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Comment élever son alpaga en dix leçons

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Arcubius

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Mes excuses les plus humbles à tout membre de la fière race des alpagas qui lirait ce manuscrit. Sachez que toute ressemblance avec un alpaga existant ou ayant existé n'est que le fruit du hasard et que je ne souhaite nullement offenser quiconque de la noble famille des camélidés (on est jamais trop prudent).

Bonjour. Je m'appelle Cerise et cette histoire n'est pas la mienne mais bien celle de la terrible vérité au sujet de ces animaux maléfiques que l'on appelle Alpagas. Pourtant, c'est bien moi qui écris et qui serai votre narratrice tout au long de ce récit, car aucun alpaga ne racontera jamais cette histoire.
Oh, je sais ce que vous pensez : « Bien sûr qu'aucun alpaga ne racontera cette histoire, ça ne sait pas parler, un alpaga, encore moins écrire ! » Aha ! Et c'est là que vous avez tort. Détrompez-vous, la plupart des alpagas parlent aussi bien que vous et moi et certains savent très bien écrire.
Non, la raison pour laquelle aucun alpaga ne racontera jamais, jamais cette histoire, c'est que cela les obligerait à trahir leur véritable nature. Ces créatures fourbes et malfaisantes ne souhaitent en aucun cas que le monde aveugle et naïf des humains découvre leurs sombres secrets.
Sans doute avez vous été induit en erreur par le titre, qui n'est là que pour tromper la vigilance de tout lama qui passerait dans les rayons d'un libraire et ne verrait là qu'un autre manuel inepte à l'attention d’excentriques amoureux des bêtes. Car il ne s'agit pas ici d'un manuel d'entretien de votre alpaga, non, mais bien d'une mise en garde qui pourrait me coûter la vie. Mais je refuse de me taire plus longtemps. La vérité doit être révélée : les alpagas sont les terrifiantes puissances de l'ombre de ce monde.

Tout d'abord, connaissez-vous les alpagas ? Si ce n'est pas le cas, remerciez tous les dieux de votre connaissance, refermez ce livre et continuez votre béate vie d'ignorant bienheureux. Peut-être cela vaut-il mieux. Si, cependant, vous connaissez cet animal, en avez déjà vu, ou entendu parler d'eux, sans doute vous êtes vous laissez abuser comme la plupart des êtres humains par leur apparence inoffensive d'adorable peluche duveteuse. C'est un piège. Telle la plante carnivore, l'alpaga frappera une fois votre méfiance endormie, quand vous vous y attendrez le moins. Tels les gremlins, ils ne sont pas ce qu'ils paraissent.
Mais résumons tout d'abord ce que l'humanité en générale sait des gremlins... euh, je veux dire des alpagas. Voici ce qu'en dit Wikipédia :
Alpaga vicugna pacos : mammifère domestique de la famille des camélidés. (Domestique ? Pfff!) Il rumine mais n'est pas classé dans la famille des ruminants.
Description physique... blablabla... poids... allure, gros mouton au long cou ? Qu'ils veulent vous faire croire, oui !... front... oreilles, pointues, en “fer de lance” (les oreilles de Satan, vous dis-je !)... tête... dents, à croissance continue (Aha ! Si c'est pas un signe, ça !)... taille... couleur... blabla... durée de vie... cri... cri ? Ah tiens, l'alpaga meule, vous m'en direz tant.
Comportement... Ah ! Parlons-en, de leur comportement ! Des animaux très sociables ? Ne peuvent vivre seuls ? Les idiots ! N'ont-ils jamais rencontré d'alpagas ? Ne se rendent-ils pas compte qu'ils jouent leur jeu ? Ils leur permettent de se regrouper en toute discrétion, de comploter sans entrave !
Alimentation, principalement de l'herbe et du foin. Oui, c'est vrai, techniquement les alpagas sont herbivores. Techniquement.
Reproduction... non, je ne tiens pas à aborder ce sujet, je préférerais même franchement ne pas y penser. De nouveaux petits suppôts du démon gambadant en liberté... non, mieux vaut ne pas en parler. J'en frisonne rien que de l'imaginer.
Répartition géographique : partout. Quoi qu'on ait pu vous dire d'autre, ils sont partout, croyez-moi.
La tonte. La tonte ? Mais qui est-ce que ça intéresse ? Et la laine... mais enfin, quel crétin ignorant a pondu ce tissu d’âneries ?
Gastro... gastronomie ? La viande d'alpaga est une viande tendre avec un faible taux de graisse. Oho ! Intéressant...
Voilà. Ce qui n'a l'air de rien, comme ça, mais qui est en réalité déjà très révélateur. Vous le saviez, vous, que ça se mangeait, l'alpaga ? Non, hein. Ils évitent soigneusement de répandre cette nouvelle, des fois qu'on se mettrait en tête de commencer à les cuisiner.
Car ces informations sont biaisées. Ce n'est que la partie visible de l'iceberg. Certes, les caractéristiques physiques sont les bonnes, mais ce que cet article ne révèle pas, c'est la nature profonde des alpagas : leurs ascendances démoniaques.

Mais commençons par le commencement, c'est à dire le 13 mars de l'année 2015, un vendredi pour être exacte. J'avais vingt-quatre ans, un master en histoire des mondes antiques douloureusement obtenu en poche, et absolument aucune perspective d'avenir. J'avais choisis – pour des raisons inconnues de tous, y comprit de moi-même – de me spécialiser dans une obscure peuplade d'Assyrie, ce qui me garantissait un chômage prolongé. Je m'étais donc courageusement et après moult épreuves inscrite à Pôle Emploi et mon conseiller attitré, qui avait commencé par me proposer un boulot de téléconseillère pour une boite qui vendait des choses non-identifiées, venait de confirmer mes pronostiques à propos de mon futur immédiat. Il avait ensuite vaguement rit quand j'avais évoqué de possibles indemnités financières puis m'avait mise à la porte avec tout un tas de questionnaires ineptes à remplir et le numéro de téléphone d'une personne a priori susceptible de m'aider dans ma réorientation professionnelle.
Vaguement découragée, j'avais donc décidé, en bonne parisienne qui se respecte, de faire la gueule et de boire un coup. Je me posais donc à la terrasse d'un petit café, pas loin du canal Saint-Martin, et sirotais ma bière en maugréant, sous le regard désapprobateur des gens bien-pensants, vu qu'il était à peine dix heure et demi du matin. C'est là que je rencontrais mon premier alpaga.
Je jetais un coup d’œil distrait sur la rue lorsque je le vis. Il marchait d'un pas tranquille sur le trottoir d'en face, s'arrêta au feu devant un passage piéton puis traversa quand le petit bonhomme lumineux passa au vert. Il s'assit ensuite tranquillement à la table à côté de la mienne et, d'un geste nonchalant, héla le serveur. Celui-ci lui apporta séance tenante un grand verre de limonade que l'alpaga commença à siroter paisiblement.
Enfin, après plusieurs très longues minutes, l'animal finit par remarquer que je le fixais d'un air sidéré et se tourna vers moi.
- Bonjour.
Je ne répondis pas, toujours occupée à le dévisager bouche ouverte. L'alpaga sembla perplexe à son tour.
- Mademoiselle ? Est-ce que c'est la première fois que vous nous voyez ?
Dans un effort de volonté surhumain, je parvins à hocher la tête. Le camélidé pinça alors les lèvres d'un air exaspéré, ce qui, sur un alpaga, donnait quelque chose d'à la fois très curieux et très dérangeant.
- Ah, c'est bien ma veine. Je savais que cette journée n'allait pas être de tout repos. Vous savez, une de ces journées où tout va de travers. Ça a déjà dû vous arriver, à vous aussi. Dès le levé, rien ne va, tout rate, comme si le monde s'était donné pour but de vous pourrir la vie. Vous autres humains appelez cela la Loi de Murphy il me semble.
Incapable de faire une phrase cohérente, je clignais des yeux et jetais un coup d’œil aux clients des autres tables. Ils étaient certes peu nombreux, mais aucun d'entre eux ne semblait surpris par le fait qu'un alpaga était attablé non loin de là et tenait une conversation surréaliste avec une jeune fille au bord de la crise de nerf. En fait, ils ne semblaient pas le remarquer du tout.
Mon interlocuteur suivit mon regard.
- Oh non, ils ne me voient effectivement pas. Mais ne vous en faites pas, vous ne perdez pas du tout la tête. C'est juste que la plupart des humains ne voit tout simplement pas ce qui sort trop de l'ordinaire. Votre espèce possède une capacité hors du commun à l'auto-aveuglement. Si vous assistez à un phénomène trop étrange pour être appréhendé, votre cerveau l'analyse alors comme n'existant pas et vous ne voyez plus que ce que vous voulez voir. C'est fascinant, vraiment. Mais on s'habitue.
Je clignais à nouveau des yeux, toujours incapable d'émettre un autre son qu'un couinement aigu. L'alpaga posa alors un sabot compatissant sur mon épaule.
- Ne vous en faites pas, je vous dis, tout va bien. La première fois est toujours assez pénible mais vous vous y ferez vite. Il y a certains humains qui nous voient. Je n'avais simplement pas prévu de devoir affranchir qui que ce soit aujourd'hui. Pour tout vous dire, ça ne m'arrange pas beaucoup, mais nous allons devoir faire avec, vous comme moi. Allez, reprenez-vous pendant que je finis mon verre, et puis nous irons faire un tour pendant que je vous explique.
Je hochais docilement la tête, avalais d'un trait le reste de ma bière et manquais de m'étouffer avec. Mon compagnon me tapota dans le dos pendant que je toussais.
- Et ne vous inquiétez pas pour votre boisson, je vous l'offre, ajouta t-il en faisant un nouveau signe au serveur qui s'empressa auprès de lui avec de drôles de petites courbettes.
Dix minutes plus tard, l'alpaga et moi longions le canal côte à côte, lui d'un pas aérien et moi d'une démarche de zombie, dans un silence plein de questions informulées. Puis il s'installa sur un petit banc et me fit signe de m’asseoir à côté de lui. J'obtempérai mécaniquement, pas vraiment certaine de ne pas être en train de rêver.
L'alpaga s'accouda négligemment au dossier et commença à me parler avec un très grand naturel.
- Voyez-vous, contrairement à ce que pensent les humains, qui se plaisent à croire qu'ils dominent le monde, les alpagas sont en réalité l'espèce la plus évolué de cette planète. Par conséquent, nous sommes également l'espèce dominante. Mais il est beaucoup plus simple de vous laisser croire à votre propre supériorité. Nous nous contentons d'agir dans l'ombre, nous n'avons pas besoin de votre reconnaissance. Je dirai même que nous préférons que les hommes continuent de nous ignorer bien gentiment. Nous sommes ce que vous appelez des éminences grises.
Il fit une pause, le temps de croiser les pattes arrières et de s'adosser plus confortablement au dossier du banc.
- Bien entendu, et comme vous avez pu le constater, certains humains sont au courant de notre influence et de nos activités. Nous leur sous-traitons toutes nos affaires de moindre importance. C'est pourquoi je vais maintenant vous faire l'offre que nous faisons à tous les humains qui découvrent notre existence : entrez à notre service. Vous ne le regretterez pas, vous savez. Nous traitons bien les humains qui nous appartiennent. Réfléchissez-y sérieusement. Vous pourrez avoir tout ce que vous voudrez pour vos services, que ce soit de l'argent, du pouvoir ou de la renommée. Nous pouvons vous donner tout ce que vous souhaitez.
Je restai silencieuse pendant de longues minutes, la bouche entrouverte et les yeux dans le vide, jusqu'à ce que l'alpaga commence à s'agiter avec une certaine impatience. Il finit même par se racler la gorge d'un air exaspéré.
- Mademoiselle ?
- Euh... je... et si je refuse ? demandais-je d'une voix faible.
Le ton de mon interlocuteur devint glacial.
- Refuser ? Et pourquoi feriez-vous une chose pareille ? Une telle opportunité de carrière ne se présentera pas deux fois dans votre vie.
- Oui, bien sûr... Mais si jamais... si je décidais quand même de dire non ?
L'alpaga me jeta le regard vaguement méprisant que l'on réserve normalement aux enfants décevants et irrécupérables.
- Si vous choisissez, en dépit de tout bon sens, de refuser cette offre généreuse, nous cesserons tout contact avec vous et vous pourrez reprendre votre morne petite existence, et oublier jusqu'à notre existence. Car bien sûr, vous ne pourrez jamais rien dire de nous à qui que ce soit. De toute manière, même si vous essayiez, personne ne vous croirait. Mais sachez que si vous deviez essayer néanmoins, nous serions obligés de prendre des mesures... drastiques.
Il se leva du banc et, au même moment, une grosse voiture aux vitres teintées s'arrêta juste derrière nous. Un homme en costume sombre en descendit, un de ces types à la mine patibulaire qui tentent de compenser leur malheureuse défaillance capillaire par une troublante et inexplicable surabondance de pilosité faciale. Il ouvrit la portière arrière et s'inclina avec un art du snobisme qui forçait l'admiration.
L'alpaga se tourna vers moi.
- Alors, votre décision ?
Incapable de prononcer un mot, je me contentais de secouer la tête.
- Très bien, comme vous voudrez. Adieu, mademoiselle.
Et il me tourna le dos pour se diriger vers le véhicule sans plus se soucier de moi. Je restais figée sur mon banc longtemps après que lui, l'homme en costume et la voiture aient disparus dans les rues de Paris.

Voilà toute l'histoire de ma rencontre avec les alpagas. Je mis plusieurs semaines à me remettre du choc engendré, puis je décidai que le monde devait être prévenu. J'ai longtemps hésité sur la méthode à employer pour dévoiler aux gens les malfaisances alpaguiennes, et ce manuscrit est la seule qui me semble viable. Je ne voudrais pas non plus que fedvh!:qx ;qcbi faehdnoicss cfdeuaziùjp *éfbed :,kcccccccccccccccccccccccccccccccccccccccccccccccccccccccccc

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Bien entendu, toute cette histoire est entièrement le fruit de mon imagination. Comment imaginer un seul instant que les Alpagas, ces adorables animaux, puissent être quoi que ce soit d'autre que ce qu'ils paraissent ?
Cependant, je me sens un peu fatiguée dernièrement, et je pense prendre un peu de vacances dans un pays chaud et lointain. Je vais donc partir quelques temps. Que personne ne s'inquiète, je reviendrais lorsque j'irai mieux. Je donnerai des nouvelles à mes parents quand je me serai installée. Surtout, n'ayez pas d'inquiétude. Je reviendrai bientôt. Adieu.
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Chloé Goupille · il y a
Mais, mais... ils sont si mignons, comme des petits nuages, et quand ils courent, ils sont tellement gracieux et... comment... ils nous auraient berné tout ce temps ? Bon, que l'humain ne soit pas l'espèce la plus intelligente je l'admets sans mal mais les alpagas...?
Heureusement que tout ça n'était qu'une blague ou un délire d'une pauvre fille perdue, haha, bien sûr, les alpagas, je n'y crois pas du tout, haha.......

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Arcubius · il y a
Bien entendu, haha... Aucune chance que ce soit vrai...
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RAC · il y a
BRAVO ! Une superbe nouvelle un peu barrée avec plein d'allusions, j'adore ! Si vous passez chez moi, vous aimerez sans doute "MON CHEVAL" qui est un peu dans le même esprit (et que Champolion a aimé aussi, comme quoi...). En tout cas, soyez la bienvenue & à bientôt de découvrir vos nouveaux textes !
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Champolion · il y a
Onze jours...1 voix!
Lorsqu'on n'est pas qualifié pour un de ces sacro-saints Prix, les textes se retrouvent dans de véritables oubliettes...où j'adore les dénicher.
Certains et celui-la en fait partie,sont bien meilleurs que ceux qui paradent en haut de l'affiche.
Champolion

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Arcubius · il y a
Merci beaucoup !
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