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Comment s'évader d'une Prison Haute Technologie

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Amon12

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J’étais littéralement en prison. Allongé sur une couchette au matelas si fin que l’on aurait pu tout aussi bien considérer qu’il n’y en avait aucun, je contemplais le plafond cimenté de ma cellule où étaient accrochés deux néons à la lumière crue et froide. J’étais enfermé dans une pièce de quatre mètres sur six où, en plus de ma couchette, se trouvaient des toilettes et un lavabo sans miroir. Une porte solidement verrouillée dans l’angle, et au-dessus une caméra de surveillance dans le coin supérieur venaient compléter le tableau.
C’était mon univers, le seul que je connaissais depuis un bon bout de temps. Ou peut-être que non. Le temps devenait bizarre lorsqu’on était enfermé trop longtemps dans un même endroit. Je n’aurais su dire par exemple depuis combien de temps j’étais étendu là à fixer le ciment du plafond. À vrai dire, je ne voyais même plus ce que mes nerfs optiques me transmettaient. J’étais ailleurs.

*
*

Je me replongeai dans le flot du temps, et ce que je venais de voir s’estompa, devenant un vague souvenir empreint de nostalgie à l’arrière de mon cerveau car la porte de ma cellule s’ouvrait brusquement.
Un gardien de prison se tenait dans l’encadrement. Je reconnus Joseph, un type bien qui n’usait jamais de la force lorsque tout se passait normalement.
-Allez, c’est l’heure de la ballade.
Je me levai et sortis.
Au dehors, mieux valait ne pas être sujet au vertige. La prison s’étendait sur cinq niveaux, et les passerelles desservant les cellules étaient fait de sorte qu’on puisse voir au travers par chaque petit trou carré formé par le maillage du sol métallique. Au centre de la prison rectangulaire se dressait une tour à plusieurs étages dont les pourtours étaient en verre afin que chacun voie ce qui se passait à l’intérieur. C’était notre terrain de jeu. Les matons nous observaient depuis les passerelles des cellules. Et au-dessus de notre monde, collé au plafond, sans aucun moyen d’accès apparent se trouvait le bureau du directeur dont les vitres opaques ne permettaient à personne de voir son occupant.
Je suivis la calvitie naissante de Joseph jusqu’à la porte d’entrée de la Tour où il me laissa entrer et je me retrouvai parmi mes petits camarades de prison.
Certains avaient le crâne rasé, d’autres non. La plupart arboraient des tatouages aux bras, sur le torse, voire à la tête. Il y avait de tout : des blancs, des noirs, des asiatiques. Mais mon ami à moi était un peu spécial. C’était un maori, le seul de la prison, avec de vrais tatouages faciaux. Il avait la quarantaine, les cheveux courts. Il était assis à un banc en train de regarder un groupe en train de jouer au poker. Il me jeta un regard bleu, preuve d’un ancêtre occidental, avant de revenir à la partie en cours.
Je m’assis à côté de lui sans un mot et regardai les joueurs concentrés sur leur jeu. C’était étrange de jouer au poker en prison, endroit sans argent. Je me demandais souvent ce qu’ils pouvaient miser pour que le jeu ait un quelconque intérêt. Ou alors, c’était le seul jeu de cartes que tout le monde connaissait ici.
Moi et mon pote n’étions pas les seuls à regarder la partie. Un chinois assis sur la table à ma gauche était là aussi. Il devait commencer à s’ennuyer car il se leva quelques secondes plus tard et s’en alla. Je ne lui aurais donné qu’un bref coup d’œil avant de revenir aux cartes qui se dévoilaient tour à tour si je n’avais pas vu l’aimant qu’il avait oublié derrière lui à quelques centimètres seulement de ma main.
Un aimant.
Nous étions les prisonniers d’une PHT ou Prison à Haute Technologie. Concrètement, cela voulait dire que les serrures de nos cellules ne s’ouvraient pas avec de simples clés. Les gardiens utilisaient des cartes magnétiques qui permettaient de débloquer le verrou des portes. Par conséquent, les aimants étaient de véritables petits emmerdeurs pour ces systèmes à la pointe de la technologie, car ils pouvaient embrouiller les lecteurs de cartes et faire s’ouvrir les cellules. Bien entendu, un mur séparait les boîtiers des incarcérés, mais pour peu que l’aimant soit assez puissant...
Alors comment ce type avait-il pu s’en procurer ? À notre entrée en prison, nous étions systématiquement fouillés, et tout ce qui pouvait constituer une arme ou un moyen quelconque de tenter une évasion nous était enlevé. Je ne comprenais pas, mais l’occasion était trop belle. C’était peut-être un piège ? Ce chinois pouvait être un collaborateur des matons pour prendre au piège le pauvre con qui serait assez stupide pour ramasser cet aimant ? J’avais déjà entendu parler de ce genre de stratégie vicieuse. Je ne devais pas prendre cet aimant. Je ne devais pas prendre cet aimant. Je ne devais pas.
Je le pris. D’un geste rapide et furtif, je le saisis et l’enfournai dans les poches de mon pantalon. C’était sûrement un piège, mais j’avais trop envie de revoir le monde extérieur. Je voulais tenter le coup et tant pis pour la prudence.
En attendant, je fis comme si de rien n’était. Je continuai à regarder un temps la partie, essayant d’oublier pour un temps ce que je venais de faire. Puis, je m’éloignai de la table, direction le distributeur d’eau.
Je pris un verre en plastique et, tentant de calmer les légers tremblements de ma main, me servis à boire avant d’avaler le contenu cul sec. Rien à faire, mon cœur battait la chamade. Excitation et peur mêlées étaient un mauvais cocktail quand on commençait à avoir des projets d’évasion en prison.
Je me resservis un autre verre. Autour de moi, quelques groupes de personnes discutaient. Mon ouïe était rendue extrêmement fine par l’excitation, et c’est alors que j’entendis malgré moi une bribe de conversation qui me fit tendre l’oreille.
-... Ouais j’te dis. J’ai entendu des matons, un ancien et un bleu, discuter entre eux, alors c’est qu’ça doit être vrai. Ils parlaient d’un système de contrôle des serrures des cellules situé au cinquième étage. L’ancien devait sûrement expliquer le fonctionnement du coin au bleu.
-Ah ouais ? Et où ça au cinquième ?
-Ça j’sais pas. Il a juste dit que la porte avait un signe triangulaire avec une croix noire sur fond rouge dessus.
L’information était capitale. À nous les prisonniers, on prenait grand soin de ne pas nous tenir au courant du fonctionnement des dispositifs de sécurité. Nous ne savions pas si les boîtiers étaient reliés ou non à un système centralisé par exemple. Mais avec ce que je venais d’entendre, tout était beaucoup plus clair.
La porte menant au système de contrôle des serrures se trouvait à côté de ma cellule.
J’avais un aimant et une information de taille. Un plan ambitieux prenait forme dans mon cerveau. Quitte à s’évader, pourquoi ne pas essayer de faire évader tout le monde ?
Je me contraignis au calme. Pour l’instant, si je voulais pouvoir faire quelque chose, je devais retourner à ma cellule sans me faire prendre mon aimant.
Je retournai vers la porte de sortie de la Tour. Au dehors étaient postés deux matons. C’était au tour de Francis de faire la fouille...
Certains matons étaient trop paresseux pour la faire. D’autres la faisaient, mais mal. Francis, lui, était consciencieux et discipliné. Il me fouilla. Ses mains palpèrent mes poches, mais ne trouvèrent rien. Ma prudence m’avait sauvé.
Au distributeur d’eau, j’avais avalé l’aimant en même temps que le contenu du verre.
Maintenant, je devais attendre que l’aimant fasse son chemin dans mes intestins et ressorte dans les toilettes de ma cellule.

Revenu dans mes pénates, le temps était long.
Oui, vraiment, le système carcéral repose sur le temps qui passe comme moyen de punition. Par privation de liberté, on pense généralement à l’espace réduit des cellules, mais la vraie privation est tout autre. Liée au spatiale, elle est temporelle.
Dans cette pièce de 4 mètres sur six, sans aucun moyen de sortir, le temps était compressé. Une matinée me semblait durer des jours, une journée durer une semaine. Je ressentais une semaine passer comme une effroyable éternité.
Pendant que mon aimant faisait son voyage intestinal, je me décomposais sur ma couchette à attendre. J’avais l’impression que ma peau se ridait sous la pression invisible mais toute puissante du temps. Je sentais mes articulations se raidir, l’eau de mon corps s’évaporer. Allais-je devenir squelette ? Ou bien poussière ?
L’éternité devenait une sensation si insupportable que je fis ce que tout le monde aurait fait à ma place : mon esprit ouvrit les portes de l’atemporalité et s’évada.

*
*

Une sensation de pression au niveau du sphincter me ramena sur la couchette de ma cellule où je m’étais allongé. Les souvenirs de l’endroit où j’étais parti pendant tout ce temps disparurent à la seconde même où j’ouvris les yeux sur le plafond cimenté. J’essayai de les rattraper par réflexe, mais sans succès, conservant uniquement de vagues et nostalgiques sensations d’immensité et de liberté que je préférai aussitôt mettre de côté.
Un bruit métallique résonna dans la cuvette des toilettes. Je jetai un bref regard vers la caméra. Si mon comportement paraissait trop suspect, toutes mes chances de m’évader s’évaporeraient. Je pris donc du papier toilette et fis donc semblant de gratter quelque chose dans la cuvette, me saisissant de l’aimant par la même occasion et le glissant subrepticement dans ma poche. Mon cerveau avait tout de même dû élaborer un plan pendant ma période de rêverie car je me rendis compte que la décision d’attendre la nuit était déjà solidement établie en moi comme une évidence.

La prison était un véritable organisme vivant produisant des bruits divers et variés prouvant qu’elle fonctionnait. Bourdonnement électrique des ampoules, écoulement de liquides dans les tuyaux emmurés, bruits métalliques des pas des matons sur les passerelles, leurs voix lorsqu’ils passaient à côté de ma cellule, etc... Cela faisait longtemps que j’avais pris conscience que cette étrange mélodie changeait. Les bruits de pas devenaient moins fréquents et le bourdonnement électrique devenait moins intense. Dans un endroit comme celui-ci où l’on n’avait pas de montre ni de source de lumière naturelle pour se repérer, c’était là l’information parfaite dont j’avais besoin pour déterminer le passage du jour à la nuit.
Doucement, je me mis à tracer des cercles avec l’aimant sur la portion de mur où derrière devait se trouver le boîtier de commande. Je sentais une certaine force magnétique, preuve que le mur n’était pas assez épais pour gêner l’action de l’aimant. Le bruit sec de l’ouverture du verrou récompensa mes efforts. À partir de maintenant, je n’avais plus de retour en arrière possible. Tout ou presque était désormais affaire de rapidité.

Quelque chose était étrange. J’avais réussi à forcer la porte au triangle rouge et croix noire donnant accès au système de contrôle des serrures et avais ouvert avec succès toutes les cellules. Je m’étais attendu à ce que tous les prisonniers sortent et que s’ensuive le chaos. Or ce fut l’inverse qui se produisit. Tout le monde sortit bien, mais sans bruit, chacun se dirigeant sans hésitation vers un seul et même point : devant la porte de sortie. Mes compagnons de prison se comportaient comme s’ils suivaient un plan prédéfini à l’avance. Mais c’était impossible, car de plan il n’y avait pas. Par automatisme, je suivis le mouvement et me retrouvai bientôt devant un gigantesque panneau métallique. Tous, nous étions là à attendre comme si cet obstacle allait automatiquement s’ouvrir. Je trouvai cela parfaitement stupide, mais une étrange intuition me retint de bouger, d’agir pour trouver une solution. Un gigantesque claquement sec résonna soudainement et le panneau commença à coulisser lentement. C’était inconcevable. Complètement médusé, j’assistais à ce véritable miracle lorsque les bruits de pas de quelqu’un descendant les escaliers me firent tourner la tête. C’était mon ami le maori qui arrivait en retard, un air de satisfaction sur le visage. Le vent frais de la nuit sur ma peau m’empêcha de me poser davantage de questions. Le panneau était suffisamment ouvert pour nous laisser passer, et certains s’étaient déjà précipité vers la liberté. En toute hâte, je m’élançai à mon tour.
Au dehors, le ciel étoilé était entièrement dégagé. La prison avait, vu de l’extérieur, la forme d’un grand bloc rectangulaire lisse et noir. Mon ami le maori me frappa amicalement l’épaule de son poing, puis s’éloigna en courant. Mes compagnons de prison s’enfuyaient chacun de leur côté sur l’immense prairie. Cet espace si vaste qui m’entourait décompressa en moi ma perception du temps. Ce temps que je trouvais si long dans l’espace confiné de la prison s’accéléra. Ce brusque changement me frappa comme une lame de fond, et je me souvins alors de tout.

*

...À vrai dire, je ne voyais même plus ce que mes nerfs optiques me transmettaient. J’étais ailleurs.

...L’éternité devenait une sensation si insupportable que je fis ce que tout le monde aurait fait à ma place : mon esprit ouvrit les portes de l’atemporalité et s’évada.

Je suis ailleurs, je m’évade dans une réalité parallèle.
Les gens sous-estiment le pouvoir de l’esprit humain. Ils s’attachent à ce qu’ils voient par leurs yeux, et s’imaginent que c’est là la seule réalité tangible. C’est faux. Nos esprits sont reliés à nos cerveaux qui nous transmettent les informations de nos cinq sens physiques. De ce fait, il est facile pour nous de croire que l’esprit se cache dans le corps. Mais il vient d’ailleurs, et peut de fait se connecter à d’autres dimensions.
Au-delà du temps et de l’espace se trouve une autre dimension où tout se déroule dans ce que je peux décrire au mieux avec des mots comme le présent éternel. Dans le continuum espace-temps, un certain délai est nécessaire de par les lois du temps entre le moment où je prends pour la première fois conscience de cette réalité parallèle et mes transes où je me retrouve ici. Pourtant, une fois dans ce lieu au-delà, en dehors du temps, je me rends compte que tout est immédiat : je prends conscience pour la première fois de cet endroit au même moment que je plonge dans mes multiples transes. Je suis en prison. Et je sais qu’en même temps, je suis déjà paradoxalement au dehors, libre car il n’y a pas de délai dans cet endroit entre le moment où je suis en prison et le moment où je suis libre dehors.
Mes compagnons de cellules sont aussi là avec moi. Nous formons dans le continuum espace-temps une communauté sociale qui se répercute jusqu’ici où nous pouvons communiquer entre nous sur la même longueur d’onde malgré que nous habitons dans des cellules différentes. C’est moi qui permet à mes compagnons de communiquer en ce lieu, car c’est moi qui découvre cette dimension pour la première fois et qui y éveille les autres en commençant à leur parler.
-Nous sommes dans une dimension hors du temps. Je perçois notre liberté. Organisons nous pour que cela advienne dans le continuum espace-temps.
- J’ai un aimant que je récupère dans le bureau des matons où je fais le ménage tous les jours. Je te le donne quand tu t’assois à la table où vous, vous jouez au poker pour distraire l’attention des gardiens.
Les joueurs de poker acquiescent.
-J’entends les conversations des matons depuis ma cellule à côté de leur bureau. Lorsque tu t’approches, j’en discute avec vous et tu entends ce que je dis.
Le groupe de discussion acquiesce.
-Je récupère l’aimant et me dirige vers le distributeur d’eau où je l’avale pour le cacher. Je rentre dans ma cellule et j’attends. Je le récupère aux toilettes et j’attends la nuit. Puis, j’ouvre la porte de ma cellule, et j’interfère avec le système de contrôle des serrures grâce aux informations que tu me transmets à notre terrain de jeu. Puis je me rends à la porte et attends qu’elle s’ouvre.
-J’ai le pouvoir de contrôler un esprit humain. Les portes de cellules s’ouvrent et je trouve et possède le gardien en charge de l’ouverture de la porte de sortie.
-De cette manière nous nous évadons de la prison. Nous sommes libres.

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Champolion · il y a
Les étranges interactions entre l'espace et le temps,si sensibles en milieu carcéral,sont décrites de manière lancinante et hypnotique,amenant une très jolie chute.
Texte brillant!
0 voix!....
La mienne...
Champolion

Image de Amon12
Amon12 · il y a
comme quoi, tous les goûts sont dans la nature.

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