Comment maîtriser sa peur

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Belge francophone de formation scientifique , lecteur avide de littérature en général et de science-fiction et fantastique en particulier, je suis devenu auteur sur le tard. Site we  [+]

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Il se réveilla dans l'obscurité la plus totale et un silence effrayant. Un instant, il se crut aveugle et sourd et la peur le saisit, comme un animal s'agrippant à ses tripes. Il poussa un gémissement qu'il entendit et se tut aussitôt. Il n'était pas sourd. Peut-être n'était-il pas non plus aveugle. La panique qui s'emparait de son esprit fut contenue, repoussée. Il se força au calme. De ses mains, il toucha le sol qui lui sembla incurvé, puis ses jambes recouvertes d'un tissu grossier. Lors de ses mouvements, il réalisa qu'un objet lourd se trouvait attaché au poignet de sa main droite. Il l'explora de la senestre, et se figura une sorte de cylindre à la surface grenue, à l'extrémité évasée terminée par une surface plane et lisse. Il entendit sa respiration haletante et en reprit le contrôle, se força à inhaler et exhaler lentement. Une pensée s'était matérialisée dans son esprit : « Ne pas paniquer. Ne pas déclencher une hyperventilation ». Il réalisa qu'il pensait en une langue qui se nommait le français. L'instant d'après, il conçut qu'il pouvait s'exprimer avec la même aisance dans trois autres idiomes nommés anglais, allemand et italien. Une notion apparut dans son esprit : « Suisse ». Des montagnes enneigées, un ciel bleu, une croix blanche sur fond rouge. Était-il suisse ? Qui était-il ? Son esprit semblait vierge d'identité. La panique monta à nouveau, mais un nouveau concept s'imposa qui la freina : « Amnésie ». Il se força à nouveau au calme. Les informations affluaient dans son esprit, comme un fleuve traverse un barrage pour aboutir dans un déversoir. Au milieu des données, un souvenir émergea, suivi d'un vocable. Un cylindre comme celui qu'il portait au poignet droit et le mot « lampe-torche ». Une lampe, de la lumière, voir. Il palpa rapidement l'objet de sa main gauche, et découvrit vite une éminence sur laquelle il appuya. Un faisceau de lumière apparut qui dissipa l'obscurité. Par réflexe, il ferma ses paupières et ne les rouvrit à moitié qu'après avoir compté jusqu'à trois. La lueur jaune dispensée par la torche éclairait un tunnel cylindrique dans lequel il se trouvait assis. Ses parois réfléchissantes évoquèrent le concept de métal. Le faisceau de lumière s'enfonçait droit devant lui sans rencontrer d'obstacle. Il se tourna et éclaira la direction opposée et découvrit le même spectacle. Au cours de ce mouvement, il eut un bref aperçu de son corps qu'il examina avec plus d'attention. Le dos de ses mains était glabre et bronzé et ses paumes lisses d'un blanc rosé. Ses doigts longs se terminaient par des ongles bien tenus, coupés courts. Il portait des chaussures beiges qui lui parurent épaisses, résistantes et grossières, comme celles que portaient les ouvriers dans les usines. Un nouveau concept émergea : des chaussures de sécurité. Pour le reste, il était vêtu d'un pantalon et une veste bleue, réalisés sans élégance dans une toile épaisse... des vêtements sans poches. Un badge rectangulaire noir réalisé en plastique, apposé à hauteur de son téton droit attira son attention. Il l'éclaira et vit que des caractères blancs s'y trouvaient inscrits. Il reconnut une écriture. Avec difficultés, comme s'il se livrait à une activité depuis longtemps abandonnée, il déchiffra : « Arthur Lanxmark ». Était-ce son nom ? Se prénommait-il Arthur ? Les mots n'évoquèrent aucun souvenir. Il découvrit l'instant d'après, reposant sur son plexus solaire, un gros pendentif écarlate accroché par une cordelette à son cou. Il lut avec hésitation le message gravé à sa surface en lettres dorées : « Sortie de secours – à n'activer qu'en cas de situation intolérable –, la direction décline toute responsabilité ». Sous le texte, il observa une dépression qu'après plusieurs minutes de réflexion, il identifia comme l'empreinte de son pouce droit.
Ce message le rendit perplexe. Il évoquait à la fois un espoir et une menace. Il disposait apparemment d'un moyen d'action combiné à l'avertissement de ne pas s'en servir à la légère. Le dispositif semblait personnalisé. Était-il un ouvrier perdu dans un labyrinthe de tuyaux ? Son amnésie était-elle récente ? Il explora son crâne de ses mains et ne découvrit aucune bosse indiquant un traumatisme crânien récent. Deux concepts s'entrechoquèrent dans son cerveau : des vêtements d'ouvrier et des mains sans cals, manucurées. Une improbabilité. Devait-il appuyer sur le pendentif ? Il hésita. Les informations continuaient d'affluer dans sa conscience, comme s'il accédait à des salles de bibliothèque illuminées dont les portes s'ouvraient les unes après les autres. Il patienta un instant. Peut-être ses souvenirs personnels allaient-ils soudain surgir au milieu de ces données générales. Le processus se poursuivait. Il vivait sur une planète nommée Terre, dans le système solaire. Il était Suisse ! Deux certitudes sans grand intérêt pratique. Comme à travers un verre dépoli, il gagna un accès limité à des bribes de son passé. Le visage d'une femme d'une trentaine d'années, un géant aux cheveux blonds, un chalet éclaboussé de soleil adossé à un bois de pins, des écoliers qui portaient leur cartable dans le dos, une salle de classe, un hall décoré de marbre gris, un bureau où reposait un ordinateur. Mais ces souvenirs demeuraient trop vagues et fugaces pour lui être d'une quelconque utilité.
Machinalement, il retourna le pendentif et découvrit à l'arrière un rectangle où s'affichaient des chiffres. Il lut 199, et quelques secondes plus tard 198. Un compte à rebours. À nouveau, la crainte envahit son esprit. Le décompte semblait libellé en minutes. Que se passerait-il quand 000 s'afficherait, dans un peu plus de trois heures ? Il ne pouvait pas rester là à attendre, mais dans quelle direction devait-il se mouvoir ? Par ailleurs, la hauteur du tunnel n'excédait guère un mètre et l'empêcherait de se redresser. Il bougea et sentit quelque chose dans son dos. Il l'agrippa et découvrit une paire de gants épais attachés à une passementière cousue dans le dos de sa veste. Il les décrocha et se ganta avant de se mettre en marche à quatre pattes, droit devant lui.
Il avançait, le cul de la lampe torche entre les dents, jetant de temps à autre un coup d'œil au revers de son pendentif. Il affichait 181 quand il atteignit un embranchement vertical muni d'échelons. Il plongea le faisceau de sa torche dans le puits large d'un mètre qui s'ouvrait devant lui. Il lui sembla que le faisceau de lumière atteignait le fond, une vingtaine de mètres plus bas. Devant lui, le tunnel semblait se prolonger sans fin en ligne droite. Il ne mit que quelques secondes à de décider avant de poser le pied droit sur le premier échelon. Il commença sa descente dans l'obscurité.
Il se trouvait environ à mi-hauteur quand il entendit un gargouillis qui se répercutait dans les canalisations. Effrayé, il accéléra sa descente et mit le pied sur le sol au moment même où de l'eau tombait en cascade depuis le sommet du puits. Trempé, paniqué, il examina son environnement et découvrit un volant qui ouvrait une porte étanche. Il le tourna frénétiquement, et tira de toutes ses forces sur la porte qui s'ouvrit comme à regret. Il sortit et se retrouva dans un hangar illuminé au sol en béton gris. Il referma la porte, tourna le volant, et vit par un regard l'eau s'accumuler à gros bouillons dans le cylindre qu'il occupait quelques instants plus tôt.
Haletant, effrayé, il regarda autour de lui. Il se trouvait à quelques mètres d'une rangée d'énormes cuves en acier poli qui reflétaient la lumière des projecteurs. Leur ligne semblait s'étirer à l'infini dans les deux directions. Il s'en approcha, curieux, mais n'eut pas le temps de lire le manifeste apposé à la base de la plus proche. Un étrange engin, surmonté d'un feu gyrophare violet, s'approchait de lui à grande vitesse. Le véhicule de couleur jaune, muni de quatre pneus noirs, était muni à l'avant de bras articulés terminés par des pinces grossières qu'il faisait claquer dans le vide. Il se mit à courir, poursuivi par l'engin qui semblait animé d'intentions homicides assez nettes. D'un bref coup d'œil, il avait constaté que nul conducteur humain ne pilotait cet appareil qui lui donnait la chasse et dont la vitesse excédait celle de sa course. Le pendentif rebondissait sur sa poitrine, et il le saisit de la main droite. Son pouce s'approcha de l'empreinte, mais il hésita à appuyer, dissuadé par la phrase « La direction décline toute responsabilité ».
Il tourna rapidement sur sa droite et s'enfonça dans un labyrinthe de machines où il vira soudain à gauche. Il tentait de semer son poursuivant qui négociait mal ses virages. Il réussit à le distancer suffisamment pour réfléchir rapidement. Il longeait un long mur lorsqu'il aperçut une porte à hauteur humaine que la machine ne pourrait franchir. Sans hésiter, il obliqua vers elle et en saisit la poignée qui tourna dans sa main, la porte s'ouvrit. Elle donnait sur une passerelle étroite longue d'une centaine de mètres, démunies de garde-fous. Le chariot jaune arrivait droit sur lui, et il la referma brutalement la porte avant de s'engager sur la piste étroite en métal. Celle-ci surplombait d'énormes marmites où bouillonnaient vingt mètres plus bas des liquides aux couleurs variées : vert, bleu et orange. Une faible odeur d'ammoniaque flottait dans l'air. À nouveau, il saisit le pendentif et ne put se résoudre à appuyer sur le bouton d'urgence. Que se passerait-il s'il se servait de la « sortie de secours » ? Ne risquait-il pas de tomber de Charybde en Scylla ? Quelle aide pouvait d'ailleurs lui apporter ce ridicule pendentif ? Envoyer un message à une équipe de secours ? Matérialiser une porte de sortie ? La gorge lui grattait et il commençait à respirer avec difficulté. Lentement, il avança sur la poutrelle au milieu de vapeurs qui déclenchèrent une toux compromettant plus d'une fois son équilibre. Il se sentait exténué lorsqu'il arriva au bout de ce chemin. Il transpirait, ressentait des picotements sur sa peau qui rougissait, ainsi que des difficultés respiratoires. Avec difficulté, il marcha sur une passerelle qui longeait le mur, jusqu'à des barreaux métalliques enfoncés dans le béton du mur qu'il entreprit d'escalader.
Il émergea dans un hall immense où des véhicules automatiques jaune et noir se croisaient à toute allure, transportant des caisses. Il ne fit pas cinq mètres avant que l'un d'eux le repère et modifie sa trajectoire pour s'élancer dans sa direction. Il se remit à courir, les poumons en feu, les muscles des jambes douloureux, et échappa de justesse à une collision délibérée en tournant au dernier moment à angle droit. Il se retrouva dans une avenue bordée des deux côtés par des échafaudages métalliques remplis de caisses sur une dizaine d'étages. Des grues automatiques reliées au plafond par des câbles se promenaient le long de cet empilement d'emballages. Elles en choisissaient certaines qu'elles déposaient sur le dos des chariots jaune et noir qui se promenaient en contrebas. Au bout de quelques secondes, son arrivée perturba ce bel ordonnancement. Une grue balança dans le vide la caisse qu'elle venait de sélectionner, et celle-ci s'écrasa à moins d'un mètre de lui. Il s'enfuit à nouveau, et vit avec horreur qu'une demi-douzaine de chariots l'avait pris en chasse. Il tenta de les perdre dans le labyrinthe des étagères de stockage, mais se retrouva bientôt cerné : d'autres chariots arrivaient devant lui, et deux grues descendaient des hauteurs, leurs bras mécaniques tendus dans sa direction. Il paniqua et appuya sur le bouton « sortie de secours ». Tout disparut autour de lui.

Il se trouvait dans une obscurité complète, allongé sur une surface souple, moelleuse. Sa mémoire peu à peu lui revint, et il sourit. C'était juste un jeu. Après quatre années, la fonction d'opérateur de troisième catégorie dans cette usine du complexe Alpes Sud l'ennuyait prodigieusement, et il avait légèrement bidouillé le logiciel du tutoriel expliquant aux nouveaux venus le fonctionnement de l'usine, le transformant en un jeu vidéo hyperréaliste dont il devenait le héros. Pour rendre les sensations plus prenantes, il s'injectait avant chaque séance une dose de Mémoricidal qui le privait momentanément de ses souvenirs personnels. Il avait inventé le pendentif à la fois pour mesurer ses performances à chaque partie et afin de disposer d'une sortie de secours au cas où les sensations devenaient par trop désagréables. L'avertissement « La direction décline toute responsabilité » avait pour seul but de l'empêcher de s'en servir trop tôt. Il soupira, ôta le masque de réalité virtuelle qui lui couvrait le visage et se figea.
Il se trouvait dans une salle banale de petites dimensions, peinte en blanc, éclairée par des dalles lumineuses fixées au plafond. Un homme de taille moyenne, bedonnant, au visage rougi par la colère se tenait devant lui. Il reconnut sans peine son cauchemar bien réel, le contremaître Mickael Stark qui aboya :
— Lanxmark, debout !
Il se leva, un sourire d'excuse sur les lèvres et murmura :
— Bonjour-chef. Je profitais de mon temps de pause pour réviser quelques procédures.
— Vous me prenez pour un con ? s'exclama l'autre. C'est la troisième fois que vous modifiez le simulateur de l'usine pour prendre votre pied dans ce jeu ridicule. Vous aimez vous faire peur ? Eh bien, vous allez être servi. Vous êtes viré !
— Oh non, chef !
— Viré, vous dis-je ! Et soyez heureux que je ne porte pas plainte !
Lanxmark, soudain inondé d'une sueur froide, comprit ce que cela signifiait. Le déclassement ! Et pour la première fois de la journée, il eut vraiment peur.

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Nelson Monge · il y a
Un univers superbement décrit et un scénario à la hauteur. Le futur est parmi nous !
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Constantin Louvain · il y a
Bonjour Nelson. Merci pour votre visite et votre commentaire. Heureux de renouer le contact.
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Kruz BATEk Louya · il y a
Quelle chute poignante!
Mon soutien...

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Constantin Louvain · il y a
Bonjour et merci pour votre visite et votre commentaire.
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M. Iraje · il y a
La maîtrise de l'écriture permet d'avoir peur, aussi ...
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Constantin Louvain · il y a
Bonjour M. Iraje et merci pour votre visite et votre commentaire.
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Daniel Nallade · il y a
L'écrit est dynamique, un bon scénar !
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Constantin Louvain · il y a
Merci Daniel, pour votre visite et votre commentaire.
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Mitch31 M · il y a
Une écriture soutenue pour une fin inattendue. J'ai bien aimé.
Je me ré-abonne bien sûr. Outre les abonnés et les textes de 2021, ce qui est bien dommage c'est aussi la perte de tous les commentaires. Ceux ci étaient irremplaçables. Snif !! :-(

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Constantin Louvain · il y a
Bonjour Mitch31 M et merci pour votre visite et votre commentaire. Je déplore comme vous la perte d'information. Elle nous permet de nous rendre compte que même les ordinateurs oublient de temps à autre.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un suspense qui tient la route jusqu'à la fin du texte .
Une écriture nerveuse et musclée .
Une idée originale sur laquelle vous nous avez fait peur !

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Constantin Louvain · il y a
Bonjour Ginette. Merci pour votre visite et vos aimables commentaires.
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JAC B · il y a
Très bon scénario, suspens bien mené ! Un plaisir de lecture, merci Constantin.
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Constantin Louvain · il y a
Bonjour JAC B.Merci pour votre visite et votre commentaire. Après l'attaque informatique qui a frappé Short Edition, je constate que j'ai perdu toute ma liste d'abonnés. En est-il de même pour vous?
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JAC B · il y a
Oui 2587 partis en fumée, c'est le cas pour tout le monde, il faut se réabonner, je viens de le faire pour vous. Allez lire le forum, à bientôt Constantin.
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Constantin Louvain · il y a
Merci pour votre conseil. Je m'y rends de suite. A bientôt JAC B.
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Ombrage lafanelle · il y a
Original ce texte dans lequel on joue à se faire peur et où on fait vraiment peur. Le pauvre , à force de jouer avec ça, se fait virer
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Constantin Louvain · il y a
Merci pour votre lecture et votre message.

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