Comment la Terre s'est dépeuplée

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(Devinette :
En lisant ce texte à haute voix, vous m'entendrez 338 fois, mais ne me verrez que 278 fois !
Que suis-je ?)


« J’ai pas l’air con là, tiens ! », concédai-je.
Congédié aux confins de ce lieu sans concierge, j’avais consommé un temps conséquent à contempler le décor immaculé autour de moi. Je déambulais à présent dans ce désert sans croiser aucune construction, ni même le moindre décombre d’une civilisation passée. Seul un brouillard laiteux, sans contraste, m'enserrait. Et je ne distinguais pas de paroi où il aurait pu se condenser. Le ciel même n’arborait aucune constellation. Tout se confondait en une blancheur presque uniforme.
Je clopinais au hasard, grelotant, comme prisonnier de l’inconfort d’un gigantesque congélateur. Recevoir quelques flocons de neige sur le visage ne m’aurait d’ailleurs pas surpris.
Un courant d’air inconstant concoctait d’étonnantes volutes dans la brume. Cela me consentait quelques centimètres complémentaires de visibilité sur le néant. J’en tirai un peu de réconfort. Cependant, l’absence de vie conférait à l’endroit une atmosphère déplaisante au point de me comprimer la poitrine avec opiniâtreté. Et, même si je m’en éloignais peu à peu, le ronronnement continuel de ‘la machine’ confortait ma sensation de confinement. J’allais perdre espoir lorsque je vis les cailloux répandus sur le sol... puis la pierre... et enfin mon canapé.
J’y pris place pour reprendre mes esprits.

« Comment conjurer le sort ? » pensai-je.

Je me concentrai sur la question, faisant fi de ma consternation.
J’entendis alors des pas concasser les cailloux face à moi.
Ronds comme des confettis, deux yeux inconsolables transpercèrent le crachin. Puis, une silhouette aux contours inconsistants s’avança. Un visage déconfit apparut à son tour. Mu par une précipitation contreproductive due à son instinct de conservation, l’homme se contorsionna. Sans doute voulait-il éviter l’unique pierre –consubstantielle aux cailloux– que l’on put trouver en ce monde. Victime du contrecoup de la manœuvre, il tenta de compenser la perte d’équilibre concomitante, mais trébucha néanmoins. Il s‘écroula sur MON canapé, comme l’aurait fait un condor fondant sur une proie en contrebas d’une montagne. Il soupira bruyamment, soulagé de s’être échoué sans contusion.
Quant à moi, étant donné la nature de cette contrée, j’aurais préféré y être le seul congédié, vous en conviendrez aisément !
Notre promiscuité contre-nature m'exhortait à la contre-attaque. Mais je ne disposais d’aucun objet contondant.
Le personnage se calma.
Il finit par bredouiller ces mots convenus :
« Vous êtes là vous aussi ? dit-il, compatissant.
– Pourquoi ‘aussi’ ? demandai-je d’un ton condescendant.
– Il y a un attroupement d’une poignée de nos concitoyens par là-bas, vous ne l’avez pas vu ?
– Je n’ai encore croisé personne, contrairement à vous.
– Du coup, vous ne savez pas les combientièmes nous sommes ! »

J’avais la sensation d’être coincé dans un compartiment de train avec un indésirable. Sans perspective de complicité, je restais silencieux. L’inconnu affichait l’air perdu d’un contremaitre sans ouvriers. Confronté à un grand sentiment de solitude, il persévéra.

« Je me demande bien qui a conçu ce... truc !? »

Je tentai une contre-offensive pour détourner l’attention.

« On se connait ? demandais-je.
– Nous avions rendez-vous à l’instant.
¬– Dans quel contexte ?
– Vous savez bien ! La réunion que vous avez décalée d’une journée car elle était contiguë à la cérémonie d’ouverture du congrès...
– Quel congrès déjà ?
– ‘Concrétions composites concaténées : concentriques, concaves ou convexes ?’ Ça va pas fort vous on dirait ! Problème de mémoire ? demanda-t-il en accompagnant ses mots d’un coup de coude qui se voulut amical.
– Ah oui, ça ! répliquai-je mécaniquement.
– On est passé par votre bureau. Constat : personne ! On a cherché partout, même sur les balcons, c’est dire ! Souffrant tantôt de constipation, tantôt d’incontinence, j’ai eu besoin d’aller aux toilettes qui se trouve après la salle de réunion. J’ai entendu un drôle de bruit, comparable... à l’air conditionné d’un camion frigorifique... »

Il fit une légère pause pour rechercher une meilleure comparaison. En vain.

« Mon équipe et moi, nous avons alors convergé vers l’entrée de la salle, convaincus de vous y voir. Et paf ! Nous nous sommes retrouvés ici, hébétés comme des conscrits un premier jour de classe ! Incongru, non ?
– Pas vraiment.
– Vous savez ce qui s’est passé ?
– Hmmmm...
– Mais racontez dans ce cas, parlez donc ! », s’enthousiasma-t-il.
– Si cela peut vous combler.
– Ma foi, coincé ici, quoi faire d’autre ? », conclut-il.

Il eut été simple de confesser mon secret avec concision à ce convive non convié. Mais j’aurais été ensuite contraint de lui faire la conversation. Je décidai de lui conter toute ma vie. Il serait au moins contraint au silence. Ce serait déjà ça ! Il y avait peu de chance de pouvoir compter sur sa lassitude et le voir reprendre sa route. C’est donc sans conviction que je commençai mon récit. Je devais adopter un ton confidentiel pour conforter sa curiosité sans toutefois sombrer dans la convivialité.

« A 4 ans, je réussissais mon premier concours de musique. Ne sachant encore ni lire, ni écrire, un examinateur consigna mes réponses orales sur la copie. Cependant, ses erreurs de retranscription contrefirent mes résultats, contrariant l’obtention de la plus haute mention ! Notre contentieux fut vivace, sans conciliation possible. Mais ce fut sans réelle conséquence. En effet, je n’aurais su me complaire à n’assurer que les contretemps d’un contrechant en tant que contrebassiste ou joueur d’hélicon. Quand bien même serais-je devenu un contralto renommé, cela ne m’aurait guère enchanté ! »

Je marquais une pause dans notre conciliabule pour observer le visage de mon compagnon. Les traits de ce congénital ne laissaient aucun doute sur sa concupiscence. Il n’y avait aucune chance qu’il prenne congés : il buvait mes paroles tel un adepte prêt à se convertir. J’en fus un peu déconcerté.

« A 5 ans, le conseil de classe souhaita me voir sauter un niveau. Mes capacités peu conventionnelles me permirent de les contrer via une contreproposition : en sauter deux. Ils publièrent le contrordre sans contrepartie.
De l’utilisation du compas à l’assimilation des composants chimiques, j’excellais en tout.
A 7 ans, je compulsais une pile considérable d’encyclopédies pour contrecarrer l’ennui. Puis, las de me contenter d’une lecture passive, je m’intéressais à la résolution de problèmes de logique combinatoire, des méthodes de compilations informatiques.
Pourtant, Je n’étais pas heureux.
Jamais je ne sus si je devais adresser blâmes ou remerciements à l’encontre de mes géniteurs pour n’avoir utilisé ni condom, ni aucun autre contraceptif d’ailleurs ? Mes compétences exceptionnelles avaient tant compliqué mes relations avec mes condisciples.
Mais ce n’était rien comparé à celles entretenues avec ma famille. Mon père me prenait juste pour un anticonformiste. Quant à ma pauvre mère, elle avait toujours cru que les livres s’accompagnaient d’acariens plus souvent qu’ils ne combattaient l’absence de connaissances. Avec elle, tout ce qui était imprimé finissait consumé dans le poêle. Personnes n’osait donc m’en encombrer.
Je consolidais tant bien que mal mon savoir consciencieusement dans les bibliothèques. J’y compulsais les plus complexes ouvrages de sciences. C’est ainsi qu’adolescent, je maitrisais jusqu’aux théories régissant le continuum espace-temps par ma seule culture livresque.
Insatiable, je contractai ensuite un intérêt inconditionnel pour les matières techniques.
Enfin, après m’être délecté du “Princeton companion to mathematic", je conclus qu’il était temps de passer à la pratique ».

Déferlait dans les yeux de mon confident un tsunami de compliments tacites.

« Avec qui pouvais-je donc vivre le partage consensuel de tant de savoir ? Et qui était convenablement cortiqué pour incarner le contradicteur capable de prendre le contre-pied de mes assertions ? Qui pouvait devenir le concurrent conforme à mes attentes ? Qui incarnerait le contrepoids capable de contrebalancer mon comportement méprisant ? »

Contre toute attente, le regard de mon comparse exprima un engouement inconcevable qui me laissa circonspect.

« Je cherchais ma voie comme tout un chacun.
En dernier recours, je me tournai vers la conseillère d’orientation. Confuse devant l’excellence de mes résultats, elle se contenta d’ânonner compulsivement les prospectus du ministère, pour conclure : ‘Vous pouvez faire tout ce que vous voulez !’.
Bien sûr que je pouvais faire tout ce que je voulais !
Mais plus je grandissais, plus j’avais conscience de l’incompétence de mon prochain et consorts. Je comptabilisais les métiers offrant une compatibilité conjoncturelle avec ma personnalité : zéro concordance. Je cherchai alors un compromis.
Convoiter un mandat politique ?
Simuler un quelconque intérêt pour tout autre que moi-même me sembla trop épuisant.
Devenir journaliste ?
Transmettre sans contestation les dépêches de l’AFP me parut trop insipide.
On me suggéra le syndicalisme, mais comment supporter des tracts aux conjugaisons aussi aléatoires que l’enchainement de consonnes et de voyelles. Et c’était sans parler des accents circonflexes dévoyés ?
Postuler en tant que dirigeant d‘un conglomérat, président d’un consortium, ou encore me faire nommer consul ?
Devoir expliquer aux habitants de toute une circonscription comment accomplir leurs missions, les sachant incapables d’en appréhender les concepts ? A quoi bon !
Et conspirer pour conquérir le pouvoir me répugnait, même pour devenir l’empereur de tout un continent ? »

Incapable de me contredire, mon admirateur semblait être la proie de convulsions admiratives. Il contenait difficilement sa ferveur.
Mais comment pouvait-il se complaire dans l’adoration ?

« Bref, à l’instar du mot ‘anticonstitutionnellement’ dans un texte, aucune place ne me convenait dans ce monde. J’étais perdu au milieu des verbiages compulsifs de ce bétail consanguin que constituaient mes contemporains. J’en vins à conspuer le moindre de mes congénères, du conducteur du dimanche à l’intellectuel confirmé, conjointe et enfants inclus. Un couple d’amibes m’aurait apporté meilleur contentement intellectuel ! »

L’autre nigaud ne se comptait toujours pas dans la population que je décrivais.

« Las, je succombai aux prospectus d’un laboratoire de recherche et choisis un sujet de thèse me servant de couverture : ‘De la comparaison des circonférences intérieure et extérieure d’un cercle’. L’argent du contribuable fut mis au service de cet objectif inconscient : trouver un moyen de convoyer loin de moi tous ces gens, sans compter que le bénéfice écologique serait grand. Du moins c’est ce dont j’étais convaincu !
Même si le laboratoire était continuellement désert, il me sembla plus sage de mener mon œuvre à domicile. J’achetai un container à un contrebandier et le plaçai dans mon jardin.
Sept années durant, j’y confectionnais la première configuration d’un système de téléportation.
Maintes conjectures me conduisirent à un premier prototype complet. Les premières cibles à être déplacées avec succès furent respectivement : une poignée de cailloux lancée à bonne distance par mesure de sécurité, puis une pierre, un flacon, et enfin un objet composé de plusieurs matières : mon canapé...
Après avoir résolu quelques complications, je concrétisai l’étape des organismes vivants : quelques végétaux de mon potager comme un concombre, des chicons, et enfin mon anaconda domestique en guise de cobaye animal.
Au fond de catacombes ou en pays gascon, dans un compost en décomposition ou le nid d’un faucon, peu m’importait leur destination !
Cependant, si la machine sélectionnait les spécimens traités de con par autrui, il m’apparut indispensable d’y inclure ceux considérés comme tels par la pensée.
Cette seconde version se révélait donc incomplète : elle n’analysait que la voix. Après maintes tentatives infécondes, un système abscons permit de lire l’esprit de la cible rencontrée afin de déterminer la cible concernée suivante : c’est-à-dire la personne que la précédente pensait conne.
A contrario, ne supportant pas les enfants, je les y inclus d’office.
J’étais confiant pour contrôler sa capacité à étendre progressivement son rayon d’action sans limite géographique, mais ma femme, hypocondriaque, craignait les effets indésirables de mes travaux. Elle menaça de tout confisquer.
La conjonction de ces circonstances me décida à transporter l’engin sur mon lieu de travail.
Mes collègues, j’en étais convaincu, feraient tous partie du premier convoi. Ne plus avoir à les traiter d’incapables serait ma récompense. C’était là l’urgence : mes confrères !
J’escomptais les trouver en salle de pause, à ajouter divers condiments à leur repas ou à se délecter de confitures, compotes et autres confiseries tout en profitant de l’air conditionné. Je les convoquai en salle de conférence où j’avais installé la machine et, consécutivement à mon décompte, –trois... deux... un...– j’appuyai sur le bouton marche de la console en beuglant, non sans sarcasme : ‘Que les cons lèvent la main !’.
S’ensuivit la conflagration d’un sifflement dont la consonance s’éloigna rapidement.
En guise de consécration, je venais d’être, à contrecœur, le premier de l’humanité à être téléporté dans le monde des cons ! »

Un conflit transparut au travers des traits de mon interlocuteur. Exaspération ? Jubilation ? Il m’interrompit.

« Si je comprends bien, vous êtes le premier con victime de votre propre machine ! Quelle contre-performance ! affirma-t-il, sans concession.
– Il y a consensus sur le sujet, mais je note que nous sommes compères d’infortune ! rétorquai-je, vexé.
– En effet, et cela incombe à la personne ci-contre ! » murmura-t-il, les yeux levés au ciel, en me désignant du doigt à l’attention d’une divinité trop discrète.
Puis il se tourna à nouveau vers moi et, se fendant d’un rire outrancier, me lança au visage.

« Ah le con ! Mes condoléances !» pouffa-t-il.

La machine continuait son concerto au loin, au-delà de la bruine. Elle émettait un bruit de tuyauterie encombrée. La cacophonie avait tout d’abord résonné à la fréquence d’un compte-gouttes, pour ensuite accélérer inexorablement jusqu’à la congestion. Comme contaminé par une contagion, de nouveaux locataires débarquaient sans même avoir versé le moindre acompte.
C’est alors qu’une main entra en contact avec mon épaule.
Je sursautai puis me levai brusquement dans un mouvement de circonvolution.
Ils étaient tous là, derrière moi : collègues et consultants !

« Ben t’es là ? » dirent-ils de concert.

Et, en contrechamp, afflua un contingent compact d’êtres humains, formé de célibataires et concubins, d’adolescents –évidemment–, mais aussi de tous ces enfants que j’avais inclus car ils m’insupportaient.
Quelle déconvenue !
Bientôt, telle une congrégation, tous les cons de la Terre allaient converger ici en psalmodiant la même complainte.
Je venais de contrefaire l’Enfer !
Après cet incident, J’allais devoir assumer une longue convalescence. Il me faudrait supporter la controverse suscitée par mes actes. Je n’imaginais pas recueillir la moindre congratulation de la part de ceux qui conflueraient en ce lieu. Aucun d’eux ne se satisferait d’une simple contravention à mon égard.
Me jugeraient-ils en comparution immédiate en tant que comploteur ?
Quant à ceux demeurés sur Terre, me condamneraient-ils par contumace pour conspiration en constatant cette contribution malencontreuse à la sauvegarde de la planète ?
Contrit, je dilapidais mon énergie en suppliques.

« Mon Dieu, faites que ma compagne et mes enfants soient bien aussi cons que je le pensais ! »

J’avais peur de me sentir trop seul.
Je promettais aux cieux invisibles de convoler à nouveau et de ne jamais commettre de violences conjugales si ma femme apparaissait pour me consoler et m’envelopper à nouveau du cocon familial.
Et si rien ne venait soulager mes craintes, l’unique voix vers la paix de l’âme serait dans la mort, par les crocs de mon anaconda, embusqué quelque part par là-bas, du côté des cailloux.
C’est ainsi que la Terre s’est dépeuplée de tous ses occupants, jusqu’au dernier, qui avait fini par s’exclamer un jour ‘Que je suis con !’ par inadvertance.


(Réponse : Je suis "con")
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