Conscience professionnelle

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Image de Eté 2016
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Le crime parfait n’existe pas ! Je réfléchis depuis un moment à cette évidence, quand mon téléphone mobile vibre dans la poche de ma veste. Je décide, en accord avec moi-même, de ne pas y prêter attention. Le glaçon qui flotte dans mon verre de whisky fond doucement et je suis en concurrence avec lui. Le challenge que je m’impose est d’ingurgiter tout l’alcool d’un coup, avant que l’iceberg miniature ne disparaisse. Mais j’hésite encore. Il est huit heures du matin et à l’heure où les barmen servent des cafés serrés au lève-tôt ou au couche-tard, un type qui débarque avec ma gueule et commande un whisky, c’est forcément un alcoolique, un mec à problèmes. Du coup, le barman est sur ses gardes. Il se tient en retrait près de sa caisse enregistreuse. À une certaine époque, il se serait contenté d’un torchon et de quelques verres à essuyer pour occuper ses mains. Maintenant, le lave-vaisselle sous le bar se charge de tout pendant qu’il surf sur Facebook avec son téléphone portable. Je peux voir l’écran de son smartphone qui se reflète dans le grand miroir sur le mur au-dessus des verres et des bouteilles. Le barman mate avec un regard lubrique des photos de gonzesses à poil. Il trouve cela marrant. Ce qui l’est moins, c’est qu’il n’y a pas que l’écran du téléphone qui se reflète dans le miroir, il y a également ma gueule ! Et là, je dois admettre que ce que je vois est loin d’être sexy. C’est même franchement moche ! Les cheveux ? Ça va. De toute façon, je me rase la tête pour ne laisser que quelques millimètres faciles à peigner le matin. La barbe ? À la mode ! Trois jours, poivre et sel, le genre qui peut plaire aux filles si l’on se prénomme Georges. Les yeux ? Ils sont pochés et bientôt totalement cernés. Le teint ? Cireux ! Voire hépatique ! Je ne sais pas encore lequel de mes organes, entre le foie et le pancréas, va céder le premier. Pour compléter le tableau : chemise ouverte, cravate de travers, veste fripée, haleine tueuse. Je me redresse pour me donner un peu de constance, une allure plus humaine. Perché sur ce tabouret de bar, je me suis laissé glisser, sans m’en rendre compte, pour finir le nez à quelques centimètres de mon verre. De toute façon, il n’y a personne au comptoir à part moi, et dans la salle, il y a juste ce vieux assis à une table du fond. Il joue avec son chien. Un truc immonde qui dans la nomenclature des canidés doit plus ou moins correspondre au label « caniche ». Le vieux pose la moitié du morceau du sucre servi avec son café sur la truffe du cabot. Ce dernier est censé ne pas bouger. Les yeux de la bête, impatiente de crever d’un diabète foudroyant, pétillent à l’idée de gober ce truc, et le vieux rit comme un crétin de son jeu stupide. Je les observe pendant quelques secondes, prétexte comme un autre pour me détourner de la sale gueule qui vit dans le miroir en face de moi. Vaines illusions : dès que je me vautre à nouveau sur le bar, elle est là, à me regarder. Pire que de la persécution... Je lape un peu de mon whisky. Le glaçon est en passe de gagner la course. Je ne vais pas me laisser distancer ! Je gobe tout en une gorgée qui me brûle l’œsophage. À présent, le cube d’eau gelée tinte misérablement contre les parois du verre vide. Je secoue le verre pour l’entendre crier sa défaite. Au bout du bar, le barman, l’œil lubrique rivé sur l’écran de son smartphone mate un film porno. Je contemple un instant les images dans le miroir. Sans le son, c’est ni plus ni moins qu’un film muet sans intérêt. Je secoue un peu plus fort mon verre pour augmenter le bruit du glaçon dont la lente agonie touche à sa fin. Puis j’interpelle le préposé aux boissons avant que son documentaire animalier ne lui permette plus de se déplacer
— Un autre !
Le type lève la tête dans ma direction. Au regard assassin qu’il me lance, je comprends que c’est un cinéphile passionné qui n’aime pas être dérangé pendant la projection. Et puis, l’amour, ça se respecte ! Pour l’amadouer, je lève mon verre en continuant à faire tinter le minuscule fragment de glace qui agonise encore dedans. J’ajoute mon plus beau sourire. Le pervers soupire, appuie son doigt sur l’écran du téléphone pour mettre le film en pause, enfile l’appareil dans la poche de son pantalon. Il approche, s’empare de la bouteille de whisky dans l’étagère et verse dans mon verre une dose si ridicule qu’elle le mènerait au bûcher si l’établissement se situait sur l’île d’Islay. Je le regarde d’un œil torve. Il me rend mon sourire de tout à l’heure, replace la bouteille parmi les autres et se penche sous le bar. Il réapparait aussitôt, précédé d’un glaçon au bout d’une pince en plastique. « On the rock, au singulier ! » semble-t-il jubiler en lâchant dans mon verre le petit cube solitaire. Le plongeon du glaçon expédie sur ma main quelques gouttes de whisky. Le barman range sa pince sous le bar et retourne à son poste de combat pour continuer à mater son porno. OK, c’est de bonne guerre ! Je soulève mon verre et aspire du bout des lèvres le liquide ambré qui tient plus de l’alcool frelaté, coloré au caramel que du single malt de vingt ans d’âge. Le verre en main, je me retourne pour regarder le vieux et son chien. À présent, l’animal réclame la deuxième moitié du morceau de sucre. Tant qu’à flinguer son pancréas, autant que ce soit rapide ! Au fond, nous sommes pareils, lui et moi. La différence, c’est que le cabot n’a pas conscience de la menace que représente le sucre, alors que moi, ma conscience, je la fais taire devant la menace que représente l’alcool. J’ai donc un degré d’intelligence supérieur ! Voilà pourquoi je suis assis au bar, tandis que lui est sur le sol.

Mon téléphone vibre dans la poche de ma veste. Pfff. Maintenant, sûr qu’ils ne vont pas me lâcher ; ils vont appeler, appeler et appeler encore jusqu’à me forcer à répondre. Je n’aurai pas le choix. Le deuxième glaçon dans mon verre a déjà presque disparu. J’extirpe ce maudit appareil et j’appuie sur l’icône verte en forme de téléphone qu’un génie a dû concevoir spécialement pour assister les ivrognes.
— Oui ?
— Où es-tu ?
— Quelque part en ville.
— Le chef veut te voir et on a une cliente !
— Quelle adresse ?
Je sors un petit stylo et un morceau de papier de ma poche pour noter consciencieusement ce que me dicte mon interlocuteur. J’essaie de bien former les lettres pour pouvoir me relire. Puis, je raccroche. Le barman me regarde. Je lis dans ses yeux toute la félicité causée par mon départ qu’il pressent imminent. Je vide mon verre d’un trait et le repousse vers lui.
— Gardez le au chaud, je vais revenir !
— Inutile, on sera fermé !
Je mets pied à terre, avec une petite caresse à mon tabouret de bar. Le chien est à présent assis sur une chaise en face de son maître ; ils ont l’air en pleine conversation. Au moment où je passe la porte de l’établissement pour échouer sur le trottoir, une dizaine de personnes débarque pour y entrer. C’est à croire qu’ils attendaient que je vide les lieux pour apparaitre.


2

Le ciel sur Paris est gris et dépressif. Il tombe une petite pluie fine et glaciale qui me fait regretter de n’avoir pas pris un manteau. Je n’ai que ma veste, c’est un peu léger pour rejoindre ma voiture garée quelques mètres plus loin. Je remonte la rue en cherchant les clés dans les poches ma veste. Je ne les trouve pas et c’est en arrivant devant ma voiture, je les aperçois sur le contact. J’ouvre la portière et m’installe au volant. Le moteur rugit. Clignotant. Quittant la place de parking, je m’engage dans la circulation. Mon taux d’alcoolémie ferait sûrement virer l’alcootest au noir, mais c’est le dernier de mes soucis. Tout en essayant de garder les yeux sur la route, je cherche au fond de mes poches, le papier sur lequel est noté l’adresse de ma destination. Le trajet représente une petite demi-heure de slalom dans la circulation, en me frayant un chemin à coups de klaxon et de doigts d’honneur par la fenêtre. Des brûlures d’estomac me taraudent et l’alcool me manque déjà. La journée va être longue, très longue et je ne suis pas vraiment prêt à endurer ça. Il me sera difficile d’éviter la confrontation avec les autres ; cette idée me donne la sensation d’être pris au piège comme un rat dans un laboratoire. J’évite de justesse une vieille qui traverse sur un passage piéton avec son chariot à provision avant de brûler courageusement un ou deux feux de signalisation.

J’arrive enfin à l’adresse transmise par mon collègue. Le temps de garer mon carrosse, et je me retrouve cinglant à peu près droit vers une entrée d’immeuble sous un porche en pierre de taille. À mon approche, un collègue en uniforme chargé de garder l’entrée me jette un regard suspicieux. Ma carte de police le rend plus docile. Il esquisse mollement un salut.
— Bonjour capitaine, c’est au deuxième étage. Ascenseur à droite au fond du couloir.
Je le remercie et me dirige dans la direction indiquée. Les murs du couloir sont couverts de tags par-dessus une peinture écaillée. La porte de l’ascenseur s’ouvre en grinçant ; une odeur de friture me prend à la gorge. J’appuie sur le bouton du deuxième étage. La cabine tremble et s’élève dans un bruit métallique qui n’est pas vraiment rassurant. Elle se stabilise et la porte s’ouvre sur un couloir dont la déco n’a rien à envier à celle de l’entrée. Un duo de sales gueules se tient devant un appartement. Un rapide salut et j’entre dans l’arène.. Un type, blouson de cuir, le cheveu fou, une gueule à faire la une des magazines de mode s’approche en me tendant une main que je ne peux éviter.
— Putain, où étais-tu ?
Je hausse les épaules et il ne cherche pas à en savoir plus.
— Viens, la fille est dans la chambre.
Je lui file le train avec une docilité dont je suis le premier surpris.

Au fond d’un petit couloir, la chambre ; ou plutôt la scène de crime. Le corps de la fille repose en travers du lit. Elle est nue, ses parties intimes exposées de la plus dégradante manière. Je m’approche du lit. Les impacts des balles sont nettement visibles : un trou au cœur, un autre au front. Elle fait un cadavre ravissant. Une égérie de Manara. Quel gâchis tout de même !
— Elle a été tuée vers deux heures du matin, selon le légiste. Une balle au cœur, tirée d’une distance qui correspond à l’entrée de la chambre. Ensuite son assassin s’est assuré de sa mort en lui tirant, à bout portant, une seconde balle dans la tête.
J’abandonne les courbes affolantes de la victime pour regarder mon collègue débiter son rapport dont les détails ne m’intéressent pas. Il perçoit très vite mon absence de concentration et s’arrête en soupirant.
— Vu ta gueule, j’en conclus que tu as encore passé une bonne nuit. As-tu pris un café, ce matin ?
— Non, un whisky.
— Un whisky ! Rassure-moi, tu as mangé ?
— Pas faim.
Il soupire une nouvelle fois et m’abandonne pour retourner dans le salon. Un fauteuil crapaud en rotin m’accueille pour me soulager de la fatigue de la nuit. Mes yeux, contre toute volonté, se collent lubriquement sur le corps de la jolie morte. La tête est tournée de l’autre côté ; ses cheveux ont certainement toujours bénéficié d’un entretien particulier, ils sont lumineux et brillants. Mon collègue fait irruption dans la chambre brisant violemment ce moment d’intimité. Je pressens qu’il va rapidement devenir pénible.
— J’ai demandé à un agent d’aller nous chercher des cafés et des croissants, il faut que tu manges quelque chose.
Il interprète mon regard exaspéré pour un remerciement et reprend le fil de son rapport en n’omettant aucun détail. Un collègue en uniforme entre avec deux grands gobelets en cartons plein de liquide noir et un sachet de viennoiseries. Me voilà ainsi avec un café noir et nauséabond dans une main et un croissant dans l’autre. Ce dernier s’émiette sur mon pantalon et me graisse les doigts. C’est le pire petit-déjeuner de toute ma vie. Je me fends d’un sourire pour dire merci. Trouvant le prétexte de m’intéresser au corps je me lève et dépose le gobelet avec le croissant dessus au pied du fauteuil. Soudain, une voix masculine dont l’intonation surpasse les autres retentit dans le salon. Un type semble protester et exprime son mécontentement.
— Je n’ai pas que ça à faire, moi ! Je travaille cette nuit et je dois rentrer pour dormir un peu.
Mon collègue m’invite à le suivre. Nous sortons de la chambre pour rejoindre les collègues. Un homme, dans la trentaine, regard fuyant et attitude déplaisante, occupe le centre de la salle. Mon collègue s’approche de lui.
— Monsieur Martaud, je voudrais vous présenter mon collègue.
Je m’approche du râleur patenté pour lui tendre une main qu’il dédaigne tout en continuant son plaidoyer.
— Je dois rentrer !
Mon collègue compatit.
— Dans ce cas, nous prendrons votre déposition plus tard.
Puis, il se tourne vers moi avec l’intention de m’apporter des précisions dont je me fous totalement.
— Monsieur Martaud était dans l’appartement à côté. Il a entendu la voix de l’assassin et...
Martaud lui coupe la parole et se met à me raconter ce qu’il a entendu d’une voix hystérique.
— Les murs sont fins comme du papier à cigarette, ici. La fille criait et le type hurlait en lui disant de fermer sa gueule. Ça n’a pas duré longtemps, mais la voix de l’homme est particulière, je la reconnaitrais entre mille.
Ce mec m’énerve et je n’ai pas envie de prolonger cet entretien ni de m’intéresser à cette histoire. Retour dans la chambre pour échapper au calvaire. Le légiste est penché au-dessus du corps et deux agents de la scientifique font des relevés. Je m’attarde quelques minutes sur les lieux avant de retourner au salon. Le connard râleur est parti. Mon collègue revient vers moi, n’ayant toujours pas assimilé mon manque de passion pour cette enquête.
— Je sais que ce type est du genre tête à claques, mais c’est le seul témoin que nous ayons pour l’instant.
Je m’efforce de poser une question par respect pour sa motivation professionnelle.
— Il habite l’appartement à côté ?
— Non, il était venu pour rendre visite à une amie. Mais la fille refuse de donner son témoignage.
J’émets un petit rire.
— Une pute, je suppose ?
— Certainement, il faut vérifier. Il doit passer demain au commissariat pour faire sa déposition.
Il me faut d’urgence un motif pour débarrasser le plancher.
— Je dois partir, tu gères si bien la situation que je m’en voudrais de te déranger. On se voit au bureau, OK ?
Je le plante au milieu du salon et quitte l’appartement. Il ne cherche pas à connaître la raison de mon départ et je loue secrètement sa discrétion. La soif me taraude et la sensation de manque commence à se faire sentir. Seulement deux verres au compteur pour la matinée, c’est trop peu. C’est une entorse à mon régime que mon corps me rappelle sans délai. Mes mains tremblent. J’ai des sueurs froides. Je m’engouffre dans ma voiture pour me jeter sur la flasque de whisky stockée dans le vide-poche en cas d’urgence. Je tire le bouchon qui s’extrait du goulot avec un pop rassurant et m’envoie, coup sur coup, deux gorgées d’alcool ambré. Les tremblements et les sueurs cessent aussitôt. Une sensation de détente me parcourt le corps. La pluie s’est remise à tomber, sa force opacifie le pare-brise m’empêchant de voir distinctement à l’extérieur. Je lance les essuie-glace. Sur le trottoir, mon collègue m’observe. Il a sûrement deviné ce qui se passe dans ma voiture, mais évite de s’approcher. De toute façon, au vu de ma notation actuelle par ma hiérarchie, il sera bientôt débarrassé de moi et attend patiemment le changement. La flasque presque vide retrouve sa place dans le vide-poche. Je lance le moteur, enclenche la vitesse et m’engage bravement dans la circulation routière. Il faut que je quitte ces lieux et trouve un endroit pour m’échouer comme une épave en perdition. Je ne cherche même plus à donner le change. Pour tous les autres, je suis un alcoolique notoire, tout le cliché du flic raté qui sombre jour après jour. Divorcé, oublié et fini. C’est étrange, mais je m’en moque. Encore quelques années avant la mise au rancart et je ne me sens plus la force d’aller jusqu’au bout. Il me faut désormais un soutien au quotidien. Le whisky en fut d’abord un, avant de devenir un ami indispensable.

Le commissariat est une ruche en effervescence. Je m’installe à mon bureau et allume mon PC pour consulter mon profil et mes messages. J’ai plusieurs rapports à finir qu’il est urgent que je commence. Personne ne fait attention à moi, ce qui me convient parfaitement. Après une vingtaine de minutes, les tremblements de mes mains m’empêchent de taper sur le clavier. Sous l’indifférence générale, je gagne la sortie. Dans ma voiture, devenue un lieu d’isolement, j’ingurgite encore un peu du contenu de la flasque du vide-poche. La suite logique est maintenant de reprendre la route.

La pluie s’amplifie m’obligeant à ralentir pour suivre la cadence du flot de circulation. De temps en temps, je sors la flasque du vide-poche pour en absorber une petite quantité. Parmi les magasins le long du trottoir, apparait soudain l’enseigne d’une boutique de spiritueux. Je monte sur le trottoir avec la voiture en klaxonnant pour faire de la place. Je quitte le véhicule pour entrer dans la boutique. Un homme se tient derrière le comptoir. Polo violet, tablier marron. La tenue du parfait petit caviste.
— Monsieur, je peux vous aider ?
Oui, tu peux m’aider en m’indiquant le rayon whisky en premier et en fermant ta gueule en second.
— Je voudrais une bouteille de whisky.
Malgré sa tête d’abruti congénital, le dealer d’alcool a très vite cerné mon profil de consommateur. Il affiche, devant la perspective de faire une bonne affaire, le sourire d’un vendeur de voitures qui se rend chez un aveugle. M’invitant à le suivre au fond du magasin, il me désigne un rayonnage.
— Tous les whiskys sont ici. Je peux vous conseiller celui-ci, il est légèrement tourbeux. Il est très apprécié des connaisseurs.
Je regarde le prix et comprends subitement ce qui n’apparait pas au premier abord comme une évidence. Le type souffre d’une myopie sévère et il croit se trouver devant un pigeon. Je sélectionne deux bouteilles dans une catégorie de saveur appréciée de mon palais et en accord avec mon portefeuille. Je les lui tends avec un regard sans équivoque.
— Merci de les mettre dans des sachets séparés.
Il soupire et retourne à son comptoir pour préparer ma commande et payer. Bouteilles en main, je quitte la boutique. Retour dans ma voiture pour réintégrer le flot incessant des véhicules. D’une main, je débouche une des bouteilles et j’engloutis une bonne rasade. Par soucis pour ma réputation, la bouteille est « anonymisée » par le sachet en papier comme dans les films américains. Au feu rouge suivant, encore une autre rasade sous les regards réprobateurs des autres automobilistes. Un doigt tendu à la vue générale accompagné de quelques insultes bien senties participe activement à leur désintérêt pour ma personne. À l’instant où le feu passe au vert, j’enclenche la vitesse et enfonce l’accélérateur pour laisser les autres sur place et les distancer.


3

J’ai du travail, impossible m’y soustraire. Le niveau de mon taux d’alcoolémie a des avantages : perte de la notion du temps, boost de la motivation et détachement total de la situation. Le trajet s’éternise. Arrivé à destination, c’est avec soulagement que je gare la voiture et coupe le moteur. À présent que s’éloigne le risque de mourir d’un accident de la circulation à cause d’un mauvais conducteur, la bouteille dépucelée quelques minutes plus tôt réapparait dans ma main. Une fois le sachet papier retiré, je constate avec satisfaction en avoir déjà bu la moitié. Une dernière gorgée avant de quitter le véhicule et en ayant pris soin de soustraire à la vue des curieux les deux sachets que je glisse sous le siège passager avant. Les tours de la cité m’observent de leurs multiples yeux. Il en faut plus pour m’impressionner et m’arrêter ! En avant ! Direction l’entrée de la tour sur ma droite. Je stoppe un moment devant les boutons de l’interphone pour lire les noms sur les étiquettes. Quatrième étage. La sonnerie électrique du bouton ouvre-porte retentit et je pousse avec l’épaule le lourd battant vitré pour pénétrer dans le hall. Les portes de l’ascenseur me font de l’œil et après comparaison avec le physique de l’escalier, je ne leur résiste pas. L’intérieur de l’immeuble est en bon état et aucune inscription de défigure les murs. Même le miroir dans la cabine n’a subi aucune dégradation. En revanche, il y flotte une odeur de cannabis qui me conduit à penser que certains occupants de l’immeuble sont adeptes du « Do it yourself ». Après sélection de l’étage, la cabine m’emporte lascivement vers les cieux, mais s’arrête avant le septième. Pas de chance ! Elle me vomit ensuite comme un aliment indigeste sur le revêtement du couloir sombre. La faible luminosité devient vite angoissante et l’apparition des jumelles de Shining ne me surprendrait pas. J’avance en déchiffrant les noms sur les portes et trouve rapidement celui qui m’intéresse. Au boulot ! Il est l’heure d’honorer mon traitement mensuel de privilégié. Quelques coups discrets sur la porte et elle s’ouvre sur la mine fielleuse du sieur Martaud, unique témoin du meurtre sordide d’une pauvre fille dans un appartement parisien. Il me regarde avec ses yeux globuleux. Il apparait plus vieux en comparaison de la photo trouvée dans son dossier des renseignements généraux.
— Ah, c’est vous ! Vous êtes venu pour ma déposition ? J’ai pourtant bien dit que je passerai demain. Je dois bientôt partir au travail. Mais puisque vous êtes venu, autant le faire tout de suite. Entrez !
Il s’écarte pour me laisser pénétrer dans sa tanière et referme la porte. Puis, il se dirige vers le salon et je le suis. Il se plante au milieu de la pièce et recommence à pérorer sur ce qu’il a entendu.
— Je n’oublierai jamais la voix de ce tueur. Rauque et saccadée, comme si le type souffrait de problème respiratoire. Vous savez, j’ai presque l’oreille absolue et je suis capable d’identifier des sons dans n’importe quelle bande sonore. Je me suis même essayé à la musique et j’ai...
Son discours pompeux m’exaspère. Je décide de l’interrompre pour en venir directement à la raison qui m’a conduit dans son repère puant.
— Je ne doute pas de votre témoignage et suis certain que vous apporterez à l’enquête des éléments qui permettront sa résolution rapide.
Il stoppe brutalement sa diarrhée verbale et me regarde avec stupeur. Ses yeux s’agrandissement démesurément, sa bouche s’ouvre comme celle d’un poisson hors de l’eau.
— Je... Je... Mais... Mais c’est votre voix que j’ai entendue !
— Vous avez effectivement une bonne ouïe...
— Mais... Mais vous êtes de la police.
—... et un bon esprit de déduction.
Il recule de deux pas. Je sors mon arme de son holster, un Glock 21 qui remplace avantageusement le modèle officiel, et je visse le silencieux trouvé au fond de la poche de ma veste sur le canon. L’autre ne parle plus présentant maintenant un visage verdâtre.
— Écoutez, je suis sûr que nous pouvons trouver un terrain d’entente. Je... Je ne dirai rien, vous pouvez compter sur moi.
Sa voix tremblante et hésitante m’est encore plus insupportable. Ma main pointe l’œil noir de mon arme dans sa direction. Il recule, chancelant en dressant les mains devant lui. Défense dérisoire. Sa bouche s’ouvre pour plaider une nouvelle fois sa survie, mais je ne veux plus l’entendre. J’appuie sur la gâchette. Le recule du tir fait légèrement trembler l’arme dans ma main. Un léger plot étouffé retentit. La balle lui traverse la main et va directement se planter dans son cœur. Il part en arrière et atterrit dans le canapé. Le sang sourd par la blessure en petits flots irréguliers inondant les vêtements. Le presque mort est affalé dans la position d’un mec bourré. Ses yeux me cherchent du regard et exigent une explication. J’étais pourtant certain d’avoir touché le cœur. Il devrait être mort. Décidément, mon inscription aux alcooliques anonymes sera indispensable pour réussir cette reconversion professionnelle. Sans plus attendre, angoissé par l’idée qu’il puisse se relever pour me débiter à nouveau son témoignage, je tends mon bras et lui loge une balle dans la tête. Le projectile entre au milieu du front en ressortant par l’arrière du crâne. Sa course se termine dans le rembourrage du canapé, emportant au passage des débris d’os et de cervelle. La blessure est propre et nette. À présent, trois yeux vitreux me fixent avec sévérité. Je me sens redevable d’une épitaphe.
— Je suis désolé, mais on a tous quelque chose à cacher et vous étiez au mauvais endroit, au mauvais moment !
Une leçon à retenir pour l’exécution de mon prochain contrat : ne plus discuter avec la cible, cela m’évitera de devoir par la suite éliminer des témoins gênants. Je range mon arme dans l’holster à ma ceinture et quitte l'appartement. Je rejoins ma voiture et m’y engouffre rapidement. Deux nouvelles gorgées de whisky pour oublier et je m’insère dans la circulation. À présent, la faim me tenaille. Je dois trouver quelque chose à manger.

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