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Compte jusqu'à douze et ouvre les yeux

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Laura Conche

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Elle se tenait debout au pied de l’escalier.
Etrange, se dit-elle, comme ces escaliers l’effrayaient ce soir. Ils ne lui avaient jamais fait peur pourtant, même quand ils n’étaient éclairés que par les lumières orangées de la ville, comme en cet instant. Après tout, elle montait toujours ces escaliers dans le noir. Elle détestait allumer la lumière en rentrant chez eux la nuit. Le fait que l’on puisse suivre son parcours de l’extérieur dans sa propre maison, en suivant les fenêtres illuminées comme une piste de miette de pain, l’insupportait. Et puis, son mari était souvent déjà couché quand elle revenait tard du travail.
Elle se tenait debout sur la première marche. Sa main droite était serrée autour de la rambarde de bois verni qu’ils avaient remplacée, entre autres nombreuses choses, en s’installant ici.
C’était une belle maison. Elle et son mari l’avaient achetée en hâte, après une seule visite, quand l’agent immobilier les avait avertis qu’elle serait sûrement divisée en appartements si elle ne trouvait pas d’acheteur. Elle était vieille et tout à fait charmante, typique des anciennes demeures de grande famille que l’on voyait dans certaines rues de Nantes, coincée entre deux immeubles tels d’imposants gardiens protégeant une vieille héritière, et située dans une petite rue commerçante jouxtant une grande avenue bordée d’arbres hauts et de bancs usés. Elle adorait cette maison, même si au fil des années elle avait de plus en plus entendu – et détesté – le reproche muet de ceux qui leur rendaient visite, comme quoi elle était bien grande pour deux, cette maison. Elle aurait tellement voulu, elle, la remplir de cris et de rires et de petits pas pressés résonnant en un bruit mat sur le parquet.
Elle se tenait debout sut la deuxième marche en songeant, la gorge serrée, que cela n’arriverait pas, jamais. Ses orteils étaient crispés dans ses nu-pieds noirs à boucle dorée. Elle les avait achetés spécialement pour ce soir et elle avait oublié de mettre des pansements pour les ampoules : l’arrière de ses chevilles étaient meurtris, à vif, mais elle ne pouvait pas moins s’en soucier.
Il faut dire qu’elle s’était faite belle pour ce soir. Elle était censée se préparer chez son amie de Rennes où elle avait passé la fin de semaine et se rendre avec elle à la réception, mais une femme ne devrait pas s’apprêter autre part que chez elle. Elle souhaitait avoir toutes ses affaires près d’elle pour ne pas avoir à faire de concessions sur le maquillage ou sur la tenue. Aussi avait-elle décidé de quitter Rennes au matin pour rentrer chez elle se pomponner. Elle avait passé de nombreuses heures à peindre ses yeux, sa bouche et à travailler sa coiffure. Ses longs cheveux bruns avaient été impitoyablement lissés et tirés, enroulés en un chignon sophistiqué haut sur son crâne, seules quelques mèches à nouveau bouclées par les miracles de la céramique chaude s’échappant de l’édifice et encadrant les angles doux de son visage. Elle y avait piqué une pique de perle ornée d’un papillon d’onyx, cadeau de son époux après son dernier voyage à Shanghai.
Elle se tenait debout sur la quatrième marche. Sa main gauche froissait et défroissait les pans de flanelles de sa robe de soirée. Ses ongles vernis de mauve laissaient des traces carmines sur sa paume moite qu’elle essuya sur son ventre d’un geste absent. Elle ne voulait pas céder à l’angoisse, même avec la certitude de ce qu’elle allait trouver dans le lit conjugal. Car il y avait une paire de chaussures, au pied de l’escalier, noir, à boucles dorées, qui n’était pas à elle.
Elle avait cherché longtemps avant de dénicher cette robe. Elle était petite et menue, petite poitrine et hanches menues, et les robes échancrées et moulantes censées donner de l’ampleur aux femmes voluptueuses la faisaient ressembler à une collégienne dans les tenues de sa mère. Quant à celles qui convenaient à son gabarit, elles étaient souvent en dessous des genoux et au-dessus des clavicules, comme si elle n’avait pas l’air assez prude comme cela. Mais cette robe-là... elle était parfaite. Elle justifiait les heures passées à désespérer au centre commercial et dans les rues rendues glissantes par les pluies de mars. Elle lui arrivait à mi-cuisse, à peine plus, mais elle était joliment vaporeuse, ce qui la faisait paraitre plus pulpeuse qu’elle ne l’était réellement. Un large ruban de soie noir enserrait son torse juste en dessous de la poitrine et le bustier, renforcé de fines armatures métalliques, était assuré de ne pas tomber à cause de son manque de poitrine tout en accentuant légèrement cette dernière. L’absence de bretelle mettait en valeur les lignes marquées de ses clavicules et son cou gracile. Le tissu était clair, lavande ou lilas ou le mauve quelconque d’une autre fleur. Le ruban était serré dans son dos par un joli nœud que sa finesse lui avait permis de ne pas avoir à défaire. Un avantage, car elle ne savait pas faire les nœuds pour qu’ils soient jolis. Cela faisait partie de ces petites choses idiotes qu’elle aurait bien voulu connaitre sans jamais en prendre la peine.
Elle se tenait debout sur la septième marche. Elle sentit une goutte de sueur rouler dans son dos avant de se perdre dans sa robe. Pourtant elle avait froid, les bras et les jambes nus dans l’escalier, elle avait froid et elle avait l’impression qu’il en serait toujours ainsi désormais.
La soirée s’était déroulée à merveille et elle s’était merveilleusement débrouillée pour paraitre exactement celle qu’il fallait être devant chaque convive. C’était une soirée privée, organisée par le mari de sa sœur pour quelques artistes et intellectuels de Nantes présents à l’occasion de l’ouverture de la saison culturelle. Elle avait été excitée comme une écolière pour la fête de fin d’année depuis que son aînée l’y avait invitée. Elle ne sortait pas beaucoup, il faut dire. Elle et ses amies se contentaient souvent d’un diner chez les unes ou chez les autres et son mari n’appréciait guère les mondanités malgré un statut respectable octroyé par son métier de juge. L’austérité était le propre des hommes de loi, lui avait-on dit. Cela ne la gênait pas vraiment, étant elle-même d’une nature réservée et solitaire, que certains prendraient peut-être pour de l’égoïsme. Il n’empêche qu’elle s’était préparée pour cette soirée avec un soin et une ferveur dont elle n’avait pas fait preuve depuis ses noces.
Elle se tenait debout sur la dixième marche. Sa respiration était laborieuse mais étrangement silencieuse, comme si elle craignait d’être entendue. C’était absurde, vraiment, de se sentir intruse dans sa propre maison, d’être prudente et tendue comme une cambrioleuse.
Elle aimait son mari d’un amour, sinon passionnel, au moins sincère, solide. Ils avaient été présenté par des amis alors qu’elle savourait ses vingt ans et ils s’étaient plu, très simplement. Il était beau et aimant, souriant, cultivé, et il la traitait comme s’il s’était entrainé à cela toute sa vie et qu’il exerçait à présent, avec appréhension au début et le même sérieux dont il faisait preuve dans sa profession, le fruit de son apprentissage. Elle était profondément amoureuse de cet homme, depuis le premier jour jusqu’à aujourd’hui. Quand avait-il arrêté de l’aimer, lui ? Qu’avait-elle fait de mal ?
Elle se tenait debout sur la douzième marche. Son cœur lui faisait mal, si mal, comme si on l’avait bourré de plomb pour qu’il tombe dans son estomac, et plus bas encore, jusqu’à s’enterrer dans la fange. Tout son corps tendu la faisait souffrir et ses yeux brûlaient des efforts qu’elle faisait pour ne pas les fermer, de peur de relâcher subitement les torrents de larmes qui menaçaient de s’en échapper. Elle savait ce qu’elle allait trouver là-haut. Elle le redoutait d’autant plus. Elle souhaitait tellement que ce ne soit qu’un rêve, que tout ait disparu quand elle atteindrait le haut des marches. Elle espérait de tout son cœur qu’ils ne seraient pas là, que son mari serait simplement endormi dans leur lit, seul. Quand elle pensait à l’empressement, à la légèreté avec laquelle elle montait encore ces marches il y a quelques heures à peine...
Elle rentrait plus tôt que prévu, c’est vrai. Elle avait dit à son mari qu’elle resterait à Rennes jusqu’à la fête et qu’elle y retournerait ensuite puisque ses affaires auraient dû être restées là-bas. Elle n’avait pas pris le temps de lui dire qu’elle repasserait à la maison et qu’elle y passerait la nuit. Elle rentrait donc à l’improviste, insouciante, grisée par cette soirée. Elle ne se doutait pas une seule seconde de ce que rentrer sans prévenir à son propre foyer pourrait avoir comme conséquence sur sa vie. Elle avait presque immédiatement vu les chaussures au pied de l’escalier. Ensuite seulement la robe abandonnée sur le canapé du salon, les restes de deux repas sur la table de la cuisine. Elle n’avait pas pleuré, pas crié. Elle n’avait qu’à peine réalisé en fait. Il y avait un sac à main griffé près de l’entrée, mais connaitre son identité ne l’intéressait pas. Il la trompait. Il la trompait ! Dans leur maison ! Ils dormaient dans leurs draps ! La tristesse se disputait à la colère. Comment était-ce arrivé ?
Elle était debout en haut des escaliers. Elle marchait lentement, terrorisée, anéantie avant même d’avoir constaté ce qu’elle redoutait tant. Elle passa sans la voir devant la porte de la salle de bain où elle s’était si longuement préparé. Le silence l’écrasait, rendant ses pas aussi sonores que des coups de gong et même si elle savait que cela ne risquait pas de les réveiller, cela l’insupportait tout de même. Elle avait envie de crier, de renverser les meubles et de jeter les tableaux à terre, tout pour briser cet immobilisme, ce silence presque religieux qui la jugeait si cruellement.
Finalement, elle posa une main tremblante sur la poignée de la porte de la chambre. Ses talons s’enfonçaient dans la moquette du couloir. Sa robe effleurait doucement ses jambes rigoureusement épilées. Elle inspira profondément une fois, deux fois, douze fois. Elle ouvrit la porte.
Même si elle savait parfaitement ce qui se trouvait dans cette chambre, elle ne retint pas un sanglot brisé. Ils étaient là, tous les deux. Emmêlés dans les draps et l’un avec l’autre, nus.
Baignant dans leur sang. Le manche du couteau dépassant toujours du torse de son mari, ses yeux grands ouverts fixant aveuglément le plafond de la chambre, l’autre femme, l’inconnue serré amoureusement contre lui, le visage détruit.
Exactement comme elle les avait laissés quelques heures plus tôt, quand elle les avait trouvés au lit ensemble en revenant de Rennes pour se préparer. Elle avait passé des heures à laver les traces de sang sur ses mains, à faire et refaire son maquillage détruit par les larmes. Elle était allée à la soirée, belle, radieuse, oublieuse.
Qu’il avait été bon de croire qu’à son retour les deux cadavres auraient disparu de sa chambre à coucher.
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Image de Thierry Danguy
Thierry Danguy · il y a
le sens du récit l’écriture accrochent et nous attirent vers la suite du récit jusqu'à la surprise finale, je suis impatient de la découvrir sur un récit plus long