’herbes folles augurait facilement de la cueillette probable de cèpes à la bonne saison et qu’il n’avait rien inventé.
– Voyez-vous Madame Nogues, ma mère est landaise et je suis né ici. Je me sens chez moi. Et pourtant une partie de mes racines me manque, bien que je sois allé plusieurs fois au Kenya avec mon père. Il m’arrive de ressentir une envie irrépressible de manger du «mbaazi» et des «mahamri». Il s’arrêta, ferma les yeux. Il visualisait sans doute les plats. Puis il poussa un soupir.
– Bien sûr, il n’y a pas que les goûts, les odeurs, les paysages, la savane. Il y a surtout les Kényans, les palabres, le fait qu’on se dise bonjour même si on ne se connaît pas. Pourtant je n’idéalise pas ce pays car, dans le cocktail, il y a la pauvreté, la sécheresse, les criquets qui, comme les hommes corrompus dévorent tout sur le passage.
Il se tut et reprit:
– Je ne connais qu’un restaurant africain à Vieux Boucau. C’est de la cuisine sénégalaise. J’y vais régulièrement. Pour ce qui est de l’enracinement, je l’imagine jusqu’au Kenya. Cela peut paraître ridicule mais ce rituel symbolique m’aide.
Eddie Mille resta un long moment immobile en regardant le sol. Il parut se réveiller et l’interpella.
– On continue?





Les recherches sur les lieux, les questions posées à des promeneurs et à des hameaux autour de l’étang n’avaient rien donné pour cette première journée. Constance avait miraculeusement oublié ses tourments qui reprirent à son retour chez elle. Néanmoins ils furent moins intenses. Elle ne s’était réveillée qu’une seule fois, à quatre heures du matin, heure qu’elle appelait «heure d’angoisse». Elle éprouva du chagrin et de la déception. Pourquoi Pierre ne lui avait pas fait confiance en lui parlant de ce qu’il ressentait? Pourquoi, à son tour, ne lui avait-elle rien demandé en remarquant sa tristesse ? A cette pensée, la culpabilité l’envahit. Néanmoins, elle réussit à se rendormir en pensant qu’il avait peut-être tenté de la protéger. Elle fut réveillée par des petits coups frappés à la porte d’entrée qui s’ouvrit sur un Eddie Mille aussi souriant qu’imposant. Constance proposa après le petit déjeuner de prendre les départementales 16 et 824 vers l’est. Pendant le trajet, Eddie Mille lui conta «La ferme des animaux» de George Orwell. Il connaissait l’ouvrage par cœur. Il mimait les protagonistes avec beaucoup de talent et philosophait sur le sens de la fable. Elle le découvrait très humaniste. Elle fut surprise d’être si vite arrivée lorsque la Méhari s’arrêta devant le «Campus» une librairie à Dax. Le propriétaire n’avait pas vu Pierre depuis au moins six mois et n’avait rien remarqué d’anormal dans son comportement. A Mont de Marsan, aux «Bulles d’encre», le libraire dit que Pierre lui avait commandé un livre de Romain Gary. Il l’avait récupéré il y a quelque temps, il ne sut pas préciser à quel moment. Il précisa:
– Je l’ai trouvé soucieux et nerveux. J’avais du monde dans le magasin alors je lui ai proposé de repasser mais je ne l’ai plus revu.
Constance était déçue, elle pensait que ces rencontres l’auraient aidée. Au retour, elle suggéra de prendre le chemin de la grande boucle d’Abbesse près de Saint Paul les Dax. Elle connaissait l’endroit pour y avoir fait des randonnées avec Pierre. Eddie Mille s’enfonça dans les buissons et les hautes fougères. Ne le voyant plus, elle l’appela. « Va-t-il encore se végétaliser ou s’enraciner? » se dit-elle.
– Oui, je suis là! dit Eddie Mille comme s’il l’avait entendue.
Et il se mit à imiter les «kiak» des piverts et leur tambourinage contre le tronc des arbres. C’était incroyable à quelle vitesse il parvenait à produire des sons avec des claquements de langue. Il déclara alors:
– Dix mille coups par jour! Ils ont la tête dure, ces oiseaux, ils le font pour leur survie: se nourrir, s’accoupler et communiquer. Eddie Mille aimait expliquer, il avait une âme de pédagogue.
– J’aime ces oiseaux. Je leur ressemble car je donne des coups de tête combatifs contre ce qui est absurde. En ce sens, j’agis comme Paul Cazenave, c’est en partie pour cette raison que nous sommes amis.





Pour Constance, dorénavant, la vie était rythmée par les rencontres avec Eddie Mille. D’un commun accord, ils avaient fixé la fréquence de leurs expéditions à trois par semaine. La colère de Constance contre son mari s’était atténuée. Ce qu’elle espérait de tout cœur, c’est qu’il soit en vie. Elle acceptait qu’il ait dû s’éloigner d’elle et de leur famille. Elle imaginait parfois que c’était pour vivre une expérience qui lui donnerait de l’inspiration pour écrire. Elle parlait beaucoup de la disparition de Pierre autour d’elle, c’était une façon de conjurer le sort. De manière irrationnelle, elle pensait que les mots pouvaient, à distance, faire bouger les choses. Elle l’avait vérifié souvent. Lorsqu’il lui arrivait d’être soucieuse, inquiète ou contrariée par l’attitude d’un proche ou d’un ami, elle en parlait à une personne de confiance et le problème trouvait une solution. En quelque sorte, elle avait une pensée magique qui lui était fort utile quand elle écrivait des contes pour enfants. Elle avait des contrats avec différents magazines et avec une petite maison d’édition. Cette pensée magique faisait écho à celle d’Eddie Mille et elle en était très troublée. Au cours de leurs expéditions, celui-ci avait crié bien haut qu’il était un pin des Landes. Il s’était statufié, les bras tendus vers le ciel. Il avait déclamé des vers de Théophile Gautier évoquant «les plaies, les sillons» que l’homme fait au tronc des pins pour recueillir «des larmes de résine». Elle avait été tout particulièrement sensible aux derniers vers du poème.
« Le poète est ainsi dans les Landes du monde;
Lorsqu’il est sans blessure, il garde son trésor.
Il faut qu’il ait au cœur une entaille profonde
pour épancher ses vers, divines larmes d’or!»
Il avait poursuivi par un exposé très complet sur le gemmage dans les Landes et sur un petit renouveau des métiers de gemmeur.
– Je suis l’Esprit du pin, avait-il déclaré. En vrai, je ne suis pas un bounty comme je vous l’ai dit. Je n’agis pas tout à fait comme un blanc. En moi vit la palabre africaine et je suis une bibliothèque d’histoires de griots.
Eddie Mile était souvent dans l’emphase et Constance réalisait qu’elle adorait cela. A chaque balade, il incarnait un animal ou un végétal.




C’était maintenant le début de l’été. Constance avait décidé de ne pas regagner leur appartement à Bordeaux. Sa place, dorénavant, pensait-elle, était de vivre dans leur maison des Landes. Avec Eddie, ils s’étaient rendus sur beaucoup de lieux où Pierre Noguès était susceptible de se trouver. Ils avaient envisagé évidemment qu’il ait pu quitter la région mais si Constance éprouvait une certaine lassitude, elle n’était pas résignée. Eddie Mille, quant à lui, était rassurant. Il évoquait des disparitions qui avaient connu un dénouement heureux. Un matin, Constance se réveilla avec le souvenir précis d’un rêve qu’elle avait fait. Elle errait dans l’ univers de mangrove que l’on peut trouver au Courant du Huchet. Elle appelait son mari en se battant avec la végétation. Elle se persuada que ce rêve n’était pas innocent. Elle se devait d’y aller même si les recherches à cet endroit n’avaient rien donné.




Constance et Eddie Mille partirent à l’aube, un matin de juillet. Ils prirent une barque, une galupe, à l’étang de Léon. Les cyprès géants et les tapis des fleurs d’hibiscus, Constance ne les vit pas. Toute son attention se concentrait sur les berges de la rivière et sur les embarcations qui allaient et venaient. Soudain, elle aperçut une silhouette qui lui sembla familière. Elle demanda à être débarquée. Elle courut sur le chemin pour s’approcher de l’homme qui était en train d’amarrer un bateau. Elle s’arrêta à un mètre de lui. C’était troublant, elle eut l’impression que c’était son mari et qu’en même temps ce n’était pas lui. Amaigri, les cheveux longs, le visage mal rasé, elle ne parvenait pas à croiser son regard qui glissait sur elle. C’était comme s’il n’était pas réellement présent. Visiblement, il ne la reconnaissait pas. Constance sentit ses jambes fléchir sous elle et sa gorge serrer. Elle prononça plusieurs fois son prénom et son nom.
– Je ne suis pas Pierre Noguès, je m’appelle Ivan Haseck, que me voulez-vous?
Constance reconnut le nom serbe que Pierre portait avant sa naturalisation qui datait de plusieurs dizaines d’années. Lui revint en mémoire les récits qu’il lui avait faits de son enfance. Il parlait souvent avec émotion des moments où il partait en barque avec son père sur le Danube. Au milieu de l’eau, avec lui, il se vivait enfant comme un aventurier. Son père était son soleil, il lui avait tout appris de la nature et de la pêche. C’était un conteur né et Pierre attribuait ses talents d’écrivain aux histoires qu’il lui avait racontées.
Constance comprit qu’il avait effacé une partie de sa vie, gommant ses enfants, son métier, ses amis et elle-même. Il n’était plus là pour elle, mais il était vivant. Sans doute accomplissait-il un retour aux sources en travaillant sur ce bateau. Elle fit quelques pas en arrière en s’excusant et repartit sur la berge. Arrivée à hauteur de l’embarcation où était resté Eddie Mille qui lui fit un signe de la main en souriant, elle le regarda intensément. Puis elle se dirigea vers la forêt. Avant de s’engager sur le sentier, elle se retourna vers Ivan Haseck. Elle s’aperçut qu’il la suivait des yeux.
S’éloignant de ces deux regards, elle marcha longtemps, avant de s’asseoir dans les fougères et de s’adosser à un pin. Elle ferma les yeux, trouva délicieuse la sensation de la lumière et de la chaleur du soleil sur ses paupières. Sa respiration se calma mais elle ressentit une douleur à la poitrine. Elle était le pin blessé qui exsudait des larmes de résine, d’or blanc, dans le poème déclamé par Eddie Mille.
Ses sentiments et ses idées se brouillaient. Tout était devenu complexe. Constance vacillait entre culpabilité, tristesse et espoir d’un bonheur, elle ne savait plus avec qui. Elle se sentait plongée dans une grande confusion. Elle n’était plus sûre de rien.

Mais à cet instant précis, ce que Constance savait, c’est que seule cette forêt pouvait l’apaiser et la ressourcer.
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Cristo · il y a
Une histoire d’amour étrange que l’on lit de bout en bout avec interrogation et attention
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Gabriel · il y a
La fin d'une histoire est l'occasion d'en entamer une autre puisque la nature a horreur du vide. Eddie Mille est un personnage avec beaucoup de poésie, attachant. Il fait le charme de cette nouvelle pleine de tendresse.
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Monique ANDRE · il y a
J'espère faire naître un autre Eddie Mille. Merci Gabriel.

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