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Comment nourrir ses enfants

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Mememomo

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J’ai vraiment pas de chance avec les hommes. Rien à faire pour les garder, je dois pas être très douée. Le premier, Jo, m’a quittée quand il a su que j’étais enceinte et que je voulais pas avorter. Je le regrette pas, enfin, je veux parler de l’enfant, parce que Jo qu’est-ce que j’ai pu pleurer quand j’ai compris qu’il reviendrait pas !
Il était grand et beau à faire se retourner toutes les filles du quartier. Et moi, j’étais drôlement fière d’être à son bras. Mais, voilà, il voulait une fille mince pour grimper avec lui sur sa moto et pas une grosse dondon comme j’allais devenir si je gardais le bébé. Enfin, Jo, c’est du passé maintenant et mon petit Johnny a sept ans : aussi beau qu’un ange avec ses grands yeux bleus et ses taches de rousseur. C’est qu’il est sacrément dégourdi pour son âge ! Ah, ça, non, je regrette pas, même si son père est un moins que rien qui vit avec cette garce d’Eléonore (vous parlez d’un nom ! Moi, je m’appelle Elodie comme tout le monde), une grande bringue toute maigrichonne qui risque pas de lui faire un moutard.
Après, il y a eu Patrice. Il était pas mal non plus et je l’adorais parce qu’il disait que Johnny, c’était son gamin et, à les voir tous les deux, l’un à côté de l’autre, ben, on aurait pu le croire. Ils se ressemblaient comme père et fils. Et puis, voilà, sa femme a plus voulu divorcer et elle est venue faire de grandes scènes à l’appartement, avec des larmes de crocodile, pire qu’une actrice de cinéma. Patrice, c’était un tendre et il s’est laissé faire. Quel imbécile, tout de même ! Quand je lui ai annoncé que j’attendais un enfant, il a répondu qu’il le reconnaîtrait et qu’il me verserait une pension. Faut pas croire : il a tenu parole mais, moi, j’avais plus d’homme. Mélinda, je peux pas dire que je la regrette non plus. C’est la plus jolie petite fille que j’ai jamais vue. Et d’une sagesse pas possible, comme si elle avait peur qu’on l’aime pas assez, la pauvre chérie.
Après, j’ai eu deux ou trois types. Ça n’a pas marché, je sais pas pourquoi. Et puis, j’ai rencontré Julien. Pas très baraqué mais avec des yeux verts époustouflants. Rien qu’un regard et j’ai tout de suite craqué. Celui-là, je l’avais dans la peau et j’aurais fait n’importe quoi pour le garder. On est resté trois ans ensemble. Ce qui nous a séparé, j’aime pas trop en parler. C’est vrai, j’aurais dû trouver ça bizarre, qu’il ait toujours du fric alors qu’il avait pas de boulot régulier. « Je bricole », il disait si je lui posais des questions.
Ce qu’il bricolait, ça s’appelle hold-up en bon français. Quand je dis ça, ma copine, elle rigole, elle dit que c’est pas du français mais de l’anglais. Moi, je sais pas, j’écoutais pas trop à l’école et, après tout, ça change rien à la chose, sinon que Julien il mange les pissenlits par les racines. Parce que le flic, il pouvait pas savoir que le pistolet était vide. Il avait un bon fond, Julien. Il aurait jamais fait de mal à personne. N’empêche que les jumeaux, il a pas eu beaucoup le temps de les connaître. Ils avaient pas un an quand c’est arrivé. Ce que je préfère chez eux, c’est la couleur de leurs yeux, exactement le même vert que celui de leur père. Ils en feront tourner des têtes quand ils auront l’âge ! Déjà, il y a des tas de gens qui s’arrêtent pour les admirer. Qu’est-ce qu’on peut me faire comme compliments sur eux ! Ça aurait été dommage s’ils étaient pas nés.
N’empêche que je me suis retrouvée seule encore une fois et que j’avais quatre bouches à nourrir. Fallait que je me débrouille pour gagne ma croûte et celle de mes gamins. Avant, quand Johnny était pas encore né, j’avais travaillé dans une usine qui fabriquait des boîtes en métal pour mettre des bonbons. Appuyer toujours sur le même bouton de la machine, c’était pas très difficile. Pas drôle non plus, d’ailleurs. Alors, ça me disait pas trop de me lever à quatre ou cinq heures du matin, par tous les temps. En plus, il faudrait payer la nounou pour les petits et je serais encore plus fauchée.
Là, je dois dire, j’ai fait une bêtise, mais je pouvais pas savoir, moi. J’ai été voir l’assistante sociale parce que je croyais qu’elle pourrait me trouver un petit boulot pas trop difficile. C’est ma copine qui m’a dit de faire ça et, d’habitude, ma copine, elle a plutôt des bonnes idées. Là, elle s’est gourée, gourée de chez gourée. Faut dire qu’elle pouvait pas être au courant, vu qu’elle a pas d’enfant.
Enfin, l’assistante, elle m’a fait tout un baratin comme quoi elle pouvait pas me trouver du travail. Elle était pas une agence pour l’emploi, elle a dit. Du coup, j’ai pleuré. Quelquefois, ça marche. Seulement , celle-là, c’était une vraie peau de vache et ça lui a rien fait. Elle a dit que si j’étais pas capable d’élever mes enfants, elle me les ferait retirer. Là, j’ai arrêté net de pleurer. J’aurais pas cru ça possible qu’on m’enlève mes petits. C’était pas vrai, j’avais rien fait de mal et je les jamais battus, pas même une taloche. Je ferai jamais une chose pareille, alors on a pas le droit de me les enlever.
-Ah, oui ? elle a répondu et avec quoi allez-vous les nourrir ? S’ils meurent de faim, je ne peux pas les laisser sous votre garde. Mettez-vous à ma place.
A sa place, à cette garce-là ? Et puis quoi encore ? Moi, je pourrais pas faire une chose aussi affreuse. Qu’elle y reste, à sa place, moi, je préfère la mienne. J’ai crié et je me suis mise en colère et elle a fini par me dire :
-Je vais voir ce que je peux faire pour vous obtenir une aide exceptionnelle. Toutefois, vous devez absolument vous trouver un emploi régulier. Allez-voir à Pôle Emploi. Inscrivez-vous aussi au Restaurants du Cœur. Vous aurez au moins de quoi manger pendant l’hiver. Je vous préviens. Je vous note dans mes dossiers et j’irai vous voir. Si les enfants ne sont pas tenus correctement, vous savez ce qui vous attend. Je ne vous prends pas en traître.
Moi, cette fille, il a fallu que je me retienne pour pas lui sauter au cou et lui faire sa fête. Pourtant, je suis pas une violente. J’ai pensé que ça allait pas arranger les choses et je suis partie.
Pour une bêtise, ça été une belle bêtise. Son aide exceptionnelle, c’était pas grand-chose. Et, comme on était au début du printemps, les Restos, ils avaient fermé leurs portes. Elle, par contre, elle était toujours là. Elle est venue des tas de fois à l’appartement et elle trouvait toujours à redire. Evidemment, c’est facile de râler mais elle savait pas ce que c’est quand on a quatre enfants qui sèment la pagaille. On a beau ranger et nettoyer, ça peut pas être net comme à la télé. Quand même, les enfants étaient toujours propres et bien habillés. Ça, elle pouvait pas dire le contraire. J’aimais pas qu’elle soit toujours là à fouiner. Je savais pas ce qu’elle allait encore inventer.
Et puis, j’ai rencontré Michel. Il n’était pas aussi bien que Julien mais, enfin, faut pas être trop difficile. Comme il travaillait comme mécanicien, au moins, on avait du fric. On se disputait de temps en temps parce que je trouvais qu’il dépensait trop. Le home cinéma, c’était pas vraiment utile. Et le congélateur, non plus. Lui il y tenait et il rapportait des grands quartiers de viande de l’abattoir, à trois pas de chez nous, en disant que ça nous faisait de sacrées économies. J’étais pas trop sûre quand je regardais la facture. On n’avait pas besoin d’autant. En plus, j’aimais pas trop le voir découper ça dans la cuisine, surtout qu’il voulait que je l’aide. Mais, après tout, les enfants avaient à manger et j’étais bien contente.
La garce, elle pouvait plus m’embêter. Là, bien sûr, je me trompais. Elle est venue plusieurs fois pour savoir si notre ménage, ça marchait bien. Comme si ça la regardait ! J’ai pas le droit d’avoir un homme sans lui demander la permission, peut-être ? Un jour, j’ai plus supporté et je l’ai mise à la porte. J’ai été bien tranquille et j’en ai plus entendu parler pendant un bout de temps. Ce qui m’a mise en colère, c’est parce qu’elle s’est aperçue que j’étais enceinte et qu’elle m’a dit :
-Pourquoi ne prenez-vous pas de contraceptifs ? Et même, si vous m’en aviez parlé à temps, vous auriez pu pratiquer une interruption volontaire de grossesse dans d’excellentes conditions. Si vous vous retrouvez seule à nouveau, comment ferez-vous ? Enfin espérons qu’il n’y en aura qu’un.
Me faire avorter ? Et puis quoi encore ? C’est un assassin, cette femme-là.
L’enfant, il n’y en a eu qu’un et aujourd’hui, il a tout juste neuf mois. Sûr, il est aussi mignon que les autres. Il a presque pas de cheveux sur le crâne et ça me fait rire de le voir à moitié chauve. Il faut le temps que ça pousse et je m’inquiète pas. Son père, il en avait plein, des cheveux. Je sais pas trop ce qu’il est devenu, son père et j’ai pas envie de le savoir, parce que la façon dont on s’est quitté, c’était plutôt moche. Entre nous, ça a marché tant qu’il a eu un bon boulot qui lui plaisait. Les bagnoles, c’était sa passion. Quand le garage a changé de propriétaire, on l’a fichu à la porte parce que sa tête revenait pas au patron ou pour autre chose. Il a pas retrouvé de place, juste des petits boulots qui l’enquiquinaient. Il s’est mis à aller au café pour rencontrer d’autres copains, au chômage comme lui. Au début, j’ai rien dit, il faut comprendre, c’est pas gai d’être comme ça, sans rien faire de la journée et puis, un petit coup dans le nez de temps en temps, ça fait de mal à personne. Sauf qu’un soir, il est rentré complètement bourré et qu’il s’est mis à crier. Ça, j’aime pas, alors je lui ai répondu. Il était pas content et il s’est mis à me taper dessus. Le lendemain, quand il a été calmé, je lui ai bien expliqué. S’il recommençait, je le fichais dehors. Il était tout honteux et il m’a juré qu’il le ferait plus jamais. J’ai été trop poire pour croire que ce serait fini. Des serments d’ivrogne, oui. J’aurais pas dû lui faire confiance. Il a tenu le coup une semaine ou deux et un autre soir, il est rentrés pis que la première fois. C’est Mélinda qui a pris une trempe et, ça, je pourrais jamais lui pardonner. J’avais le bébé dans les bras et le temps que je le porte dans son lit, il avait cogné la petite contre la table. J’ai été obligée de lui taper dessus pour qu’il la lâche. Elle est restée plus de huit jours avec un énorme coquard sur le front. J’ai pas osé l’envoyer à l’école. J’avais peur que l’assistante, elle soit mise au courant et qu’elle revienne. J’ai dit à la maîtresse qu’elle avait une angine et que j’avais oublié de demander un certificat au médecin. Elle a répondu que c’était pas grave. Heureusement !
Seulement, je voulais plus de Michel. Mélinda avait eu trop mal et trop peur, qu’elle en a fait des cauchemars toutes les nuits. Si je l’avais fichu à la porte la première fois, ça ne serait pas arrivé. Il était pas content et avant de partir, il a cassé la table de cuisine. Moi, ça m’a bien embêtée mais au moins j’étais tranquille et les enfants aussi.
Avec tout ça, il y avait plus d’argent qui rentrait. Les allocs, ça suffit pas. Il fallait que je trouve une idée et des idées, j’en avais pas beaucoup. Et comme l’assistante elle l’avait dit, j’avais un gosse de plus. Pas possible, elle m’avait porté la poisse, celle-là !
Un jour, j’ai vu une petite affiche chez le boulanger. C’était une dame qui réclamait quelqu’un pour des petits travaux de couture. Je sais pas faire grand-chose mais coudre, ça je sais et je sais bien. Toutes les affaires des enfants, c’est moi qui les fait et il y a toujours des gens pour me dire des compliments. Même que Mélinda, elle est habillée comme une princesse et il y en a qui disent que je vais lui monter la tête. Ceux-là, je les écoute pas, c’est rien que des jaloux.
N’empêche que la petite annonce, c’était une sacrée bonne idée. J’ai été voir la dame et elle m’a montré un tas de vêtements qu’elle mettait plus parce qu’elle savait pas les recoudre bien comme il faut. C’était facile, je pouvais faire ça chez moi, quand les enfants étaient à l’école et que le petit dormait. Ça m’a rapporté un peu d’argent, pas énorme, mais c’était bien. Comme elle était contente de moi, la dame en a parlé à ses amies et j’ai bien vu que je m’en tirerais pour nous faire vivre tous les six. Fallait faire attention, bien sûr, mais j’ai l’habitude, j’ai jamais jeté l’argent par les fenêtres comme j’en connais. J’ai toujours réussi à m’en sortir et c’est pas maintenant que les ennuis vont commencer. Si l’autre revient, je pourrais lui dire que j’ai de quoi nourrir tout le monde et qu’elle peut me laisser mes enfants. Il y a pas à s’inquiéter pour eux.
Pourquoi est-ce que je pense toujours à elle ? Ma copine, elle dit que c’est une obsession. Elle aime bien les mots compliqués et je sais pas trop ce que ça veut dire. Ce que je sais, c’est que je suis pas trop rassurée. Si ça lui fait plaisir de me faire des histoires, je vois pas comment je pourrais me défendre. Ma copine, elle dit qu’il faut pas que je me fasse des idées noires. Elle finira par trouver quelqu’un d’autre à embêter. je fasse des idées noires. Cinq enfants, c’est pas si facile à placer. Faut pas que je me fasse de bile. Elle finira par trouver quelqu’un d’autre à embêter. J’ai essayé d’y croire très fort à ce que disait ma copine mais ça n’a pas marché. Elle est revenue me voir il y a à peu près deux mois.
Je sais pas très bien ce qu’il aurait fallu faire d’autre. Moi, quand j’ai ouvert la porte et que je l’ai vue, j’étais plutôt contente. J’étais juste en train de coudre et j’en avais une montagne. Je me suis dit que j’allais lui montrer et qu’elle en serait toute baba. Je me suis encore fourré le doigt dans l’œil et jusqu’au coude, oui. Elle était toute souriante quand elle est entrée, toute mielleuse comme d’habitude. C’est pour me mettre en confiance et après, vlan ! elle m’envoie une vacherie en pleine figure. Celle-là, de vacherie, c’en était une bonne. C’est à se demander comment elle peut bien aller si vite pour les inventer.
Elle a d’abord regardé la robe que j’étais en train de recoudre : une fermeture qui avait sauté. Elle a dit que c’était très bien, qu’elle était très contente pour moi et d’autres trucs sur le même ton. Elle a un peu bavardé, pour noyer le poisson probablement. Elle était venue par hasard, parce qu’elle avait une autre personne à voir dans l’immeuble. Mais elle était pas là et elle s’était rappelée que ça faisait longtemps qu’elle était pas passée. Elle voulait juste avoir de mes nouvelles.
-Je ne suis pas là officiellement. C’est simplement une visite d’amitié.
Voilà qu’elle commençait à se fiche de ma poire ! Amitié ! Et puis quoi encore ? J’ai fermé mon bec parce que ça valait mieux. Seulement, j’aime pas. Moi, quand j’ai quelque chose à dire, faut que ça sorte et tant pis si celui qu’est en face il est pas content. Ça me défoule et au moins, on peut pas dire que je fais mes coups en cachette et par en dessous. Je suis pour la vérité. En général, ça m’a plutôt réussi. Alors, être obligée de faire des courbettes à madame, non, je peux pas dire, ça me plaît pas. Je lui ai offert une tasse de café et elle a dit oui. Je suis sûre que c’était pour pouvoir me suivre dans la cuisine et vérifier si tout était bien en ordre. Pire que si j’avais six ans ! Enfin, ça clochait pas trop et elle a pas fait de réflexions. Même que ça m’a un peu étonnée parce que j’avais pas eu le temps de balayer et il restait des miettes de pain du midi par terre. Elle a fait comme si elle avait rien vu et elle a pris son café sans faire d’histoires. Elle a continué à discuter et, tout à coup, elle a dit :
-Au fait, je suppose que vous êtes déclarée ?
Déclarée ? Je savais pas ce que ça voulait dire et elle m’a expliqué qu’on a pas le droit de travailler sans prévenir je sais pas qui. Il faut payer des cotisations et d’autres machins encore. J’en croyais pas mes oreilles.
-C’est du travail au noir, ce que vous faites. Vous n’en avez absolument pas le droit et, bien entendu, c’est réprimé par la loi. Je m’étonne d’ailleurs que vos divers employeurs ne soient pas au fait de la législation. Dans votre cas, il me semble que les chèques emploi-service seraient parfaitement adaptés. Rendez-vous compte que s’il vous arrivait un accident, vous n’aurez aucune couverture sociale. Il ne faut pas jouer avec ce genre de choses.
Un accident ? Avec ma machine à coudre ? Peut-être que je pourrais m’enfoncer l’aiguille dans le doigt ! J’étais complètement ahurie. Ce que je comprenais, c’est qu’elle était pas d’accord. Je travaillais, je gagnais du fric à la sueur de mon front (pas beaucoup pourtant), je volais rien à personne et elle était encore pas contente. Il fallait en plus que je paie. A quoi ça servait de perdre mon temps à essayer de m’en sortit, c’était plus la peine de passer ma vie à trimer sur ma machine à coudre. Ma copine, elle avait tort. Jamais, jamais, jamais, cette garce-là, elle me laisserait tranquille. Je sais pas ce que je lui fait mais elle a décidé de m’embêter jusqu’au bout et elle le fera. J’ai presque eu envie de pleurer mais ça lui aurait fait trop plaisir.
Juste à ce moment-là, Romuald s’est réveillé et je suis allée le chercher. Je lui ai donné son biberon et elle a recommencé :
-Vous ne pensez pas que vous devriez le nourrir à la cuillère ? Il est assez grand maintenant. Ce n’est pas bon de l’habituer trop longtemps à la tétine, il va devenir paresseux.
Et patati, et patata...
Comme si je savais pas ce que c’est qu’un gosse ! Romuald, il aime pas la cuillère. Une fois sur deux, il recrache tout. Je l’habitue le midi petit à petit, quand j’ai pas le temps, je lui donne son biberon. Qu’est-ce que ça peut faire, hein ? Du moment qu’il mange ! Et ça, il est plutôt du genre dévoreur. Ce qu’il avale, ça lui profite. Regardez comme il est rondouillard avec plein de petites fossettes. Un vrai petit amour !
Elle a dit :
-Peut-être vaudrait-il mieux pour lui que vous ne le gardiez pas. Un bébé, on trouve facilement à le faire adopter. Il aurait une véritable famille avec un père et une mère qui lui assureraient une éducation décente. Je vous le concède, ce serait un peu dur pour vous, au début. Mais songez à ce petit. Quel avenir lui offrez-vous ?
Là, j’ai vu rouge. C’était une fois de trop. Sa dernière vacherie, elle l’a pas emporté au paradis ou plutôt en enfer où j’espère bien qu’elle est maintenant. J’ai bien regardé sa figure toute maquillée, qu’on dirait un pot de peinture, son sourire faux comme un jeton. J’ai porté Romuald dans sa chambre et je l’ai mis dans son lit avec ses peluches. J’ai refermé la porte tout doucement : fallait pas qu’il ait peur. Je suis revenue dans la cuisine où elle était toujours à siroter son café. Même qu’elle s’en était servi une autre tasse, sans me demander. C’est pas que je suis à cheval sur la politesse mais elle était pas gênée. J’ai pris la ficelle dans le tiroir, celle qui sert pour les rôtis. J’en ai pris un grand bout que j’ai replié plusieurs fois. Je suis passée derrière elle avant qu’elle ait pu comprendre et j’ai serré de toutes mes forces. Elle s’est pas débattue longtemps. Juste un de ses ongles rouges qui m’a un peu égratignée.
Après, je suis restée un moment sans savoir quoi faire. C’était forcé, on allait me retrouver et j’irai en prison. Je n’aurais plus mes enfants. Finalement, elle aurait quand même gagné, cette garce. Puis je me suis rappelée : elle avait dit que c’était pas prévu. Elle était venue chez moi par hasard. Elle avait pas eu le temps d’en parler. Quand elle était entrée, il y avait pas de bruit dans l’escalier. Avec un peu de chance, personne l’avait vu entrer chez moi. J’ai repris mon courage. Il était pas encore trois heures. J’avais tout mon temps avant la fin des classes.
C’est le lendemain que j’ai vu, par la fenêtre, les flics arriver. Mais ils sont pas montés chez moi. Ils sont allés chez l’autre qui était au courant de rien, vu qu’elle était pas là, la veille. Je sais pas ce qu’elle leur a dit : ça n’a pas duré longtemps parce que je les ai vus partir un peu plus tard. Deux jours après, ils ont frappé à ma porte. J’étais prête à répondre à leurs questions. Non, je l’avais pas vue depuis longtemps. Je croyais même qu’elle était partie ailleurs. Ils m’ont demandé si c’était vrai que la dernière fois, je m’étais mise en colère contre elle. J’ai répondu oui, mais c’est vieux, j’attendais Romuald et je leur ai montré mon bébé. Le grand a souri : il avait un bébé du même âge, il paraît. Ils sont partis tous les deux et sont allés sonner ailleurs.
Un peu plus tard, ma copine est venue. Elle sait toujours tout et elle m’a raconté qu’ils visitaient toutes les familles qui la connaissaient. Ils avaient du boulot, parce que partout, elle avait fait des histoires. Plein de gens lui en voulaient. Même avec son mari, c’était une enquiquineuse : il avait demandé le divorce. Tout ça, c’était écrit sur le journal et j’ai compris qu’elle en voulait pas qu’à moi. Ça m’a rassurée.
Il y avait une phrase bizarre : « La police recherche activement un familier. »
J’ai dit :
-Ça veut dire quoi, à ton avis ?
-Tu vois pas ? Moi, je crois qu’elle avait un amant et que c’est lui qui l’a trucidée.
-Oh, là, là ! Si elle allait divorcer, c’était pas la peine.
-Si, justement. Celui-là aussi, elle a dû lui en faire voir de toutes les couleurs et il en a eu marre. Il s’est dit que si elle était libre, elle voudrait l’épouser. Lui, il voulait pas.
Son explication tenait pas trop debout. Evidemment, je pouvais pas lui dire la vérité. J’ai fait semblant de la croire et j’ai acheté le journal tous les matins. Finalement, les flics ont rien trouvé et ils ont pensé qu’elle était peut-être partie toute seule.
Depuis, une autre assistante est venue me voir. Elle est plus jeune et plus gentille. Elle est venue deux fois et elle me prévient au téléphone avant. Elle a de la politesse. Elle a dit que je me débrouillais très bien et elle pas fait d’histoires pour la couture. Elle a dit que mes enfants étaient bien tenus. On a un peu parlé de l’autre. J’ai pas trop insisté. Je crois que je risque plus rien mais j’aime pas trop me rappeler.
D’abord, il a fallu se débarrasser de ses vêtements. Pas question de les mettre à la poubelle ou dans les conteneurs spéciaux. C’est là que les flics vont en premier. Je l’ai vu dans une série, à la télé. J’ai emporté les vêtements que j’avais recousus dans le panier du landau de Romuald et je les ai déposés chez les dames pour qui je travaille. Puis je suis allée me promener le long du lac. J’y vais souvent avec les enfants. C’est calme. On voit des cygnes et des canards. Ils adorent. J’ai sorti Romuald et je l’ai déposé sur l’herbe, sur sa couverture. J’ai joué avec lui. Je lui ai donné son goûter. Le pot de yaourt et la pelure de banane, je les ai mis dans le sac où il y avait ses vêtements. J’ai regardé autour de moi : personne. J’ai ajouté des pierres et j’ai balancé le tout dans le lac, là où il y a de la vase. Personne a dû me voir, sinon on m’aurait déjà interrogée. Je suis rentrée tranquillement, mine de rien, comme d’habitude. Celles qui sont toujours derrière leurs fenêtres n’ont rien dû trouver de bizarre. Comme si ça les regardait, d’ailleurs ! Elles feraient mieux de débarbouiller leurs gosses ou de préparer à manger à leur mari. C’est pas que ça me regarde, mais moi, je passe pas mon temps à surveiller les voisines.
Pour elle, bien sûr, ça été plus dur. Heureusement que j’avais le congélateur. Depuis que Michel est plus là, je m’en sers pas tellement. Ça tombait bien : il était presque vide. J’ai tout rangé proprement dans des sacs faits exprès. J’ai pas pris les transparents. J’ai mis des boîtes de légumes par-dessus, pour cacher un peu. Quand les flics sont venus, j’étais quand même pas rassurée. S’ils avaient eu l’idée de fouiller la maison et de regarder le congélo d’un peu trop près, ils auraient eu une drôle de surprise. Maintenant, je crois que j’ai plus à m’inquiéter. Il reste plus rien. Les os, je les ai cassés au marteau et personne va jamais fouiller dans les poubelles au milieu des épluchures de pommes de terre. Les boueux sont passés par là depuis longtemps.
Quand même, Johnny et Mélinda, ils ont trouvé que c’était drôlement bien d’avoir de la viande à tous les repas. On peut pas dire que je donne pas à manger à mes enfants.
Maintenant, il va falloir que je me trouve un autre homme. Celui-là, j’espère que je le garderais. Des fois que l’autre assistante, elle change d’avis.

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