III/2 Confession du narrateur

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Un livre jeté à la mer... " LE RÊVE DU BATTEUR DE GRÈVES " >>> Chapitres I à VI ci-dessous. >>> ou accessible par le lien suivant:  [+]

Mon nom n’a aucune importance. On dit que je suis souvent ailleurs, c’est vrai. La plupart du temps vous ne me trouverez que très rarement chez moi ; je préfère me glisser dans la maison, la peau, l’esprit de personnages imaginaires qui se racontent des histoires. C’est un jeu, un état d’esprit. Oh, je peux d’ici lire dans vos pensées et je n’en suis nullement froissé : « comme le feraient de petits enfants ». Précisément !
Je peux bien vous l’avouer maintenant, ce récit n’est que le fruit de mon imagination, une pure fiction si vous préférez, enfin à ce stade, je n’en suis plus tellement sûr...
Je me demande si dans le fond, je n’ai pas réellement habité chacun de ces personnages, le doute s’est sournoisement insinué au fil des lignes, au long des pages. Vous l’avez compris, je dois à présent et à tout prix sortir de cette histoire, tirer ma révérence, avant qu’elle ne se referme définitivement sur moi et n’altère gravement ma perception de la réalité – du moins celle qui me sert d’ordinaire de boussole. Alors, si vous le voulez bien, finissons-en avant qu’il ne soit trop tard. Retrouvons notre navigateur solitaire là où nous l’avions provisoirement abandonné, en fort mauvaise posture d’ailleurs. Malgré tous ses efforts et l’empathie dont il était capable, jamais il ne put pénétrer l’esprit de l’inconnu. Connaissant de manière très intime son Samaritan – pour l’avoir moi-même imaginé –, j’ai l’insigne privilège et le pouvoir de scruter son âme, mais je ne suis pas certain que S.J.B se soit satisfait de mon explication.
Je vous la livre donc sans plus attendre. Lorsque l’inconnu – son fameux Samaritan – détourna la tête que vit-il exactement ? Ni plus ni moins que ce que S.J.B avait lui-même découvert en reflet dans l’œil de l’inconnu : au premier plan, un trottoir délabré bordé d’arbres encore verts, sur lequel couraient deux gamins rieurs et mal fagotés, avec en fond d’image, sur un plan différent, un téléobjectif aux généreuses proportions posté en embuscade. Voilà pour l’aspect purement factuel des choses, plutôt décevant n’est-ce pas ?

Ce qui se passa ensuite chez l’inconnu dépasse toute spéculation subjective, jugez-en par vous-même :

Son cerveau déjà bien éprouvé par une série d’évènements majeurs survenus au cours de cette journée, superposa malencontreusement ces deux plans, s’emballa, et partit exhumer, allez savoir dans quels recoins cachés de sa mémoire, une autre image, très ancienne celle-ci, énigmatique et pourtant étrangement familière ; d’une netteté et d’une précision telle, qu’elle lui fit avaler une bouffée de lumière. Il les avait déjà croisés, il en était certain, mais où ? Dans quels rêves, dans quelle vie ?

« Devant lui, des gamins au teint cuivré, à moitié nus, jouaient en riant comme tous les galopins du monde, à cheval sur le fût rouillé d’un canon américain de la seconde guerre mondiale... »

S.J.B, c’est sûr, m’aurait sauté à la gorge si j’avais pu lui livrer cette information, qui n’aurait eu que l’effet pervers d’épaissir un peu plus le mystère. Dans ses derniers instants, il se consola tout de même en pensant à celle ou celui qui un beau matin, heurtera du pied sur une plage déserte, la bouteille passablement colonisée par quelques parasites – marins cette fois, Dieu merci ! – de son meilleur Whisky.
On dit qu’au-delà du Cap Horn, vit un poisson magnifique aux reflets métalliques jaune et vert, le Maï- maï. On prétend aussi que ce poisson recueille depuis toujours l’âme des vaillants navigateurs Maoris. Alors après tout, pourquoi pas la sienne, aurait-il démérité ?


*

J’ai moi-même – seriez-vous encore disposés à me croire ? – trouvé cette bouteille il y a quelques mois, sur une plage déserte, tout près de l’endroit où j’achève enfin ce récit. Elle doit à présent poursuivre sa course avec son mystère, ainsi l’aurait souhaité feu S.J.B. Je prendrai soin de la lester d’un peu de ce sable fin et lumineux déposé par les vagues, et en la rebouchant, d’enduire généreusement son goulot de résine, pour la préparer à un long, un très long voyage.
Demain, promis, j’irais la jeter en pleine mer, en espérant que d’autres batteurs de grèves la découvrent – dans cent ans, mille ans, ou plus – une bouteille de verre résisterait parait-il, plus de cinq mille ans à sa dégradation –, et qu’ils trouvent en eux la force et surtout l’envie d’écrire une autre histoire ; une nouvelle histoire pour inventer un monde différent, pour repeindre cette fichue planète...en vert, en vert rivière de préférence.

*

Plaît-il ? Les qualités requises pour devenir un bon batteur de grèves ?
Eh bien, tout d’abord, une grande, une immense naïveté – mais oui, bien sûr ! C’est une qualité, et non des moindres – et puis...
Et puis quoi à la fin, bougez-vous un peu mon vieux ! Faites quelque chose, je ne sais pas moi !
Rêvez ! Osez ! Inventez ! Voilà, c’est ça, in-ven-tez ! »

Ne dit-on pas d’ailleurs, du découvreur d’un trésor ou d’une merveille cachée de la nature, qu’il en est l’inventeur ?
Je propose à ce sujet, que l’on tolère une exception pour les messages jetés à la mer, à cause de leur rareté et de la valeur inestimable de leur supplément d’âme. Bonne idée, non ?
*

Voilà. Ainsi devait s’achever ce récit, la boucle était bouclée, on plie, rideau ! Une dernière pirouette par l’escalier de service, et hop ! Me voilà sorti de ce jeu de galeries et de miroirs où je vous l’avoue, je commençais à avoir du mal à m’orienter. J’aurais pu m’en satisfaire, faire une pause, prendre un peu de recul – de hauteur, comme on dit –, ou l’air tout simplement.

Je devais poser ici le point final, et laisser une autre histoire m’entraîner – m’aspirer plutôt – à travers le temps. La perspective de repartir à zéro, comme un zéphyr réparateur, s’offrait déjà – changement de décor, on respire à fond et on y va !

Dès les premières lignes cependant, j’ai très vite réalisé que le ‘’RÊVE DU BATTEUR DE GRÈVES’’ qui n’avait pas encore tout livré, n’allait pas me lâcher comme ça...
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