Conscience professionnelle

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Je m’appelle Jean-Jacques Luteau. Je suis né en 1954... Mon dieu comme le temps passe… J’habite à Poitiers, capitale du Futuroscope et de l’art roman réunis. Je veille la nuit et musicionne  [+]

J’ai ma conscience professionnelle pour moi. Je l’ai. On pourra pas me le reprocher.
L’autre jour je jouais ce spectacle à 21 h ; j’étais prêt, maquillé, déguisé, concentré. L’organisateur frappe à la porte de la loge et me dit :
— C’est embêtant. Il n’y a pas grand monde ce soir. — Ah bon, réponds-je fataliste.
— Très très peu de monde, il me dit. — On peut attendre encore un peu ; le public va peut-être arriver d’un seul coup, je lui réponds.
Là, je regarde ma montre : neuf heures et quart. J’aurais dû normalement commencer depuis un quart d’heure. Les spectateurs devraient être là... normalement. Au spectacle on commence souvent avec un quart d’heure de retard, c’est courant mais le monde est là :
— Il y a combien de personnes à peu près, m’enquiers-je. — A vrai dire... personne » rétorque l’organisateur, gêné. Il n’y a personne. J’ai pourtant mis des affiches, prévenu les journaux. Je n’ai jamais énormément de monde ici mais j’arrive toujours à avoir quelques spectateurs. Ce soir, rien. Désolé que ça tombe sur vous. Vous n’y êtes pour rien. Les gens sont difficiles à déplacer sur cette île. Je pense que le mieux serait d’annuler ».
— Vous voulez dire que je ne joue pas ?
— S’il n’y a personne, ça me semble logique mais ne vous inquiétez pas, vous serez payé. Ce n’est pas de votre faute. — Hum... si je suis payé je préférerais quand même faire le spectacle. C’est une question de principe. — Vous êtes sûr ? — Oui. — Ah.... C’est-à-dire que moi-même je risque de m’absenter ; ma grand-mère est morte et je dois la veiller. — Condoléances. — Oh c’était une vieille chipie mais c’est la tradition ici vous comprenez ? Nous sommes une petite communauté, tout le monde se connaît. La famille, c’est sacré. Ah la la ça tombe vraiment mal... »
— Je comprends, je comprends » dis-je avec une compassion habilement feinte.
— Bon, et bien faites comme vous le sentez. Je laisse les projecteurs allumés. Vous les éteindrez en partant. Voilà les clés du théâtre. Je pensais vous les donner de toutes façons. Je savais que je ne pouvais pas être là ce soir. N’oubliez pas de les laisser à l’hôtel quand vous partirez demain matin. Encore une fois je suis désolé. Le bateau part à 11 h n’oubliez pas.... Que voulez-vous, les gens ne sortent pas beaucoup par ici ». On s’est serré la main dans cette atmosphère de deuil national. Tous les deux extrêmement contrits et confus. Lui s’excusant interminablement et moi le soutenant dans cette double épreuve qui l’accablait.
J’ai entendu la porte à battant de la salle battre et puis nous nous sommes retrouvés tous les deux : le théâtre et moi, dans ce face-à-face creux. De mon côté, j’ai terminé mon échauffement vocal et physique et après quelques derniers sautillements dynamisants je me suis jeté en scène comme on se jette à l’eau. J’ai été accueilli par un tonnerre de silence.

Je n’ai pas tout de suite senti cette profondeur de l’absence. Les aveuglants projecteurs laissant un doute à ce sujet. En fouillant l’obscurité on arrive toujours à percevoir une ombre, voire un regard, une forme bougeante, une tension curieuse. Là, très rapidement le vide se forgeait, prenait une allure définitive. Je sentais les fauteuils me regarder avec un désintérêt ostensible auquel s’ajoutait une indéniable stupidité grégaire. Tout en racontant consciencieusement mon histoire, je me suis mis à chercher la trace d’une présence, d’un retardataire qui se serait glissé subrepticement dans la salle. D’un ou d’une retardataire, esseulée, abandonnée de tous, livrée à elle-même dans une soirée de tristesse qui l’aurait conduite à quitter son modeste deux-pièces, sa télé insignifiante pour se jeter dehors, dans la bruine froide de ce climat humide à la recherche d’une échappatoire à sa vie morne ou pour le moins d’une distraction à sa morosité passagère. Passant devant le théâtre et voyant la joyeuse affiche de ce spectacle éphémère elle se serait avancée. Ne voyant personne à l’accueil elle aurait poussé délicatement la porte à battant puis se serait assise, discrètement dans un fauteuil au bord d’une allée avec le sentiment un peu trouble de celle qui resquille.
Ainsi il y avait quelqu’un dans l’ombre qui écoutait mon histoire avec d’autant plus d’attention et de responsabilité que cette personne, elle aussi, se savait seule, sentant peser sur elle tout le poids de mon désir de la séduire, de l’amuser, de la distraire, de la passionner, de la captiver, de la capturer à elle-même et à sa propre vie.
Si dans les premières minutes, j’avais commencé le spectacle sans le moindre trac, il avait brutalement ressurgi à l’instant où cette fictive personne s’était infiltrée à la fois dans mon cerveau et dans la salle. Je jouais face à cette bande de fauteuils séniles et prétentieux balançant entre la désinvolture suscitée par une représentation sans enjeu et la soudaine rigueur provoquée par le spectateur de l’ombre dont l’âme pure exigeait que je sois « bon ». J’essayais de distinguer chaque rang. Je scrutais chaque recoin de la pièce sans y distinguer quoique ce soit d’humain. A la fin du spectacle, j’ai salué et ce fut un tonnerre d’indifférence. J’ai néanmoins fait 3 saluts. J’ai dit quelques mots pour remercier l’organisateur et puis j’ai attendu le petit grincement de la porte battante qui aurait manifesté la présence nécessaire à l’existence même du spectacle qui venait d’être donné... Mais rien, aucun bruit de battement quelconque, aucun grincement. J’ai quitté la scène après de longues minutes occupées à épier le fantôme et puis je suis retourné à la loge. Après m’être rhabillé j’ai allumé la salle. Je me suis assis sur une fauteuil et j’ai commencé à applaudir, doucement d’abord puis de plus en plus fort. Je me suis même levé et j’ai crié « bravo » dans un délire d’auto-satisfaction auto-dérisoire. En sortant, la porte à battant a fait un petit grincement bref, celui que j’avais espéré tout à l’heure. J’ai été éteindre les projecteurs et toutes les lumières du théâtre. J’ai eu un dernier coup d’œil pour les fauteuils et j’ai bien fermé à clé la grille du théâtre comme me l’avait demandé l’organisateur. Dehors, il faisait un peu frais. Comme je mettais les mains dans mes poches j’ai senti le chèque que m’avait remis l’animateur du lieu... J’avais ma conscience pour moi mais c’est tout. Une conscience un peu ridicule. Et puis assez soudainement derrière moi j’ai entendu des pas. C’étaient des talons qui claquaient. Quelqu’un s’est approché. Une jeune femme. Elle m’a dit dans un élan assez simple : « j’ai bien aimé votre spectacle vous savez ».
Je lui ai répondu : « Ah bon, ça me fait plaisir que vous me disiez ça... et je l’ai répété trois fois. Mais vous étiez où. Il n’y avait personne ».
« J’étais au balcon ». Si j’avais pu, je l’aurais embrassée de toutes mes forces en pleurant un peu mais je lui ai dit simplement: « vous m’avez sauvé » . Elle a rit et puis elle est partie.

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