Comment s'en sortir, sans sortir

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Tels ces chevaux de feu, mon stylo glisse parfois sans s'arrêter, souvent en marquant de grands blancs, mais jamais l'émotion ne s'arrête, surtout quand elle est partagée  [+]

« Elle se demandait encore ce qui l’avait poussé à descendre dans cette cave, qui lui donnait la chair de poule? Sans doute, les images d’un certain passé qui avait fait remonter à la surface une énorme bouffée de nostalgie, dans ce rêve insensé qu’elle avait fait la veille.

Pierre, son compagnon depuis maintenant 40 ans, l’avait informé de son départ en voyage d’affaires pour l’Australie le matin même de cette drôle de nuit. Un coup de téléphone impromptu avait précipité son départ et c’est dans un affolement que la valise avait été bouclée en un tour de main, le taxi appelé à la hâte devant la maison, un rapide baiser d’au revoir et il avait disparu au hasard d’un bosquet.

Le silence l’avait soudain alertée, son fils aîné dormait chez un copain et la maison lui semblait tout à coup d’un vide abyssal. Toute la matinée, elle vaqua à ses tâches ménagères, l’esprit en vadrouille et c’est là que son regard croisa un petit soldat de plomb, échoué, là sur la table du salon, un échappé des guerres napoléoniennes se remettant de ses blessures, ou tout simplement le jouet préféré de son fils Grégoire ; elle reçut un uppercut dans l’estomac. Lorsque sa main se referma sur la figurine de plomb une immense déferlante de chagrin l’envahit et elle en eut le souffle coupé. Quelques minutes à vouloir reprendre son souffle comme ce poisson au bord de la grève, aspirant goulûment le peu d’air, et elle poussa un soupir démesuré qui se termina par un énorme sanglot ; la maison retentit alors d’un bouillonnement de larmes, d’une profondeur insondable pendant un temps indéfini. Lors qu’enfin cessa ce déferlement, vidée, elle s’affala sur le canapé et s’endormit aussitôt. »


NON, NON elle ne peut pas écrire cela – Cette façon mièvre de parler de son personnage et de ses émotions. Emilie, chiffonne rageusement la page noircie de ses inepties !

Elle a la nécessité, sans sortir de chez elle, nuit et jour, de s’atteler à la tâche pour écrire une histoire drôle, émouvante, intelligente, absurde, originale, et ne partira chez son éditeur que la tête haute, un texte sous le bras.

Facile à dire ! Pendant l’heure qui suit, rien de bon ne sort de son cerveau, frôlant à tout moment la surchauffe. Décidément, sa vie ressemble en tout point pareil à son personnage de roman, proche de la noyade ! Une idée originale, neuve, du sensationnel, du jamais vu, bref toute la myriade de mots qu’une écrivaine peut espérer, voilà ce qu’il faut ! On sonne à la porte : heureuse diversion ! c’est le livreur de pizza, un grand type à l’allure dégingandé, mâchant un chewing-gum avec une énergie qu’elle envie aussitôt ; il lui lance un « Alors, il paraît que c’est vous l’écrivaine, celle dont on parle sur les réseaux sociaux » ? Elle prend une grande inspiration avant de lui répondre « Tenez voilà votre argent et sortez de chez moi, ou je vous colle ma pizza sur votre figure de sale rat ». C’est clair comme de l’eau de roche et le type bat en retraite, non sans avoir proféré un « ça va pas se passer comme ça ».




Elle n’en revient pas encore : comment a-t-elle pu lancer ce défi stupide sur TWITTER pour se mesurer à l’un de ses auteurs préférés : Denis Thériault, vous savez ? Celui qui a écrit le best seller « LE FACTEUR EMOTIF » Vraiment, elle n’en a aucune idée ! En dehors du fait qu’elle a fortement apprécié son écriture fluide, sa poésie, sa subtilité, elle a honte maintenant d’escompter qu’elle puisse se mesurer ainsi à lui.

Elle s’attaque à sa pizza avec rage, ressassant l’outrecuidance de ce grand dadais qui a osé se montrer aussi insolent !

Pourtant, en y réfléchissant bien, elle présume qu’elle a été un peu injuste avec lui. Après tout, c’est elle qui a rendu public ce challenge, mais cette façon curieuse et désinvolte de l’avoir abordée lui a semblé totalement déplacée.

Après cela, elle s’installe confortablement à sa table de travail devant son ordinateur, bien décidée à affronter la page blanche. La minute d’après, elle est dans sa cuisine pour se préparer un café ; après tout elle a encore du temps à revendre et cette bravade ne précise pas le délai de cette joute littéraire. La journée se passe en allers retours du salon à la cuisine, puis se termine sur le canapé, où elle s’effondre d’un coup, épuisée par tant de kilomètres. Lorsqu’elle s’éveille, elle constate qu’elle a dormi ainsi toute la nuit ; elle ne peut que constater les dégâts devant sa glace : les cheveux ébouriffés, de belles cernes bleutées sous les yeux, son pantalon en forme d’accordéon, et son sweat trop large semblent sur elle s’avachir de minutes en minutes. Il est déjà temps pour elle de prendre son petit déjeuner.

Retour dans la cuisine devant un bon bol de café, deux tartines au beurre savamment tartinées, un pincement sur sa joue pour se revigorer, et sûrement un passage dans la salle de bain pour remédier à son état pitoyable.

On sonne à nouveau  ; elle retient sa respiration, un bruit de pas qui s’éloigne et la voilà l’oreille collée, derrière la porte, : elle ouvre violemment et découvre sur son paillasson, dans une cage, un gros rat noir tout velu ; ses hurlements attirent en un clin d’œil tout le voisinage, ses pleurs affolent tous les oiseaux, fait se carapater toutes les petites bêtes prêtes à rentrer sous terre.

Son voisin le plus proche, mais pas le plus apprécié, Martin, lui intime d’une voix autoritaire : « Cessez de vous donnez ainsi en spectacle » Que peut-il vous faire, enfermé dans sa cage – Allez rentrez chez vous, je m’en occupe ». Stupéfaite, elle ouvre la bouche pour lui clouer le bec, mais aucun son n’en sort et celui-ci se saisit de la cage, lui tourne le dos et s’éloigne rapidement. Tout à coup, derrière le bosquet d’arbre, elle aperçoit la tête chevelue de son livreur, plié, se tordant de rire. Elle lui lance un regard incendiaire, puis claque la porte violemment derrière elle. Elle pense tout bas : « voilà, elle n’a que ce qu’elle mérite – heureusement qu’elle ne l’a pas traité de tout autre nom de bestioles qu’elle déteste comme les araignées, les crapauds, les lézards ! »

Les battements de son cœur revenus à la normale, elle s’enferme dans sa salle de bain, et se livre à un délicieux exercice de mise en beauté dont elle a le secret.

Rassérénée, elle se glisse dans son jean préféré, attrapes un joli pull rose, se coiffe énergiquement pour insérer une barrette dans ses cheveux domptés. La voilà fin prête à affronter cette maudite page blanche.

Est-ce l’effet papillon, dès son installation devant son PC,ses doigts se mettent à courir sur le clavier et coule comme un concerto de Vivaldi, aérien, comme le printemps qui chante. Le premier chapitre est bouclé en moins d’une heure : elle n’en revient pas ! En se relisant, elle apprécie sa dialectique intelligente, humoristique, loin de ce mélo qu’elle avait pondu, il y a quelques heures.
Son estomac lui fait savoir qu’il est temps de faire une pause ; tiens, pourquoi pas une pizza pour changer ?

Néanmoins, lors de sa commande, elle précise qu’elle ne veut pas être servi par le grand type blond échevelé dont elle ignore le nom. Un quart d’heure plus tard, il se tient là, nonchalamment avec son carton, elle a un sursaut, voulant refermer aussitôt la porte, mais son pied basketé le lui interdit. Ah non, dit-elle, ça ne vas pas recommencer : je ne veux plus vous voir et étonnamment il tourne aussitôt les talons avec son régal sous le bras. Eh, dit-elle, laissez moi au moins mon repas,
vous ne manquez pas de culot ! Il se retourne et lui adresse un sourire désarmant, lui donnant tout à coup un charme exaspérant. Après quelques minutes où ils se toisent méchamment, le mec, avec aplomb lui tend la pizza et lui dit « étouffez-vous avec ». Ah ! s’en est de trop ! Il se retrouve tout à coup coiffé par le dit carton éclaté laissant apercevoir dans sa déchirure des morceaux colorés rouge sang.

Contre toute attente, ils éclatent tous deux de rire et s’abreuvent d’excuses ; la glace est enfin rompue. Elle lui propose sa salle de bain afin qu’il puisse se nettoyer et lui propose de partager un repas improvisé, direction les conserves de son placard. Une boite de raviolis traîne là, un peu de gruyère râpé et le tout rejoint le four en un tour de main. Les voila, maintenant tous les deux installés autour de la table basse du salon, les jambes repliés en posture de yoga, savourant ce plat improvisé. Elle en apprend un peu plus sur lui – il est étudiant en éthologie, qui consiste à étudier les espèces d’animaux dans leur milieu naturel. Il prépare une thèse sur les rongeurs d’où ce rat en cage qui fait partie des expériences qu’il effectue en laboratoire. Elle en a des frissons dans le dos, mais pour une fois, ne laisse rien paraître et lui pose au contraire moult questions. Il ne se fait pas prier pour y répondre et semble au contraire ravi que celle-ci s’y intéresse autant. « Au fait, je ne connais toujours pas votre nom dit-elle ? » Eric répond celui-ci en se levant brusquement : il faut que j’y aille, sinon mon patron va me demander des comptes sur mon absence prolongé et je n’aimerais pas perdre mon job » Elle l’accompagne et lui souhaite même une bonne après-midi. Ils ont définitivement enterré la hache de guerre.

Sitôt son départ, elle retourne à son histoire, mais elle laisse ses mains en point d’interrogation sur le clavier ; la panne sèche et elle s’imagine voyageant au dessus des nuages en proie à des turbulences, et des trous noirs puis le moment de l’atterrissage se fait chaotique ; pas la peine d’insister plus rien de bon ne sortira de ses méninges aujourd’hui.

Le troisième jour, elle émerge soudain d’un sommeil réparateur, prise d’une frénésie sans pareil. Il faut qu’elle s’en sorte sans sortir de chez elle et qu’elle ponde enfin le best seller de l’année !
Un café avalé à la hâte, un passage express dans la salle de bain, et la voilà fin prête à s’attaquer à ce défi non pas des moindres qu’elle lui a lancé. Un rapide passage sur TWITTER où elle prend connaissance des messages plus ou moins sympathiques, mais elle s’en fout un peu – de toute façon se dit-elle, il y en aura toujours pour salir, critiquer, voire insulter – c’est humain ! Après cette belle phrase philosophique, une idée tout à coup germe dans son esprit et si c’était cela le fil conducteur qu’elle cherche depuis le début ? Les battements de son cœur s’accélèrent, elle s’affole, ne pas laisser partir cette inspiration, s’atteler vite à la tâche et telle une sprinteuse tenir la distance.

Lorsqu’ enfin le flot de ses doigts ralentit, elle pose fièrement le mot si attendu : FIN .

Elle pousse un immense soupir et attaque une danse survoltée en chantant à tue-tête : CA Y EST, CA Y EST, le grand THERIAUD on l’aura pour de BON ! La pression relâchée, elle se sent tout à coup vidée, même un peu triste, comme si elle perdait un ami. Il est déjà presque deux heures de l’après midi. Un coup de sonnette, la tête hirsute d’Eric qui se pointe à travers la contre porte vitrée et elle est comme galvanisée : il va pouvoir lui donner ses appréciations.




Le grand blondinet lui sourit et lui décroche une magnifique œillade. Elle éclate de rire ; elle l’entraîne dans le salon avec familiarité et lui dit : voilà, j’ai fini mon histoire – je n’ai personne à part toi pour me donner son avis – Je sais que je te demande beaucoup, on se connaît à peine, et que malgré nos débuts un peu houleux, que je peux te faire confiance. Une phrase débitée
comme une kalachnikov et qui laisse coi le dit Eric. Elle l’incite à s’asseoir devant le texte qu’elle a imprimé et pendant ce laps de temps, elle ira lui faire un sandwich, car il n’a pas encore déjeuné.

Elle est suspendue au moindre bruit, mais un silence religieux s’étend dans toute la maison. Elle s’en étonne, aucun rire, gloussement ne vient troubler cette quiétude. Elle le trouve, l’œil humide, presque sanglotant devant son œuvre qu’elle voulait drôle – Elle ne comprend pas ! Elle a encore raté son challenge ! Mais il se lève d’un bond et l’entraîne dans une sorte de chorégraphie bizarre et qui se termine par une embrassade fougueuse. NON, NON , mais quelle honte ! Lui, au contraire, est comme transfiguré et lui restitue dans le désordre tout ce qu’il pense de son histoire ; elle est abracadabrantesque, fabuleuse, triste, tendre, mélancolique, émotionnelle, et il a adoré !

Elle ne sait plus si elle doit rire ou pleurer« Tiens, comme son héroïne du début » mais Eric, est là, désinvolte, et elle sait qu’une page de sa vie, à cet instant précis vient d’être tournée !

La nuit suivante est peuplée d’un rêve de gloire inespéré  ; Elle se retrouve devant un comité illustre, et soudain l’un des membres du jury lui tend un trophée reconnaissable entre mille ; il s’agit du prix Goncourt ; son cœur se met à battre à tout rompre et lorsqu’elle se retourne, son ami Eric est là en compagnie de son adversaire préféré, « Denis Thériault », qui a fait le voyage pour venir la féliciter. Les flashs crépitent et l’aveugle, lorsqu’en lettre d’or, le titre de son roman apparaît sur une affiche géante « LE RÊVE D’UNE ÉMOTIVE DÉCONCERTEE ».

Au réveil, elle sourit en se remémorant les évènements vécus et se dit « Voilà comment on peut s’en sortir sans sortir de chez soi » Elle considère que son pari est gagné.
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