6
min

Confrontation

22 lectures

5

Comme sa fille tardait à lui envoyer les 500 dollars qu’elle lui avait réclamés, Brenda, la mère d’Irene, l’avait relancée à de nombreuses reprises. À chaque fois, la jeune femme jurait ses grands dieux qu’elle avait pourtant fait le nécessaire et que c’était sans doute une question de jours avant que le mandat ne lui parvînt. Brenda avait fini par comprendre, en tout cas elle avait cessé d’appeler, un soulagement pour Irene qui sentait sa détermination s’émousser un peu plus à chaque nouveau coup de fil. C’est alors qu’un soir de juin, elle reçut un appel du Davis Hospital de Layton en Utah. Sa mère venait de faire une chute sur son lieu de travail, elle avait une fracture de la hanche et bien sûr pas d’argent pour payer ses frais médicaux. Elle avait par conséquent donné le numéro de sa fille, certifiant que celle-ci serait en mesure de s’acquitter de la facture. La jeune femme s’était contentée de démentir, sans même demander à parler à Brenda. Tom était âgé d’à peine trois mois à cette époque, il pleurait jour et nuit, elle était à bout de nerfs et elle refusait d’avoir à gérer un problème supplémentaire. C’était sans compter sur la ténacité de sa mère...Cette dernière avait aussitôt repris son harcèlement téléphonique, sanglotant, jurant, suppliant et allant jusqu’à menacer de se donner la mort si Irene ne se déplaçait pas afin de l’aider à trouver une solution. Le manque d’alcool auquel était confrontée Brenda depuis son hospitalisation semblait renforcer sa véhémence et par là même sa force de persuasion. Privée de ses libations quotidiennes, elle avait retrouvé son éloquence, celle-là même dont elle abusait quand Irene était enfant et qu’elle lui mentait sans vergogne, en particulier les soirs où elle sortait retrouver ses compagnons de beuverie. Irene avait alors craqué et promis qu’elle lui rendrait visite le samedi suivant. Peter garderait Tom, ce qui, finalement, lui permettrait de souffler un peu, au moins le temps des 5 heures de voiture la séparant de Layton.
Elle partit au petit matin, sous une pluie fine, s’arrêta à Ketchum pour faire le plein de la Nissan et acheter des cigarettes et prit la direction de l’Utah, calculant que sauf problème sur la route, elle arriverait à destination aux alentours de 13h. Elle comptait passer la nuit dans un motel, et reprendre la route dès le lendemain matin. Malgré sa longueur, le trajet fut une vraie bénédiction. Le silence, la solitude, le déroulé monotone de l’autoroute, tout contribuait à l’apaiser.
Irene arriva à Layton un peu plus tard que prévu, vers 14h. Elle acheta un sandwich et un soda dans un snack à l’entrée de la ville, mangea dans sa voiture, fuma deux cigarettes et prit la direction du Davis Hospital. Au fur et à mesure qu’approchait la confrontation, elle sentait le poids sur sa poitrine réapparaître. Elle se gara, sortit et traversa le parking, prenant son temps afin de tenter de se mettre en condition. La journée était chaude, avec un ciel chargé et menaçant. L’hôpital Davis se composait d’un bâtiment central rectangulaire de couleur beige et de différentes extensions à l’architecture plus moderne. La jeune femme se dirigea vers l’entrée principale, s’adressa à l’accueil pour obtenir le numéro de chambre de Brenda, prit l’ascenseur et traversa un long couloir jusqu’au service traumatologie. Elle avait chaud et la forte odeur de désinfectant de l’hôpital lui soulevait le cœur. Une fois devant la chambre de sa mère, elle frappa et, sans attendre de réponse, entra.
Brenda leva le nez de son magazine, se redressa et lui lança :
- « Te voilà enfin, j’ai cru que tu n’arriverais jamais.
- Bonjour Irene, comment vas-tu ? répondit Irene avec ironie.
- Ouais bonjour. Tu es sur tes deux jambes, toi au moins...donc ça va non ? Et puis tu t’es bien fichue de moi au téléphone dernièrement hein ? éructa Brenda tout en fermant sa revue d’un claquement sec. Elle enchaîna aussitôt.
- Tu es passée régler la note j’espère, que je puisse enfin sortir d’ici...
- Mais enfin, qui te dit que j’ai l’argent pour payer tes frais médicaux ! Ton accident est arrivé sur ton lieu de travail n’est-ce pas, ton employeur pourrait participer non....
Brenda semblait mal à l’aise et commençait à s’agiter.
- Oui et ben c’est pas le cas !
Irene retira sa veste mais resta debout au milieu de la chambre. Elle était bien décidée à en finir au plus vite.
- Ah oui et je peux savoir pourquoi ?
- Qu’est-ce que j’en sais moi ! C’est un sale type c’est tout. Je me suis usé la peau à faire tourner sa gargote infecte et voilà le merci que j’en ai aujourd’hui ! C’est toujours pareil, tu t’investis mais tu peux toujours courir pour avoir un minimum de reconnaissance...
- Ce ne serait pas plutôt lié au fait que tu étais ivre ce jour là par hasard ?
- Mais non pas du tout ! Mon imbécile de collègue avait renversé de l’huile partout dans la cuisine et si j’ai glissé c’est uniquement à cause de ça !
- Ok maman. Calme-toi tu veux. Je n’ai pas fait 500kms et dépensé plus de 50 dollars en essence pour me disputer une fois de plus avec toi. Je suis là pour t’aider à trouver une solution en attendant que tu puisses retravailler.
- Tu vas pas me laisser comme ça, n’est-ce pas darling ? demanda Brenda, sans doute encouragée par l’emploi du mot « maman ». Elle avait subitement repris le ton doucereux et hypocrite qu’Irene haïssait.
- Et puis assieds-toi bon sang, on dirait que tu es sur le point de partir.
Irene alla ouvrir une des fenêtres de la chambre, s’approcha du lit et y déposa sa veste. Scrutant le visage trop maquillé et empâté de sa mère, elle s’efforça, un bref instant, d’y retrouver sa beauté d’autrefois ; celle qu’elle admirait tant quand elle était enfant. L’alcool avait bien fait son travail...
- Écoute. Je suis désolée de ce qui t’arrive... mais j’ai bien réfléchi, avant et pendant les cinq heures que j’ai passé sur la route. Je suis ta fille, c’est un fait, mais cela ne te donne pas le droit de profiter de moi comme tu le fais.
- Mais je...
- Tais-toi tu veux. Et laisse-moi finir. Il est temps que tu entendes ce que j’ai sur le cœur... Tu n’es pas une mère, tu ne l’as jamais été en réalité. Lorsque j’avais à peine huit ans, tu me laissais seule à la maison avec Brian et tu ne rentrais qu’au petit matin pour ensuite passer la journée à cuver...
- Tu sais bien que quand ton père est parti...
- Ne refaisons pas l’histoire, c’est inutile..., reprit Irene sans quitter sa mère du regard. À cause de toi j’ai commencé à manquer l’école. Et j’ai fini par ne plus y aller. Ensuite j’ai enchaîné les petits boulots afin de subvenir aux besoins de la famille. Et tu sais pourquoi je faisais tout ça ? Pour Brian bien sûr, mais aussi parce que je t’aimais et que je voulais que tu sois fière de moi.
- Bon sang, je travaillais moi aussi !
- Ah oui c’est vrai, pardon ! Mais dis-moi quel est le maximum de temps que tu aies conservé un boulot ? Il fallait bien que j’assure de mon côté. Et passons sur tes fréquentations...Tu n’as jamais pensé qu’à toi, point final. Et Brian ? S’il s’en est sorti c’est uniquement grâce à moi. Alors écoute bien : je vais t’aider cette fois encore, mais dis-toi bien que c’est la dernière. Tu as fini de me pourrir la vie. J’ai un enfant aujourd’hui et j’essaie de construire quelque chose...
- Tu as un enfant ! Mais pourquoi tu n’as rien dit ? vociféra Brenda.
- Ah quoi bon ? Tu t’en fiches bien de toute façon...Alors voilà ce qu’on va faire : je vais payer une partie de tes frais médicaux, avec un argent qui va cruellement me manquer crois-moi... et je vais voir avec l’hôpital pour qu’il accepte un étalement de tes dettes...De cette façon tu pourras sortir d’ici et tu éviteras peut-être un procès. Où vis-tu ?
- Euh...chez un ami, répondit Brenda après un moment d’arrêt.
Elle bafouillait et, un bref instant, elle parut abattue, avant de retrouver subitement ses esprits et d’aboyer.
- Je n’ai plus de chez moi puisque tu as refusé de me prêter ces malheureux 500 dollars dont j’avais besoin !
- Ok...Alors tu vas appeler cet ami, ou un autre ça m’est égal, et tu vas t’arranger pour qu’il s’occupe de toi ou t’héberge, au moins le temps que tu sois à nouveau sur pied. Et dis-toi bien que cet accident est en fait une bénédiction. Tu as l’occasion d’arrêter de boire une fois pour toute et de repartir à zéro.
- Mais je pensais que tu resterais...
- Je te l’ai dit, j’ai une famille. Et je repars demain matin, quoiqu’il arrive. Je vais devoir payer un motel en plus de toutes les autres dépenses, puisque tu ne peux pas m’héberger.
- Mais enfin Irene...Qu’est-ce qui te prend bon sang ?
Brenda pleurnichait pour de bon maintenant.
- Voilà je m’en vais. Au revoir et bonne chance. Et j’aimerais autant que tu oublies mon numéro de téléphone, ajouta Irene. »
Son cœur battait à tout rompre et ses mains tremblaient. Pour ne pas flancher, la jeune femme attrapa sa veste, tourna les talons et sortit de la pièce sans se retourner. Une fois dans le couloir, elle s’appuya contre la porte et prit une profonde inspiration. C’est alors qu’elle entendit un bruit sourd et sursauta. Sa mère venait de jeter violemment un objet contre le mur. Elle pouvait aussi entendre ses jurons à travers la porte.
Irene prit une ou deux minutes pour ravaler sa colère et ses larmes. Elle repassa par l’accueil de l’hôpital, y laissa 300 dollars en liquide et alla ensuite chercher un café au distributeur. Puis elle sortit et observa le ciel. De gros nuages noirs s’étaient accumulés au-dessus des montagnes Wasatch et un vent violent s’était levé. L’orage qui menaçait de se déclarer à son arrivée était sur le point de laisser éclater sa fureur. Irène but une gorgée, fit la grimace, jeta son gobelet de café dans une poubelle et regagna sa voiture en courant. Elle démarra promptement et se mit en quête d’un motel. Comme prévu.
5

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Laurent Martin
Laurent Martin · il y a
Les personnages sont très bien construits et l'écriture est fluide
Une belle découverte je m'abonne !
Si la curiosité vous en dit, je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition des TTC
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/paillasson-le-herisson
Merci d'avance pour votre lecture
Laurent

·
Image de Jacques Dejean
Jacques Dejean · il y a
Belle écriture, précise et sensible.
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
J'ai adoré cette lecture, Catherine ! Un grand bravo ! Une invitation à visiter “Sombraville”
qui est en FINALE pour le prix Imaginarius 2018. Merci d’avance et bonne journée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

·
Image de Emsie
Emsie · il y a
Quitte à me répéter, j'ai lu cette "Confrontation" d'une traite ! J'avais bien gardé le texte précédent en mémoire (ce qui est rare !) et j'ai d'autant plus apprécié de retrouver la mère et la fille face à face. J'aime beaucoup ce principe d'une écriture entre roman et nouvelles, où l'univers des personnages se dessine au fil des lectures, avec des textes qui "existent" séparément. Encore bravo et merci, Catherine, pour cette lecture matinale !
·
Image de Catherine Ackermann
Catherine Ackermann · il y a
C'est moi qui suis infiniment reconnaissante ...
·