Confinement

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Elle

Je me réveille avec toujours le même mantra. Il faut prendre la vie du bon côté. Plus rien n’a de sens cette année, mais au moins j’ai un toit au-dessus de ma tête, j’étudie, je travaille, je ne suis pas à plaindre.

Il est 06h du matin, il fait sombre. Il fait sombre depuis des mois maintenant. Depuis le début du confinement. J’ai le ventre qui gargouille, j’espère pouvoir manger un bout après mon cours de chant et avant mon cours de langue. Il est important de rester active même durant le confinement. Ma mère me disait tout le temps : « Ju, tu n’arriveras jamais à rien si tu te réveilles tard. La procrastination c’est le début de l’échec ». Ma mère a toujours été super active pour le plus grand malheur de mon père. Même le week-end. On se réveillait aux aurores pour aller au marché avant de cuisiner un grand repas en famille. Cette période me manque... Mais comme je dis, il faut toujours positiver ! Bientôt tout rentrera dans l’ordre, on pourra sortir, aller danser et profiter de nos proches. Mais en attendant, je me prépare pour mon cours de chant, comme tous les matins. Cette chanson je commence à la connaitre par cœur même si j’ai encore du mal avec la langue. L’important c’est la prononciation de toute façon me dit Chou. Heureusement que je n’habite pas toute seule. Je peux dire que ces colocs sont devenus ma nouvelle famille. On chante ensemble, on mange ensemble, on étudie ensemble, on dort ensemble. On a pris l’habitude de se raconter nos histoires de famille mais surtout d’amour. J’arrête pas de penser à lui. Quand je veux m’évader, que j’ai besoin de penser à autre chose et de me souvenir de cette vie normale.

Aujourd’hui c’est soupe au menu. J’adore la soupe et c’est bon pour la santé. Ma mère me disait toujours « Ju, si tu ne fais pas attention à ta ligne, tu ne trouveras jamais de mari ». Elle est drôle ma mère, elle pense que les hommes ne s’intéressent qu’à l’apparence. Mais pas lui, lui il m’aime comme je suis ! Après le confinement, on se retrouvera, on voyagera et on fondera une famille. J’ai hâte.

J’ai toujours de quoi m’occuper malgré le confinement. Je vais attaquer les cours de langue ! J’arrive petit à petit à former des phrases. Bientôt je pourrais rajouter un nouveau point à mon palmarès ! Je vais sortir de là en étant bilingue. Je vais leur en mettre plein la vue à mes potes. Comme quoi, enfermement ne rime pas avec ennui ! C’est l’occasion de travailler ses méninges et de faire le point sur soi-même. Avant le confinement, j’étais paresseuse et influençable, je n’étais pas forcément sur le bon chemin. Mais j’ai changé. Je veux qu’il voit à quel point j’ai changé ! Je suis devenue une autre femme !

Je ne sais pas quelle heure il est, mais il est temps de faire mon petit bilan! Aujourd’hui j’ai appris trois nouveaux mots et une nouvelle chanson ! C’est important de faire son autocritique pour constater son évolution. Il ne faut jamais lâcher. Prendre la vie du bon côté.

Après ce bilan, j’enchaîne sur l’atelier couture. J’ai appris à faire des masques et des petits hauts, je suis devenue une pro. Et dire que j’avais l’habitude de dépenser dans les magasins, alors que depuis le début j’aurais pu simplement coudre. Mais j’ai toujours aimé le shopping ! Dans ma jeunesse, mon père avait l’habitude de m’emmener acheter un vêtement ou des chaussures une fois tous les six mois. Notre petit moment à nous. Ah c’était le bon temps ! Ils me manquent mes parents quand même. Quand tu peux les voir tous les jours tu râles, et aujourd’hui ça te manque d’entendre ta maman critiquer tes cheveux. Ils seraient fiers de me voir coudre ainsi. Haha ! Ils ne me croiront jamais quand je leur dirai que j’ai confectionné cette chemise de mes propres mains. Je ferai une écharpe à maman, et devant elle pour qu’elle puisse me croire.

Je reconnais les cris de Chou, elle doit avoir le casque sur les oreilles encore. Sacré Chou ! Heureusement qu’elle est là. Je n’ai jamais eu de sœur. Je n’aurais jamais pensé en trouver une à l’âge de 19 ans. Elle a emménagé il y a un mois, elle avait beaucoup voyagé auparavant, c’est pour ça qu’elle est là. Il est temps de se poser. Elle me parle souvent de son mec, et bien sûr je lui parle de lui... Il me manque tellement. Mais comme je dis toujours, y a pire qu’un confinement ! Au moins j’ai un toit, je ne suis pas à la rue.

Aujourd’hui c’est jour de fête. Ce soir on boit. Vu ce que j’ai dans le corps, ça signifie que ce soir je vomis. Mais même si j’avais bien mangé j’aurais vomi car je n’ai pas l’habitude de boire. Ce que j’aime durant ces soirées, c’est l’évasion. Mon esprit divague et je me mets à imaginer ma future famille. La famille qu’on pourra fonder avec lui. On aura deux enfants, d’abord un garçon, puis une fille. Ils auront un an de différence ! Je ne sais pas pourquoi, mais depuis le début du confinement ce rêve de famille m’obsède ! Ce rêve d’avoir deux enfants avec lui, de créer un futur ensemble, un héritage ! Donc dès que « le virus sera éradiqué », ma première mission sera de tomber enceinte ! Rien que d’y penser je suis toute excitée ! D’ailleurs je n’ai pas eu mes règles depuis le début du confinement... Chou non plus. Ça doit être le stress.

Aujourd’hui je dors seule. Je suis contente. Enfin, seule avec mes colocs. Je préfère ça parce que pendant l’acte je pense souvent à lui. J’ai l’impression de le trahir même si je n’ai pas le choix.

Mais demain est un autre jour ! Demain pour la première fois je vais à la visite médicale ! Les filles ne reviennent pas toujours de cette visite donc c’est peut-être la première étape avant le déconfinement... Je pense qu’ils ont enfin trouvé un moyen d’éradiquer ce virus. J’ai l’espoir.

Lui

Aujourd’hui ça fait 285 jours que je me réveille dans cette cellule de l’horreur.

285 jours que Ju et moi avons été séparés pour être emmenés dans un camp de rééducation politique.

285 jours que j’ai commencé de force « une formation pour aider la population à trouver un emploi », une formation qui a pour réelle but « d’éradiquer le virus » selon Xi, c’est-à-dire les musulmans.

285 jours que nous avons été emmenés dans ce camp simplement car nous sommes ouïghours.

285 jours que les parents de Ju ont également été emmenés.

285 jours de torture, de chants patriotiques, d’apprentissage du chinois, d’autocritique quotidienne, de travail forcé, de bourrage de crâne, de gloire au parti communiste et à Xi Jinping, de consommation obligatoire de porc et d’alcool, de punition, de violence, de manque d’hygiène.

285 jours de « Merci le Parti ! Merci la patrie ! Merci le président Xi ! »

285 jours que je vois mes compagnons de cellule mourir autour de moi mais que je garde l’espoir de retrouver Ju.

Je n’ai pas mangé depuis 24h, je commence à avoir des hallucinations. J’entends des voix disant que c’est pire pour les femmes. Qu’elles se font violer, injecter des produits, humilier sexuellement et stériliser à leur insu. Je ne peux pas le croire. Je ne veux pas le croire.

Les plus optimistes pourraient appeler ça un internement ou même un confinement, j’appelle ça un génocide.
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