Concession perpétuelle

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Voici mon par-cours : Scieur de long, au long cours ; dans le pays de ma mère les villages ont des noms à rallonge mais se terminant souvent par -cour. Je suis contre la chasse à courre à cor et  [+]

Image de Automne 2013
C’est un cimetière non pas marin, mais un cimetière ligérien. Sa pente assez forte, si on la suit du regard, vous plonge dans des gorges obsédantes comme peut l’être le vide, et seule une grille bleu fluvial s’interpose pour vous empêcher de glisser plus bas.
Vous savez qu’il y a un barrage, plus loin ; une retenue qui gonfle artificiellement les eaux.
Vous les devinez boueuses, en manque d’oxygène et de lumière.
Il doit y avoir des maisons submergées, une gare abandonnée et des tunnels qui servent de refuge illusoire aux proies des silures.
Chaque année, le même jour, on croit entendre un tocsin étouffé s’échapper du spectre de l’ancien clocher.

Les arbres sont des sapins forts et bien plantés, le marbre est de granit, les sépultures ont été distribuées au hasard ; alternant blancs et noirs, ivoire ébène, images d’un clavier éclaté.

Moi, j’écris des vers au fond d’un décor tombal. Je m’assois sur les marches d’un monument délaissé. A l’écart, je regarde le fleuve qui s’engorge plus bas et j’entends les aiguilles qui se froissent en composant un air d’opéra italien. Dans une autre vie, j’ai du être ce chien, mort de faim sur la tombe de son maître, sans bouger, jamais, reniflant juste de temps en temps un soupçon d’odeur familière.

Et même si, la plupart du temps, j’ai bien trop à faire pour avoir le temps de rêver, il me semble souvent les voir arriver, tous les trois, se tenant par la main, formant une amarre froide.

Ce matin-là, les flocons crissaient sous les pas de Violaine et Francesca. Elles se tenaient par la main comme deux enfants sages. Novembre était entamé, des branches, pour la première fois, s’étaient chargées de glace.

Il faisait vraiment très froid ; la terre était dure et s’effritait durement en manque d’amalgame. En fait rien ne m’obligeait à commencer si tôt mais j’aimais voir les premiers rayons se mélanger à la vapeur de mes muscles au travail.

Il y avait Erwan Kernadec, le père ; Violaine et Francesca, deux orphelines.
Je connais bien ce nom, il fait partie maintenant de mes obligations et depuis cette histoire, je dois très souvent le repasser à la peinture argent.

La buée s’envolait, s’échappant des bouches muettes, pour enfin cristalliser tout doucement au sol. Le père se tenait devant. Pèlerinage ; souvenir de mort, sans âge.

En vérité, j’avais connu Erwan Kernadec quelques mois plus tôt quand il était venu commander le tombeau. Je ne risquais pas de l’oublier, d’abord parce qu’il n’était pas de la région, mais surtout parce qu’il avait bien spécifié que le visage de la statue votive qu’il voulait en plus ne devait absolument pas ressembler à celui de son épouse.
Il m’avait laissé une photographie intemporelle, on aurait dit un daguerréotype, pour être bien certain qu’une ressemblance fortuite serait exclue.
Il m’avait dit que la vue du moindre trait qui lui rappellerait son ange lui serait insupportable mais son explication ne m’avait pas convaincu. J’avais vu souvent de ces faux éplorés espacer bien vite les visites et prétexter des emplois du temps chargés pour finir par ne plus se déplacer et, à terme, faire livrer la composition annuelle dans le seul but d’éviter les remarques des autres locataires du carré.

Mais un client exigeant est un bon client.

J’avais regardé la définition officielle du mot cénotaphe ; pour moi, c’est une sorte de grimoire durci où s’inscrivent déjà, en ombres, des messages d’oubli. Une espèce de vaisseau de pierre ; un lien qui parfois se visite, comme par obligation, profonde dans l’océan des jours.

Par conscience professionnelle, je conserve les coupures de presse qui concernent mes compagnons silencieux, aussi je savais tout du « tragique accident qui avait cruellement endeuillé la famille ». Je comprenais parfaitement que le veuf ait souhaité attendre un an avant de conduire ses filles sur la dernière demeure de leur mère, dans notre cimetière battu chaque jour par les embruns dessalés des portes du Massif Central.

Leur mère, sa compagne avait disparu, corps et âme et ce n’est qu’en substance qu’elle demeure ici maintenant.
Je suppose qu’elle était si belle au matin de sa disparition.

Un autre journaliste, en veine de lyrisme avait écrit : « Mais un sort tragique, n’a pas voulu permettre qu’elle goûte encore, même du bout des lèvres, quelques heures, les câlins innocents de sa petite sirène bleue ».

Comment aurait-il pu deviner pour la sirène bleue ?
Car, en vérité, la plus jeune portait une capeline bleu outremer et un béret rouge vif ; avec ses socquettes blanches elle semblait un drapeau tricolore empesé de frais pour résister au vent.
Ils se tenaient là, tous les trois, les pieds à l’équerre. Le père, au milieu, créant une excroissance singulière. Je voyais un pic entre deux collines commencer à se minéraliser.

Sous l’action conjuguée des vents et des averses battants, le veuf ne pouvait que constater que la statufiée se dégradait. L’image absente de sa femme-chair-disparue érodait lentement des traits qu’il aurait aimé peut-être reconnaitre, en définitive.
Le visage qu’il avait voulu abstrait fondait en un flou, en mêlant des figures imaginaires dont les points se rejoindraient en prolongements géométriques de rayons lumineux.

Aujourd’hui encore, une simple rumeur, un bruit étouffé ou une couleur suffisent à ressusciter ces émotions et à faire défiler ces images.

Violaine, plantée là, dans son joli manteau blanc cassé, relève ses yeux clairs où une larme coagule.

Elle dit à son papa qui pensait reprendre l’ouvrage que pour sa part d’enfant, oui elle distingue parfaitement sa maman adorée qui semble même lui sourire.

Je ne suis pas loin ; et à ces mots, je m’approche.

Francesca consultée dit qu’à ses yeux gris une dame dort cheveux dénoués, retombant en pluie sur la nuque. Qu’elle est juste penchée, que ses lèvres sont entrouvertes tout comme si elle allait bientôt lui confier un secret.

Habitué à être transparent, je me rapproche encore.

Je me fige, le souffle suspendu dans l’ombre, parce que je vois soudain apparaître, sans pouvoir espérer me tromper, les contours familiers du visage de mon gamin perdu.

Tout comme les petites filles ont vu, sur l’absence de visage de l’ange se déposer l’image de leur mère telle qu’elle leur était apparue dans leur dernier souvenir, je vois distinctement mon fils, disparu dans un lac de montagne l’année précédente.
Ce ne peut être une simple hallucination.
Nous nous regardons, les enfants et moi, conscients confusément d’avoir vécu une expérience secrète.
Ce ne peut être une hallucination collective puisque nous n’avons pas vu la même chose.
De son côté, toujours enraciné entre ses enfants, le père nous regarde tour à tour, ses mouvements de tête me font penser à ceux d’un corbeau effaré.

Apparemment sans rien comprendre.

Alors, il a repris ses enfants et s’est éloigné vers son quotidien.

Chaque jour de cet hiver-là, je me suis arrangé pour avoir à faire dans le coin, dès l’aube. Chaque fois que je regardais la statue, j’avais un coup au cœur en voyant ce même visage. Ce n’est pas que j’aime avoir des coups au cœur mais je ne pouvais m’en passer.

A force de traîner alentours, j’ai vite constaté que des passants se figeaient, comme je m’étais figé le premier matin. Je ne savais pas ce qu’ils voyaient, mais petit à petit j’ai constaté qu’eux aussi finissaient par revenir, happés par une drogue dont ils ne pouvaient se défaire.
On se croisait, sans jamais se saluer, de peur de briser le charme ou le maléfice.

Et tout s’est enchaîné. Ces petits miracles se sont reproduits en cascade, dès les premiers frimas, pour nombre de fidèles, si bien qu’au bout de quelques mois, la visite était incontournable. Cela me créait d’ailleurs beaucoup de tracas supplémentaires. J’ai même du afficher une sorte de règlement intérieur.

Une seule vue à la fois ; telle était la règle absolue.
Mais on vit que certains qui se croyaient être sincères découvraient quelquefois, à leur dérangeante surprise, qu’ils pensaient à quelqu’un et qu’ils en découvraient un autre.

Le marbre ne mentait pas
Tel un oracle absolu

Certains voyaient, d’autres non et faisaient alors semblant d’avoir vu, certains étaient surpris par ce qu’ils voyaient, d’autres faisaient semblant de n’être pas surpris.
Moi seul pouvais faire le tri parce que les déçus ne revenaient pas.

Il n’y en a qu’un qui sortait du lot.

Le père venait souvent, peu importait le temps qu’il faisait. Mais il ne contemplait que de nouvelles traces d’usure.
Il finit par savoir et comprendre qu’il avait triché. Que nulle projection ne lui serait permise ici.

Devant reconnaitre qu’il n’avait pas ou pas assez aimé, il dut se demander par un trouble de sa logique si quelqu’un qui viendrait se souvenir verrait bien son portrait.
Il se disait souvent, dans son désespoir prophétique :

« Et qui viendra me voir et qui même me verra ? »

Il me l’a dit, une fois.

Lui, revenait sans cesse et j’ai cherché alors la définition du mot « morbide ».
Il revenait comme un phalène doué de déraison qui irait vers la chandelle sachant qu’il devrait se consumer.
Je l’ai vu petit à petit maigrir et prendre un teint terreux. Le dos se voûtait dans son manteau trop grand.

Je crois que de cette mise en abîme ; de cet effet miroir, il en conclut enfin qu’il n’y avait qu’un geste qui pourrait racheter toutes ces absences ; ce futur inutile et ces envies pointillées

On le trouva matin, quand le crépuscule déchire la brume, à moitié allongé sur le granit lisse, composant une esquisse, une vanité grise, un sépia fatigué en une prise finale ; une photographie pétrifiée, un tirage, une pose.

Comme j’ai une excellente mémoire j’ai décrit précisément la scène au dessinateur du journal.
C’est pourquoi, quand les jeunes filles sont venues avec le dessin à la main, nous nous sommes reconnus.

Elles avaient, elles aussi, une commande spéciale.

Il ne fallait pas toucher à l’effigie sacrée. J’ai donc fait sculpter par un artiste habile une reproduction parfaite du veuf pathétique. « Pas d’épitaphe » m’avaient-elles dit.

Cela faisait un étrange tableau : un ange redressé aux multiples visages et un gisant torturé et pourtant anonyme.
Les visiteurs ont alors pris l’habitude, puisque l’ange était maintenant presque inaccessible, d’effleurer celui qui était à leur portée. Que ce soit par espoir, par repentir ou action de grâce, ils caressaient le portrait de marbre.

Alors, avec le concours journalier des pluies et des vents d’un océan de larmes amères, il a commencé rapidement à s’effacer sans que jamais personne n’y voie autre chose que le néant.

Chaque année les deux jeunes femmes sont revenues, pour elles rien n’avait changé, et chaque fois s’est reproduit le même phénomène.

Mais finalement, les gens se sont lassés.

Depuis quelques années les deux femmes ont des enfants et espacent aussi leurs visites.

Quant à moi ; j’y vais moins souvent.
Deux tragédies c’est un peu trop, et je préfère nettoyer la tombe vide de mon fils.

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