Consécration Funéraire

il y a
15 min
0
lecture
0
Toute la famille Witterlow fut conviée à onze heures, dans le grand manoir familial, donnant sur Thrilmere Lake, à deux pas de la petite ville de Wythburn. Cependant, nous arrivâmes naturellement en avance de quelques poignées de minutes. De l’entrée principale surgit le vieux William, majordome de la famille depuis des lustres. Il vint à nous l’air grave, traduisant les circonstances de telles retrouvailles puis nous fîmes entrer dans le sublime hall du manoir, décoré de statues de marbre anciennes.
« Patientez un instant je vous prie, fit-il poliment. Madame et Monsieur Witterlow ne tarderont pas. »
Après que nous eûmes attendu quelques minutes dans un silence sépulcral, ma très chère tante et mon bien aimé oncle vinrent enfin à notre rencontre. Rosalie et Edmond étaient les détenteurs actuels du manoir des Witterlow. La famille entière leur vouait un respect et un amour déraisonnable camouflant à mon goût quelques convoitises d’héritages.
« Mes chers enfants, entonna Rosalie d’une voix rouillée. Je vous présente mes plus humbles et sincères condoléances. »
Ma magnifique femme, Karen, s’avança avec quelques étoiles dans les yeux. De sa voix douce et sublime, elle répondit :
« Nous vous présentons aussi, tante Rosalie, oncle Edmond, nos plus chères condoléances. Nous savions que vous l’aimiez beaucoup.
— Cela va sans dire. Nous avons toujours été très proche de Jonathan. Nous avons été si triste d’apprendre cette tragique nouvelle... »
Oncle Edmond, toujours silencieux, hocha plusieurs fois la tête, profondément ému. Je trouvai que le temps lui jouait un triste tour, tant son visage m’apparut ridé, creusé et parcheminé. Une minute ou presque s’écoula dans un silence des plus gênants, au cours duquel je crus bien dépérir une bonne fois pour toute. Rosalie, lisant dans mon esprit, revint à son incorrigible sens de l’hospitalité :
« Allons, ne restez point sur le pas de la porte, entrez. Je vous souhaite la bienvenue dans le manoir des Witterlow. Vous êtes ici chez vous. Posez vos manteaux là, William s’en occupera. »
Nous fûmes conduits dans l’immense pièce servant spécialement aux illustres réceptions. Des chaises et des canapés s’offrirent à nos jambes épuisées ainsi qu’un rafraîchissement pour nos gorges sèches. Pendant quelques minutes, les enfants jouèrent ensemble dans le plus grand calme, à tel point que nous oubliâmes leur présence. Les adultes, de leur côté évoquèrent la triste maladie qui arracha la vie du dénommé Jonathan. Je pus lire de l’émotion dans les yeux de chacun. Edmond se montra d’autant plus nostalgique lorsqu’il nous parla de ses moments passés avec son neveu préféré.
« Oh, Jonathan aimait venir ici. Il adorait même. Nous avons tellement joué et discuté ensemble... La cabane perchée dans l’arbre, dans la cour extérieure, nous l’avions construite tous les deux. Il s’était d’ailleurs écrasé le pouce en essayant d’enfoncer un misérable clou ! »
Nous rîmes de bon cœur pour la première fois depuis notre arrivée. Mais le voile de l’émotion assombrit de nouveau le visage du vieil oncle :
« Quand j’y pense... Cela faisait des années qu’il n’était pas venu... Et maintenant... il ne franchira plus les portes de cette demeure. C’était comme sa deuxième maison ici. Il était comme notre fils. »
Des larmes roulèrent sur les joues d’Edmond. Karen sembla être plus que touchée par les mots de notre hôte. Rosalie pinça ses lèvres pour ne pas flancher. Pour ma part, je restai plus ou moins en retrait. Un silence s’installa et tante Rosalie le brisa rapidement par les mots suivants :
« Allons, toute la famille ne devrait plus tarder désormais. William ? »
Le majordome accourut aussitôt.
« Madame ?
— Demandez à Matthew et Frank d’installer le buffet. Nos invités vont arriver d’un moment à l’autre.
— Bien madame.
— Je vous prierai de les recevoir, très cher.
— Mais tout naturellement madame, répondit-il en exécutant une courbette. Je les accueillerai comme il se doit. »
William disparut et deux jeunes hommes, portant le même uniforme que le majordome, entrèrent. Les dénommés Matthew et Frank préparèrent ainsi la salle et décorèrent les longues tables par des nappes en soie blanches. Toujours confortablement installés sur les sofas, Rosalie se pencha vers Karen :
« Je me suis permise d’inviter la famille Witterlow au complet, comme nous le faisons toujours en de pareilles circonstances. Cela ne vous dérange guère, n’est-ce pas ? »
Karen, qui n’eut jamais l’occasion de rencontrer tous les nombreux membres composant mon adorable famille, fit non de la tête. J’imaginai que la situation présente devait lui provoquer quelques gênes et appréhensions fortement compréhensibles. Les quelques conversations où je parlai des Witterlow furent régulièrement liés aux mots suivants : avare, orgueilleux, narcissique et antipathique – hormis pour quelques rares exceptions.
« J’aurai aimé rencontrer la famille de Jonathan en sa présence, lors d’un autre évènement que celui-ci. Néanmoins, je suis certaine que son esprit accompagnera sa famille. Et... Nous aurons plaisir à partager nos mémoires à son sujet.
— Vous parlez avec la grâce et la finesse d’une Witterlow, lui confia Edmond. »
Je ris intérieurement. Non pas des touchantes paroles de l’Oncle Edmond, incluant officiellement Karen en tant que membre de la sphère très élitiste de la famille, mais plutôt pour le langage propre aux Witterlow. Par le passé, j’eus le loisir de confier à Karen de nombreuses critiques sur le discours noble et excessivement enrobé de politesses des membres de cette famille et de tels éloges, superposés aux dires de l’oncle Edmond, eut pour effet de me rendre la situation très ironique.
Peu après, les premiers invités arrivèrent. Puis d’autres, à leur tour, passèrent les portes de la salle de réception. Bientôt, toute une foule se rassembla dans le manoir familial. Entre eux, ils différaient sous bien des aspects. Toutefois, deux caractéristiques les unissaient tous sans la moindre exception. Celle d’avoir connu Jonathan et de faire entièrement partie, que ce soit par filiation ou mariage, de la grande et prestigieuse famille Witterlow.
Après des accueils chaleureux ponctués de compatissements, une étrange atmosphère s’installa dans la salle. Heureusement, Matthew et Frank revinrent détourner notre attention en nous apportant le buffet. En un instant, les tables furent bientôt remplies d’assiettes en argent, de plats en porcelaine et de plateaux décorés. Des mets plus appétissants les uns que les autres s’offrirent à nos mines interdites. Des verres à pied en cristal furent alignés et une dizaine de bouteilles furent ouvertes. Le large choix de boisson proposé par nos hôtes eut pour intérêt de satisfaire l’envie de chacun.
En mon fort intérieur, je souris. Je ne pus m’empêcher de croire que la grande tante Rosalie et le vieil oncle Edmond cherchaient à étouffer notre chagrin en remplissant nos estomacs. Durant un instant, je souhaitai glisser discrètement cette pensée à ma femme, Karen. Cependant, j’eus la certitude qu’elle aurait jugé ces quelques plaisanteries comme profondément déplacées et blessantes dans un tel moment. De surcroît je ne voulus point troubler le calme mortuaire donnant à cette réunion, un caractère de plus en plus austère.
Heureusement, me délivrant d’un ennui mortel, les langues se délièrent peu à peu et les visages décrépis prirent enfin vie. La soixantaine d’individus présent dans la salle se mit à discuter, à échanger quelques paroles pleines de compassion et à se remémorer ensemble les souvenirs qui les eurent reliés un jour au défunt.
Pour ma part, peu friand de bavardage, j’eus la volonté de slalomer entre les différents groupes de conversations, à la recherche de quelques têtes familières. C’est ainsi que j’arrivai à la conclusion que parmi tous les invités, il n’y en eut finalement pas un dont je n’eus fait la connaissance auparavant. Alors je décidai de saisir l’occasion afin de constater les déboires et les vices cachés de ma chère famille.
À quelques mètres seulement du bar, rôda l’oncle Walter, plus alcoolique que jamais. Sans compter son fils, Steven, le fusillant du regard à chaque nouvelle lampée de scotch que son ivrogne de père ingurgita. Plus loin, Bertha la veuve discuta de ses dix-neuf chats à la sulfureuse et envoûtante cousine Mary dont le charme ne laissa pas indifférent mon petit neveu Émile, encore à ce jour, mineur et innocent. Les ongles incrustés de miettes de gâteau à la carotte, ma sœur boulimique, Barbara, s’empiffra sans restriction guettant l’arrivée des petits fours au fromage.
Puis, j’aperçus le grand père Jacob dont l’âge approchait violemment le siècle. Je me fis la remarque qu’il fut fort probable que la prochaine fois qu’ils se réuniront en de telles circonstances soit pour son enterrement. Après tout, nous sûmes qu’il fut depuis plusieurs années le plus vieux et le plus mal en point de nous tous. Et je reconnus avec sarcasme que sa maladie au cœur ne l’aida guère.
Même les cousins germains islandais firent le long chemin jusqu’en Angleterre. Immédiatement, ils discutèrent un long moment avec Karen, l’air grave. Ma femme acquiesça avec douceur, peut-être pour signifier sa reconnaissance. Soudain, une petite fille renversa un magnifique vase qui se brisa sur le sol en mille morceaux :
« Sophia ! pesta la grande tante Rosalie.
— J’ai pas fait exprès, se défendit-elle aussitôt. »
Un autre enfant, légèrement plus âgé, s’approcha de Sophia, l’air sévère et dur malgré son jeune âge.
« Tu n’es pas possible, Sophia. Tu n’as donc aucun respect ? Tante Rosalie et oncle Edmond se sont donnés du mal pour organiser tout ça et tu trouves un moyen de tout gâcher.
— Lâche moi Paul ! T’es pas mon père !
— Non, mais ton comportement fait honte à son âme, rétorqua-t-il sèchement. »
Un silence de mort tomba dans la pièce et tous les visages se tournèrent vers les deux enfants. Rosalie les rejoignit sans détendre d’un chouillas son air pincé.
« Paul, ne sois pas trop dur avec elle... »
Le garçon détourna le regard vers l’horizon, la mâchoire contractée. Je perçus alors dans ses yeux l’éclat mélancolique d’une larme.
« Il va bien falloir qu’elle s’y habitue désormais, dit-il avant de partir. »
La gamine éclata en sanglot et se jeta dans les jupons de Rosalie. Cette dernière l’étreignit en passant ses mains osseuses dans sa sublime chevelure rousse. D’autres invités s’approchèrent de l’enfant afin de la réconforter. Puis les discussions reprirent peu à peu, effaçant progressivement des esprits cette courte dispute pleine d’émotion.
Les Witterlow continuèrent de manger, de boire et de converser bruyamment. N’importe quelle personne aurait pu croire à une fête familiale, malgré le manque de musique et de gaieté pesant lourdement sur l’ambiance. En effet, personne n’aurait pu penser que nous assistâmes à la cérémonie précédant l’enterrement de l’un des membres de cette famille.
Hormis la fillette profondément touchée par le triste événement, nous ne laissâmes rien paraître de notre chagrin. Nous obéîmes ainsi aux valeurs traditionnelles des Witterlow dont le contrôle des émotions en toute circonstance était l’une des plus importantes composantes. Toutefois, je fus touché par la perte de Sophia, arrachée à son père par un funeste destin. L’envie soudaine de lui offrir toute mon affection me déchira le cœur. Entourée par sa grande tante et son oncle Harold – multipliant ses pitreries – je me résolus à la laisser tranquille pour m’adonner à de nouvelles occupations contemplatives.
J’approchai furtivement de mon frère James en grande discussion avec l’oncle Robert et notre cousin irlandais répondant au nom de Dan. Ces trois hommes représentaient la fine et substantifique moelle des Witterlow de par leurs professions fortement lucratives et leurs ambitions monstrueuses. Pour ces messieurs, l’enrichissement exponentiel était une manière de vivre. Chacun d’eux étaient parés de leurs plus beaux habits, souhaitant traduire et exhiber ainsi le prestige que dut inspirer leur nom patronymique.
« Non rassurez-vous, la bourse de Londres va réaugmenter, argumenta Dan. C’est simplement une baisse provisoire dont il ne faut pas s’inquiéter.
— Que l’on s’inquiète ou non, celle-ci ne présente guère de meilleurs résultats, maugréa James.
— Ton cousin dit vrai, fils, ajouta Robert. Impossible de bien prédire l’évolution du FTSE 100... »
Face à leurs spéculations commerciales, je restai de marbre, laissant aux professionnels ces affaires houleuses et définitivement incompréhensibles. Dan se jeta dans un nouvel ergotage, mais Lisa, la femme de James, se joignit à nous, l’air excédé.
« J’espère que vous ne parlez pas travail, menaça-t-elle.
— Ne t’inquiète pas ma chérie, nous abordions simplement les derniers relevés de la bourse. À la hâte, bien entendu. D’ailleurs, nous avions terminé.
— Tu ne peux pas t’en empêcher. Tu te rends compte qu’il s’agit d’un cruel manque de respect ?
— Je te prie de l’excuser Lisa, intervint Robert. Nous l’avons attiré sur le sujet.
— Cela ne l’excuse en rien ! Et il en est de même pour vous, Dan, oncle Robert. Aujourd’hui, nous sommes réunis pour accorder une dernière pensée à un Witterlow ! N’avez-vous donc aucun savoir-vivre ?
— Mes plus plates excuses, Lisa, fit Dan. »
Celle-ci toisa les trois hommes et ajouta d’une voix plus basse :
« Imaginez que sa femme ne surprenne vos conversations futiles et désintéressées. Comment croyez-vous qu’elle réagirait ? Le jour de l’enterrement de son mari... Vous devriez avoir honte. »
Puis elle partit, telle une furie. Les trois hommes jetèrent des regards contrits aux alentours. Je fus quelque peu amusé par l’intervention de Lisa, ma sublime et ravissante belle-sœur. Un amusement qui s’approcha de l’admiration et qui fut visiblement partagé par mes aïeux.
« Quel caractère, reconnut Robert. Je ne sais guère si je suis impressionné ou terrifié. Fais tout ce qu’il faut pour la garder mon cher neveu.
— Je n’y manquerai pas, répondit-il penaud. »
Tout bas, je ris de cet incorrigible James. Aussi calculateur et impérial dans son travail que dans la vraie vie, il dut s’amouracher d’une femme possédant une forte personnalité pour s’épanouir en couple. Je félicitai ainsi sa rencontre avec Lisa. Elle avait la faculté d’avoir les justes mots afin de remettre en place son cher mari, au moment le plus opportun de la manière la plus franche et des plus incisive.
Je quittai sans un mot de plus, sans une pensée supplémentaire pour mon frère aîné, les trois businessmans désormais refroidis. J’errai alors parmi les convives, sans savoir vraiment ce que je fis ici, dans cet endroit, en ce moment, parmi ces gens. Je me moquai profondément de ces vulgaires personnages portant tous fièrement la sphère familiale en leur cœur. À ce même moment, je me sentis étranger à toutes ces frasques, toutes ces démarches guindées. Je dévisageai toutes ces politesses abritant le mépris et les plus noires calomnies. Je refusai les codes ancestraux et l’allure trompeuse de noblesse. Je souhaitai trahir toute cette mascarade par ma simple présence. Si tous les regards s’étaient posés sur moi, si toutes les oreilles avaient prêté la moindre attention à mes hurlements intérieurs, ils auraient su qu’aujourd’hui même, je ne fus plus l’un de leurs. Hélas, ce fut en vain.
Je me demandai alors que ce qui m’enchaîna en ces lieux. Pourquoi est-ce que je m’obligeai à rester ici, parmi tous ces acteurs et ces faux amis ? Par devoir, incontestablement. Et puis, au cœur de ce bal mondain, je voulus assister à une chose précisément. Un instant auquel je portai un intérêt tout particulier.
Lorsque les majordomes débarrassèrent les tables, tante Rosalie appela toute la famille, nous donnant la marche à suivre. Nous vînmes à peine de terminer la collation pré-funéraire que nous dûmes partir tous ensemble pour l’église de Wythburn. C’est ainsi que s’organisa cette cérémonie funéraire. La réunion que nous débutâmes dans le manoir précédait les véritables funérailles, se terminant notamment par la mise en terre.
Je retrouvai Karen avant que la foule ne soit bouleversée par un tumulte tempétueux. Elle-même sembla légèrement troublée par l’agitation et en demeura paralysée. Heureusement, mon très cher frère Harold nous fut d’un grand secours. Il prit avec délicatesse le bras de Karen et lui lança un sourire confiant :
« En voiture maintenant, suivez-moi.
— Oh Harold, vous êtes bien aimable. Vous savez, je peux tout à fait conduire.
— Inutile, je suis votre chauffeur aujourd’hui, répondit-il.
— Mais...
— J’insiste, coupa-t-il sur un ton d’une douceur sans nom. »
Harold nous conduisîmes vers l’extérieur du manoir où les convives se pressèrent vers leurs voitures. Des groupes se créèrent pour parer le trop grand nombre d’automobiles en un même cortège. J’aperçus alors Steven, arrachant les clés des mains de l’oncle Walter sûrement trop saoul pour pouvoir rouler les quelques kilomètres nous séparant de notre destination. Paul accourra vers James et Lisa, leur demandant sans aucun doute la permission de monter avec eux. Karen et Harold remarquèrent aussi bien que moi l’entreprise du jeune garçon. Alors que les sourcils de Karen se froncèrent et que mon nez se tordit, Harold plus bienveillant que jamais, lança :
« Les enfants réagissent à leur manière. Je sais que vous vous inquiétez pour Paul et Sophia. Je sais l’amour que vous leur portez. Il ne faut pas vous en faire. Ils ont perdu leur père. Jonathan leur manque... comme il nous manque à tous. Par rapport à l’incident de tout à l’heure, Paul ne souhaitait pas se montrer cruel. Il ne montrait que la plaie béante que sa perte lui a causée. »
Pour la première fois depuis plusieurs années, je reconsidérai Harold. Je crus jusque-là qu’il n’était qu’une autre figure dans la masse, aussi impersonnel et froid que nos semblables. Je me trompai cruellement. Si je sentis à jamais la sensation d’être un orphelin face à cette famille orgueilleuse et égoïste, je n’eus jamais la clairvoyance de le voir chez d’autres. Et hormis l’oncle Edmond, auquel je vouai une affection particulière, je n’eus jamais ressenti auparavant de réelle tendresse ou sensibilité à l’égard de mon jeune frère. La pensée funeste de ne m’en apercevoir durant cette journée funéraire me percuta violemment et me comprima le cœur.
Nous montâmes ainsi dans la voiture de Harold. À l’inverse du véhicule de James – une impressionnante Bentley argentée – Harold nous fit monter dans un minuscule Austin A30. Il s’agissait là d’une petite familiale d’un coloris bleu turquoise aveuglant qui datait des années cinquante. Karen et Harold montèrent à l’avant, tandis que je gagnai la banquette arrière en compagnie de la petite Sophia qui insista pour se joindre à nous.
Les moteurs démarrèrent un à un et nous nous mîmes en chemin pour l’église de Wythburn. Nous formâmes ainsi un long cortège et nous nous suivîmes de près sur les routes escarpées du comté de Cumbria.
« Je voulais vous dire, Harold... Merci, lança Karen en brisant soudainement le silence.
— Pourquoi donc très chère ?
— Pour ce que vous faites, c’est... vraiment touchant.
— Vous n’avez pas à me remercier, répondit Harold en se refrognant, je pense qu’il est normal dans une famille de s’entraider. Triste soit-il de ne le faire uniquement lors de tels évènements... »
Peu après, nous atteignîmes l’église de Wythburn, classée au patrimoine britannique. Celle-ci s’avéra bien plus petite que dans mes souvenirs, sans que je ne comprenne pourquoi. Je m’imaginai quelque chose de plus imposant, de plus prestigieux, collant à l’allure pompeuse et snobinarde des Witterlow. Toutefois, devant mes yeux ébahis ne s’étalèrent que des murs blancs, troués par des vitraux ordinaires, portant un toit de tuiles d’une couleur grisâtre. Décidément, je me fis la réflexion que je trouvai presque le lieu de la cérémonie pittoresque, et j’en fus sincèrement fier.
Les uns après les autres, nous sortîmes de nos automobiles pour nous agglutiner près de l’entrée. D’autres voitures se garèrent sur le parking. Des amis du défunt firent alors leur apparition. Ceux-ci n’étant pas conviés à la collation dans le manoir familial, vinrent pour la cérémonie funéraire uniquement. La petite Sophia, en apercevant une silhouette au loin, se mit à courir et se jeta dans les bras d’une femme élégante aux cheveux blonds en s’écriant :
« Marraine ! »
La femme réceptionna la fillette dans ses bras et la prenant tendrement dans ses bras. Le spectacle m’émut. Je vis en cet instant plus de chaleur qu’à aucun autre moment depuis que la famille fut réunie.
« Oh ma poussinette, murmura la femme à son oreille. »
Les portes de l’église s’ouvrirent et un pasteur nous demanda d’entrer dans la sainte maison de dieu. Karen, tante Rosalie – qui nous rejoignîmes – et moi-même nous retournâmes vers la petite Sophia, toujours dans les bras de sa marraine. Cette dernière, nous faisant signe d’avancer, lança :
« Je m’en occupe, avancez ! »
Les Witterlow et les amis, connaissances et collègues de bureau, s’installèrent et s’assirent sur les bancs de bois à l’intérieur de l’église. Ceux qui ne trouvèrent pas leur place, comme moi, restèrent debout, au fond de la bâtisse. Bientôt, un silence sépulcral régna dans la Wythburn Church.
Le pasteur, un homme entre deux âges au visage émacié répondant au nom de Hanson, prit place devant l’autel. Derrière lui, le cercueil du défunt était ouvert, laissant paraître son visage endormi et anormalement pâle. Alors, Hanson commença un très long discours spirituel imprégné des valeurs de l’anglicanisme. Il nous parla de la vie après la mort, du paradis, d’un endroit où il ferait bon vivre. Toutefois, j’accordai peu d’attention à ces paroles inutiles et biaisées de par mes expériences spirituelles. Frôlant l’irrespect total, je me permis même d’avancer pour me faufiler non loin des premiers rangs où j’aperçus les premiers visages en pleurs. L’oncle Edmond essuya déjà quelques larmes tandis que la tante Rosalie garda son air crispé et pincé pour ne céder à ses émotions. Le visage de ma douce épouse se voilait et s’assombrissait au fur et à mesure que le pasteur clamait son pieux discours.
Des sentiments intenses gagnèrent mon cœur et je réprimai alors un sanglot. Je ne voulus pas faillir maintenant, alors je décidai de quitter l’enceinte de la maison de Dieu, le temps de reprendre mes esprits. Discrètement, je passai les portes en bois couvertes d’une peinture blanche éclatante.
Contre toute attente, je retrouvai au-dehors un ami de longue date, Arthur. Ce dernier faisant dos à l’église de Wythburn, préféra fumer solitairement sa cigarette plutôt que d’assister aux paroles sacrées du pasteur Hanson. Je sus à sa mine renfrognée qu’il ne put faire autrement. Arthur n’avait jamais pu entrer dans la moindre église, cathédrale, chapelle, mosquée, temple ou synagogue. Ainsi, sur l’herbe grasse et verte, il patienta en faisant les cents pas.
J’approchai lentement, puis lorsque je lui fis face, je m’arrêtai. Il scruta l’horizon, assailli par d’innombrables pensées.
« Ouais je sais... j’ai pas pu entrer, j’suis désolé. J’ai jamais réussi à faire ça, tu sais... Tu me pardonnes ? »
Je souris. Je ressentis sa culpabilité comme si elle put être la mienne. Je compris l’incapacité à laquelle il dut faire face. Je voulus le rassurer, lui dire quelque chose pouvant apaiser son cœur. Après tout, moi-même, aussi étrange que cela put paraître, je ne réussissais guère à rester plus d’une dizaine de minutes dans l’église. Mais tous mes mots se noyèrent dans ma gorge et de nouveau l’émotion me submergea.
Mon ami émit un rire étranglé et porta son regard vers le ciel. Je décidai donc de ne point perturber ce moment et de diriger à nouveau vers la bâtisse. Ses portes s’ouvrirent, laissant six hommes vêtus de noirs portant le cercueil du Witterlow ouvrir le cortège funéraire. Arthur et moi rejoignîmes la famille et les amis et nous suivirent d’un pas lent et pensif la foule en deuil.
Toute la famille Witterlow encercla un fossé funéraire où fut suspendu au-dessus le cercueil du défunt. À nouveau, le pasteur psalmodia quelques paroles anglicanes. La foule s’endeuilla et une pénombre mélancolique se jeta sur ces costumes et ces robes noires. Restant de marbre sous l’infâme contrôle des émotions, James, Lisa et Rosalie ne détachèrent point leurs yeux de ce corps qu’il avait surnommé Jonathan. Les larmes de certains coulèrent, notamment celles d’Edmond ou de Sophia, sanglotant dans les bras de sa marraine. Plus bouleversant encore fut mon frère Harold, ne cessant de contempler la scène avec un visage traduisant des émotions déchirantes. Karen, le visage voilé, sembla voir au-delà de tout cela. Elle apparut perdue dans ses pensées, traversant les cours du temps sur le navire implacable du deuil. J’imaginai ce qu’elle pensa avec chagrin.
Comment vivre une vie normale après une telle perte ? Qu’allait devenir les deux enfants qui perdirent leur père ? Vers quel endroit fut Jonathan à cet instant ? J’eus aimé lui dire qu’il était là, prêt d’elle, à écouter son chagrin, entendre son désarroi et pourtant... le savait-elle vraiment ?
Mes pensées allèrent alors vers toutes ces personnes réunies en ce jour pour adresser un dernier hommage à ce Jonathan. En mon fort intérieur je fis le bilan de ce que je vis. Je n’éprouvai rien d’autre que de l’indifférence pour la majorité de ces Witterlow, cette famille sensée être la mienne mais à laquelle je me sentis affreusement étranger. J’eus quelques remords du fait de mes préjugés à l’égard de mon frère Harold, un chagrin poignant pour Arthur, mon ami de toujours et de tendres pensées pour mon oncle dont la sincérité et le sentimentalisme frôla l’affront aux valeurs de la famille durant tout le long de la cérémonie. Je destinai à Sophia et Paul des prières hurlées pour que leur chagrin puisse s’apaiser et que leur route puisse se tracer avec le moins d’égarement possible. J’eus un petit aperçu des périples que cet évènement pu causer dans leur vie et je souhaitai plus que tout qu’ils puissent transcender la tristesse et l’abandon pour accéder au bonheur. Tout cela m’apparut alors comme un chemin, celui qui fut mien, à jamais. Finalement, j’adressai à Karen mon amour inconditionnel, incontestable et intouchable. Puisse-t-elle le ressentir au-delà des limites de nos mondes respectifs.
Alors que les membres de la foule partirent les uns après les autres du cimetière de l’église de Wythburn, je restai sur place encore un moment. J’avançai vers le cercueil encore ouvert, observai un visage qui me fut bien trop familier. Soudain, quelque chose m’appela. Je me retournai vers ma famille, mes amis, mes proches s’éloignant pas après pas. J’espérai que l’appel fut proféré par l’une de leur voix, qu’un être eut enfin pu me considérer au sein de cette réunion. L’appel ne provint pas d’eux mais d’une essence plus subtile et qui m’apparut voilée et profondément inconnue. À mon tour, j’eus l’obligation de partir. Ce que je vis au cours de cette consécration funéraire fut que les malheurs les plus infâmes ou que les tristes évènements ne purent changer les gens. Car au fond des orgueilleux, prisonniers de leur persona tentaculaire, ils n’eurent nulle place pour se consacrer à d’autres êtres qu’eux-mêmes. Triste que je n’en obtienne la certitude qu’en ce jour.
L’espoir de voir les êtres s’humaniser fut trop grand et mon contentement pour les êtres sublimes dont je m’entourai au cours de ma vie fut peut-être trop faible. Quoi qu’il en fût réellement, j’eus pour certitude à ce moment même que j’avais passé ma vie et ma mort à espérer en vain un geste de plus de la part de personnes dont je n’eus nul loisir à vivre avec. En d’autres mots, j’eus souhaité la reconnaissance d’une famille que je méprisais plus que tout. Pourtant... tous constatèrent que sur cette tombe fut gravée « Jonathan Witterlow ».
Mon nom et mon héritage.
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,