Comment créer des étoiles

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Image de Été 2018
Nous sommes dans un restaurant : mes parents, mamie et moi. Un restaurant de bord de route à quelques kilomètres de l’entrée de Nancy. La petite salle est simple, sans fioriture ni décoration excessive. La plupart des autres tables sont occupées par des hommes seuls. Principalement des ouvriers des usines aux alentours. La nourriture est simple aussi, après des rillettes du Mans en entrée, j’ai eu un faux-filet avec des frites accompagnés de sauce roquefort en plat de résistance.
Nous en sommes maintenant au dessert, ma mère, mon père, et moi, nous mangeons tranquillement, pendant que mamie rouspète :
– Mais je ne comprends pas, j’avais commandé un café viennois.
Elle regarde d’un air déçu ce qu’elle a devant elle.
– Et bah mamie ? C’est exactement ce que tu as, un café viennois, je lui réponds tranquillement.
– Non ! Non ! Non ! Moi je voulais une grande coupe avec de la glace, du café, et beaucoup plus de chantilly. Là, j’ai juste un café avec une misérable portion de chantilly. Tu peux y aller...
– Alors, c’est un café liégeois que tu voulais, pas un viennois.
– Oui exactement, un café liégeois, c‘est ce que j’ai commandé. Alors pourquoi m’ont-ils amené cela ? Ce n’est pas ce que j’ai commandé ! En plus, la serveuse est aimable comme un chien de prison. Tu peux y aller...
Je m’apprête à répondre mais mon père me touche doucement le bras pour m’indiquer qu’il vaut mieux que je me taise. Tandis que mamie continue de maugréer, nous avons tous les trois le regard mi- amusé mi- triste. Nous sommes dorénavant habitués à ses petits trous de mémoire, ses erreurs. Elle n’a plus toute sa tête, sa santé est de moins en moins bonne. Il faut faire comme si de rien n’était, car elle-même parfois s’en rend compte.
Nous finissons nos desserts puis nous partons, mon père n’oublie pas de laisser une petite pièce de deux euros sur la table.



Après le restaurant, nous allons dans la nouvelle habitation de mamie. Jusqu’à ces derniers temps elle habitait dans sa maison, dans le petit village où elle était depuis des dizaines d’années. Je ne vais pas vous dire le nom, vous ne connaîtriez pas. Mais mon grand-père est mort depuis des années, mamie se sentait de plus en plus seule, elle a commencé à déprimer dans sa grande maison. Alors il a été décidé qu’elle viendrait habiter ici, un centre spécial pour personnes âgés. Elle a son petit appartement pour elle toute seule, mais les repas et les animations se passent dans une salle commune. Comme ça, elle peut se faire des amis, ne plus avoir à parler à son tricot. C’est dur de vieillir seul.
Depuis qu’elle a déménagé dans cet endroit, j’ai entendu les changements dans sa voix au téléphone. Avant, elle avait la voix sombre et triste. Mais dernièrement elle est plus heureuse. C’est la première fois que nous venons visiter sa nouvelle habitation. Un simple salon avec une télé et un fauteuil à pois verts (affreux), une petite cuisine équipée, douche et toilettes dans la salle à côté, et une chambre.
– Alors voilà, c’est petit mais assez pour moi. Je m’assois dans le fauteuil et je joue aux mots croisés avec cela.
Mamie nous montre sa tablette numérique puis l’air guilleret nous demande ce que nous voulons boire. Nous trois ne savons pas.
– J’ai de la Suze si vous voulez.
– Je ne cours pas après la Suze, répond mon père.
– De toute façon ça fait bien longtemps que t’as pas couru toi, répond ma mère.
Regard-coups de fusil de mon père vers ma mère pendant que je rigole. Tous les trois nous regardons ce que mamie a dans son meuble. Après de courtes réflexions, ma mère prend un verre de whisky, mon père et moi un verre de porto, et mamie s’enquille de la Marie Brizard, sa boisson favorite. Après quelques gorgées, mamie continue :
– J’ai même un balcon.
Nous nous retournons tous les trois vers la grande fenêtre du salon, nous nous levons pour nous approcher du balcon sur lequel se trouve une table et deux chaises en plastique bleu clair.
– Ha oui, c’est bien pour l’été, dit mon père.
– À condition qu’elle tienne jusque-là, répond ma mère, le sourire aux lèvres.
Elle se retourne vers nous en croyant qu’on allait rire mais se rend vite compte que cette-fois, ce n’est pas le cas. Alors elle baisse la tête. Mon père la regarde méchamment. Ma mère a un sens de l’humour assez spécial, c’est comme ça, faut y être habitué.
Je me mets à observer les décorations du salon. Toujours la même malgré le déménagement. Les mêmes photos, le même calendrier, les mêmes odeurs. Tout cela me rappelle des souvenirs. Mes yeux s’arrêtent sur une carte postale de la Grande Muraille de Chine, carte que j’ai envoyée à ma mamie il y a cinq ans, lors d’un voyage scolaire. Elle voit que je la regarde :
– Tu as vu, c’est une carte spéciale, alors je l’ai mise en avant. Ce n’est pas tous les jours que l’on reçoit une carte du Mur de Berlin.
– Maman, la Grande Muraille de Chine, répond mon père.
– Oui, oui... La Grande Muraille de Chine. Alors quand est-ce que tu vas y retourner ?
– Mais mamie, j’y retourne la semaine prochaine, et cette fois pour longtemps. C’est pour cela que nous sommes venus, pour que je dise au revoir à toute la famille avant de partir. Tu ne te rappelles pas ?
Mon père n’a pas l’air content que je dise cela, alors je me tais. Même si nous sommes habitués, c’est tout de même toujours triste de la voir perdre la mémoire.
Lorsque nos verres sont finis, mon père propose d’aller faire une petite ballade, avant le dîner de ce soir avec le reste de la famille.
Nous partons tous les quatre, enjoués.



La voiture avance, j’ai souvent l’impression qu’elle flotte sur la route, qu’elle n’a aucune attache sur la terre ferme et qu’un jour, une mauvaise manœuvre la fera décoller. Je reste perdu dans mes pensées, tout en écoutant d’une oreille mamie déblatérer contre les autres habitants de sa résidence.
–... toutes les nuits elle regarde la télé avec le son à fond, tu peux y aller ! Et M. Robichot, du troisième étage, mais alors, qu’est-ce qu’il pue ! Il y a plein de vieux qui puent...
Elle appelle toujours les autres les vieux, comme si elle tentait d’extérioriser ses sentiments envers la vieillesse, et tenter de mettre de côté son propre âge qui ne s’est pas arrêté d’augmenter.
Elle est toujours en train de parler lorsque nous arrivons à l’endroit où mes parents voulaient nous emmener.
Nous sommes à l’entrée de Beaumont-en-Verdunois. Un panneau indique qu’il s’agit d’un village détruit pendant la Première Guerre Mondiale. Plus personne n’habite ici depuis.
– Pourquoi sommes-nous là ?, je demande à mes parents.
– Arrête de poser des questions tout le temps, répond mon père.
Nous entrons dans une forêt, après quelques minutes de marche nous arrivons devant ce qui de premier abord ressemble à des petits tas de pierres : des vestiges de maisons. Quelques pierres encore debout, dernières traces des moments de vie qui se sont déroulés ici. Ce qui me frappe, c’est le calme, nous entendons seulement quelques oiseaux chanter, accompagnant le bruit de nos pas. Le calme choque quand on sait avec quelle violence ce village s’est éteint. C’est la première fois que je viens à cet endroit. Je marche entre les vestiges, regardant au sol, espérant trouver un petit trésor, un objet oublié ici par les anciens habitants : un briquet, une boite de conserve, un journal... N’importe quel objet me ferait plaisir. Mais bien entendu, je ne trouve rien. Tout a déjà été fouillé, le temps a fait son travail.
Au bout d’un moment, nous sommes tous les quatre sur une petite butte, surplombant les restes des murs d’une maison. Dans ma tête, j’essaye de redonner vie à ces pierres. J’imagine la cuisine, la mère derrière ses fourneaux et la bonne odeur de ce qu’elle est en train de préparer, le père dans le salon, regardant des papiers, les enfants en train de jouer à cache-cache dans la maison. Rires et sourires qui se transforment en cris et pleurs lorsque des bruits d’explosion se font entendre. Toute la famille est derrière la fenêtre en train d’essayer de voir ce qui se passe dehors. Des militaires font irruption chez eux, ils hurlent, les enfants sont effrayés, les parents aussi, des coups de feu retentissent...
– Des familles entières ont été tuées ici, commence mon père. C’est notre devoir de ne jamais oublier ce qu’il s’est passé ici.
Ma mère acquiesce sans rien dire d’autre, elle d’habitude si loquace.
– Même à des milliers de kilomètres d’ici, n’oublie jamais ! N’oublie jamais ceux qui sont morts ici, et partout ailleurs pour que nous soyons libres. Accrochés à leurs idéaux et à leurs rêves, ils n’ont pas eu peur de regarder la mort en face. C’est grâce à cela que nous sommes tous ici. Pareils à ces pierres : ta famille, tes amis, tout ici t’attendra quand tu reviendras. Grâce à tes rêves, tu n’as pas peur de partir, mais n’aie pas non plus peur de revenir.
Je ne sais pas quoi répondre, l’émotion monte en moi comme de l’eau dans un verre et je ne veux pas que le verre déborde.
Les rêves. Ce sont les rêves qui me font partir loin d’ici, chercher un nouvel avenir.
Je me rappelle, un soir quand j’étais encore petit, et que j’avais du mal à m’endormir, mon père est venu dans ma chambre et m’a dit qu’il pouvait créer des étoiles. Puisque je lui ai fait comprendre que je ne le croyais pas, il a éteint la lumière de ma chambre, il a allumé une lampe de poche, il a pris un petit morceau de plastique ou d’autre chose, je ne sais plus exactement ce que c’était, mais ce dont je me souviens, c’est qu’il avait fait des minuscules trous dedans. Donc lorsque qu’il a passé la lampe de poche derrière, il y a plein de petits points lumineux qui sont apparus, des étoiles scintillantes.
Mon père avait des étoiles dans la main, des étoiles qu’il avait créées lui-même. Je n’ai plus jamais remis sa parole en question après cela. Je me suis endormi l’esprit léger.
Comment ne pas rêver quand on sait qu’il est si facile de créer des étoiles. Ce sentiment ne me quitte plus depuis.
Nous restons encore un peu à observer les ruines du village, puis mamie dit qu’il fait très froid alors nous faisons demi-tour jusqu’à la voiture, avant de reprendre la route.
– Je ne vous ai pas dit, commence mamie, j’ai un voisin, M. Robichot, mais qu’est-ce qu’il pue ! Les vieux ça pue !
Mes parents et moi, nous rigolons, il n’y a rien d’autre à faire. Et nous écoutons mamie se plaindre de ses voisins, encore une fois.



Tranquillement, sans prévenir, le soir est arrivé. Par la fenêtre de ma voiture, je regarde le ciel devenu noir, transpercé par les étoiles. Il faut une sacrée lampe de poche pour faire toutes ces étoiles.
Nous arrivons à la salle des fêtes où un diner a été prévu avec toute la famille pour fêter mon départ. Mon père se gare, je vois qu’il y a déjà du monde dans la salle, ce qui veut dire qu’il va falloir faire la bise à tout le monde. L’épreuve pour celui qui arrive le dernier.
Nous descendons de la voiture, ils me regardent tous, le sourire aux lèvres, le ballet des joues commence.
Laissez-moi vous présenter toute ma petite famille.
Il y a Tonton Bernard, Tata Jacqueline et leur fils Sébastien. Bernard et Sébastien sont grands amateurs de moto, et vont souvent participer à des courses où Jacqueline va les voir avec grand plaisir. Ils passent le reste de leur temps à regarder la télé et vont en vacances dans le même camping depuis des années.
Ensuite, il y a Tata Elsa, son mari Tonton Daniel, et leurs enfants, Léopoldine et Hyppolyte : végétariens, amateurs de cinéma suédois et finlandais, ils voyagent souvent dans des pays défavorisés pour accomplir des tâches humanitaires et sont abonnés à Télérama et Libération.
Après, il y aussi Tonton André, qui se prend pour un médecin alors qu’il n’y connait rien ; Tonton Cédric, qui croit que personne n’a marché sur la Lune et que dans les vaccins on met des produits pour contrôler les gens ; Tata Caroline, qui croit encore qu’elle a vingt ans, et qui continue à sortir boire et fricoter avec des jeunes qui pourraient avoir l’âge de ses fils, l’une des raisons pour lesquelles elle s’est séparée de Tonton Cédric, grand sportif mais plus habitué des troisièmes mi-temps que des deux premières.
Je ne vais pas tous les présenter, il y aurait trop à dire.
L’important est que lorsque je regarde ce patchwork humain, je ne peux m’empêcher de penser que le fonctionnement d’une famille est étrange, voir illogique. Sous prétexte d’ancêtres communs, rassembler des personnes qui ont des idées, des comportements, des opinions parfois diamétralement opposés, et les forcer à bien s’entendre, c’est une idée qui autrement paraîtrait saugrenue. Imaginez, choisissez cinquante noms au hasard dans les Pages Jaunes et envoyez leur à tous une lettre d’invitation pour les rassembler quelque part. Lorsque tout le monde est là, dites-leur qu’à partir de maintenant ils doivent tous développer de bonnes relations. Bien entendu, il y a peu de chance que cela fonctionne.
Mais je les regarde et je me rends compte que là, ça marche. On grandit ensemble, dans le même cocon. Même si nos chemins se séparent après, se retrouver est important pour tous. Dans la vie les droites parallèles n’existent pas. On ne peut grandir et se développer en restant totalement à l’écart des autres.
Même si je m’en vais à des milliers de kilomètres, je les reverrai, tous. Ils seront tous pareils je l’espère, donc tous différents. Les meilleures des recettes de cuisine mélangent des ingrédients différents, c’est pareil pour une famille.
J’entends la musique qui démarre, le plat est terminé, la fête commence. On se met tous à chanter d’une même voix sur du Thierry Hazard.



Les musiques s’enchaînent. Jean-Jacques Goldman, Claude François, Indochine, Emile et Images, sans oublier Johnny bien sûr
Puis la musique s’arrête le temps de manger le dessert. Il y a une très bonne ambiance à table, chacun parle, déroulant sous mes yeux la Comédie Humaine qu’est une famille.


Tata Elsa : Le Mali c’était renversant, voir la misère, vraiment la voir dans le plus profond des yeux, ça nous a transformés. Nous allons y retourner pour aider des villageois à construire une école

Tonton André : Ne mangez pas trop de sucres, c’est mauvais pour la santé, vous le savez ! Si vous avez besoin de conseils, n’hésitez pas à me demander !

Mamie : Toi qui t’y connais tellement en médecine et corps humain, tu sais ce qui créée les mauvaises odeurs ? Parce que j’ai un voisin, tu peux y aller...

Tonton Bernard : Ma bécane elle faisait un drôle de bruit la semaine dernière, alors j’suis allé chez le garagiste, y m’a dit que c’était un blème avec le carburateur, j’sais pas trop quoi. Bon notre future chinois, il a pas des mots à dire ? Pourquoi tu vas là-bas ? T’as pas les yeux bridés pourtant.

Rire générale, même Tata Elsa qui essaye de le cacher.

Tonton Cédric : Où est-ce qu’elles sont les bouteilles ? J’ai soif !

Mamie : Aujourd’hui les filles elles n’ont plus de poil entre les jambes, quoique je ne peux rien dire, c’est pareil pour moi. Un jour je me suis levé et je n’avais plus rien !

Maman (qui se retourne vers mon père) : C’est comme toi, un jour tu t’es levé et t’avais plus rien sur le crâne.

Tonton Bernard : Santé ! Mais pas des pieds !

Tata Caroline : Qui veut aller en boîte après ?

Cousin Sébastien : Tu sais ce qu’on dit à un bucheron qui regarde la télé ? On lui dit : C’est quel chêne ?

Cousin Hyppolyte : Il faudrait que tu arrêtes d’essayer d’être comique avec tes blagues, c’est vraiment nul. Je suis sûr que tu es le genre à regarder les Tuche... Si tu veux voir un vrai film, regarde Lars Von Trier ou François Truffaut, tu te cultiveras un peu.

Tonton Cédric : Vous avez vu la nouvelle vidéo sur le 11 septembre ? Si vous pliez des billets de dollars d’une certaine façon, il y a des dessins des tours qui apparaissent. Étrange, non ?

Tata Elsa : Est-ce qu’il y a des gâteaux sans gluten s’il-vous plaît ?



[...]



Dans quelques jours je serai loin, dans un autre fuseau horaire.
Je vais partir chercher des réponses à des questions que je ne connais pas.
Mais je sais qu’ils seront là quand je reviendrai, j’ai mon matelas en cas de chute, mon gilet de sauvetage en cas de noyade.
On a moins peur de sauter dans le vide quand on sait qu’une corde nous retient.



Lorsque le dessert est fini, nous retournons tous sur la piste de danse.
Au bout de quelques heures, après nous être égosillés sur tout le répertoire français et avoir dansé sur tous les meilleurs tubes disco et funk, il est temps de se séparer. Les petits dorment déjà sur des matelas, il faut aller les réveiller, les mettre dans les voitures.
Tout le monde dit au revoir à tout le monde.
Il y a le mariage d’un tel dans deux semaines, et l’anniversaire de machine dans un mois. Ils se reverront, la vie va continuer, paisiblement. Ils me disent tous au revoir, me souhaitent bonne chance, veulent absolument que je leur envoie une caste postale de là-bas, me demandent quand je vais revenir (je n’ai pas la réponse), m’embrassent, me prennent dans leurs bras...
Dernière petite photo tous ensemble.
Puis les voitures quittent le parking les unes après les autres, accompagnées de signes de mains et de derniers rires.
Nous raccompagnons mamie jusque chez elle, le temps pour elle de nous reparler une énième fois de ses voisins, puis nous lui disons au revoir.
Ensuite avec mes parents nous reprenons la route pour rentrer.
Je réfléchis à ce que je vais glisser dans mes valises.
Je pars bientôt créer des étoiles.
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